Les Balkans, la Turquie républicaine,
héritière de l’Empire ottoman, connaît bien.
Totalement ou partiellement, Istanbul a contrôlé la région
pendant quatre siècles, et le long épisode de la décolonisation
balkanique de cet Empire-monde est sans doute l’un des plus amers.
Il s’en est d’ailleurs fallu de peu que les guerres balkaniques
rejettent l’Empire ottoman hors d’Europe, ce qui est du
reste, toute hypocrisie mise à part, un des tenaces objectifs
de la diplomatie européenne[1].
En reprenant Edirne, le 22 juillet 1913, l’Empire restait a minima
un pays balkanique. C’est naturellement toujours le cas de la
Turquie bientôt républicaine, la frontière
terrestre occidentale du pays restant, ou peu s’en faut[2],
la frontière du traité de Constantinople du 29 septembre
1913; à ceci près que la Turquie a désormais non
plus un, mais deux voisins balkaniques, la Bulgarie et la Grèce.
Ainsi, l’histoire et la géographie imposent à la
Turquie d’avoir une politique balkanique.
De son côté, Mustafa Kemal a bien des raisons
personnelles d’attacher une importance toute particulière
au volet balkanique de sa politique étrangère. Né
à Salonique, il y passe son enfance; adolescent il rentre au
rüstiye[3] de Salonique,
puis à l’Ecole des Cadets de Monastir avant de rejoindre
l’Ecole militaire d’Istanbul. Il revient à Salonique
en 1907, comme capitaine d’Etat-Major, adhère au Comité
Union et Progrès et participe au mouvement révolutionnaire;
en désaccord avec les Jeunes-Turcs, et notamment avec Enver Pacha,
il se retrouve attaché militaire à Sofia[4],
d’où il assiste à l’effondrement ottoman et au passage
de sa ville natale en Grèce. Dans le droit fil de la guerre d’Indépendance,
le Gazi, puis le président de la République s’implique
directement dans la définition et la mise en forme de la politique
extérieure du pays, en s’appuyant sur son fidèle compagnon
des premières heures, İsmet Pacha, qui s’attachera à
poursuivre, après sa mort le 10 novembre 1938, l’œuvre du
disparu.
ECHANGE DE POPULATIONS: UN LOURD
CONTENTIEUX TURCO-GREC
Avant même la conférence de Lausanne, la jeune
diplomatie kémaliste se trouva confrontée à une
dramatique question, l’évacuation des Grecs d’Asie
mineure. Ce problème est au coeur des discussions d’armistice.
Déjà de nombreux Grecs[5]
ont fui devant l’avance des kémalistes, au rythme de la
retraite de l’armée grecque, qui pratique systématiquement
la « terre brûlée », dans un climat
de massacres réciproques où les haines sont à leur
comble. Des départs sont organisés à partir d’Izmir.
Ainsi, au début d’octobre 1922, des tracts lancés
par avion sur Izmir indiquent que tous ceux qui ne seront pas partis
dans une semaine seront déportés[6].
Immédiatement 350.000 personnes se ruent sur les quais[7]:
43.000 seront pris en charge par 8 navires escortés par des destroyers
américains, tandis que peu à peu, les 300.000 restants
seront pris en charge par les Américains et les Anglais. Après
l’armistice de Mudanya (13.10.1922), la Thrace orientale est évacuée
et 50.000 Grecs et Arméniens quittent Istanbul. L’évacuation
des Grecs du Pont va se poursuivre jusqu’à la fin de novembre:
80.000 seront pris en charge par les Américains, dont 40.000
de Samsun.
Dès le début se pose la question de savoir
si ces départs sont provisoires ou définitifs. H.A.Hendorson,
président de la YMCA en Grèce, apprécié
à la fois par les Grecs et les Turcs, estime qu’une connaissance
réciproque aide à surmonter les rancœurs, mais que
le retour des Grecs en Turquie, même s’ils en avaient envie, ne
ferait qu’augmenter encore les risques futurs de problèmes et
de conflits. «Si l’on admet qu’une nation a le droit de s’approprier
des terres par conquête et de soumettre ses populations, il faut
alors reconnaître aux Turcs le droit de chasser hors de ses frontières
les populations insatisfaites»[8].
On se trouve ainsi dans une situation où Grecs et Turcs pourraient
encore longtemps vivre ensemble, mais où, à ce stade,
la séparation demeure la solution la plus favorable aux deux
peuples. Ainsi, cette arrivée massive de Grecs en Macédoine,
sans espoir raisonnable de retour, non seulement crée le trouble
dans la communauté turque de Grèce, mais pose à
un pays petit et pauvre des problèmes quasiment insurmontables.
Il faut donc trouver une solution définitive, que seule la SDN
est en mesure de mettre en place.
C’est le 22 septembre 1922, que le Dr Fridjof Nansen,
expert de la SDN pour les immigrants, est chargé de mettre en
place cette solution. Il télégraphie immédiatement
à Mustafa Kemal, et rencontre le 27, à Istanbul, le représentant
diplomatique du gouvernement d’Ankara, Hamit bey. Nansen fait
trois propositions: procéder à un échange de population,
laisser les Grecs d’Istanbul en dehors de cet échange;
il s’agira d’un échange volontaire qui commencera
avant même le traité de paix. La réponse turque,
confirmée par Mustafa Kemal, est la suivante: accord pour l’échange
des populations, mais il ne faut pas exclure de l’échange
les Grecs d’Istanbul; il ne faut pas non plus mettre en cause
les Turcs de Thrace occidentale, car ils y constituent la majorité
de la population. Vénizélos, de son côté,
essai de tirer le meilleur parti de la situation: il se dit d’accord
pour un échange qui doit être obligatoire, dans la mesure
où le départ de 350.000 Turcs de Macédoine permettrait
d’y caser plus aisément les nouveaux arrivants; on comprend
aussi que, déjà submergé, il refuse de mettre dans
l’échange les Grecs d’Istanbul, dont le maintien
présente au demeurant un argument de poids pour assurer l’avenir
du Patriarcat. Les points de vue vont quelque peu se rapprocher
au cours des discussions réitérées de Lausanne.
A une question de la Délégation grecque, İsmet répond
qu’il ne peut être question de reprendre Grecs et
Arméniens, mais qu’il consent à accueillir les Turcs
de Thrace occidentale, sans que pour autant ils soient compris dans l’échange
obligatoire. Il ajoute cependant que non seulement les Grecs d’Istanbul
doivent s’en aller, mais aussi le Patriarcat. Lord Curzon pense
que, pour des questions de délai, l’échange doit
être obligatoire, mais il partage la position de Vénizélos
sur les Grecs d’Istanbul.
Tandis qu’est mise en place une commission mixte[9]
chargée de définir et d’évaluer les propriétés
mobilières et immobilières abandonnées par les
uns et les autres, l’opinion publique mondiale se déchaîne
contre le principe d’un échange obligatoire. La presse
anglaise et américaine tire à boulets rouges sur
İsmet Pacha, à qui l’on attribue, sans grandes preuves,
l’invention du procédé. D’un façon
aussi massive, cet échange constitue comme une première
dans l’histoire moderne occidentale, et la question de la paternité
de ce processus est à la fois complexe et vain. Certains auteurs
estiment que Vénizélos, en déclarant lors des guerres
balkaniques vouloir chasser de Grèce tous les non-Grecs, est
le premier théoricien de l’échange de populations
turco-grec[10]. D’autres
affirment que la première suggestion de ce type fut exprimée
par les Jeunes-Turcs, s’inspirant de l’accord d’immigration
réciproque gréco-bulgare du 29 septembre 1913[11],
afin de renforcer la protection de l’Anatolie contre une agression
grecque venant des Iles. Quoiqu’il en soit, un accord sur l’échange
de populations implique naturellement un encadrement bilatéral
et international qui ne va pas de soi.
Ainsi, la question des Grecs d’Istanbul, présents
dans la ville depuis des siècles, mérite une attention
particulière. Ils sont plus de 100.000, et leur expulsion serait
une catastrophe pour la Grèce et pour l’ancienne capitale.
A Lausanne, « inquiets des effets que cette expulsions pourraient
avoir sur le commerce, les industries, les compagnies étrangères,
et sur le caractère de la ville, les délégués
alliés s’y opposèrent catégori-quement »[12].
Lord Curzon suggère l’idée de considérer
comme « établis », et donc disjoints de
l’échange, les ressortissants turcs de religion orthodoxe,
installés à Istanbul avant le 30 octobre 1918, date du
traité de Moudros. Ismet veut bien accepter à condition[13]
que, pour faire bonne mesure, et bon parallélisme, soient considérés
comme « établis », les ressortissants grecs
de religion musulmane habitant à l’est de la ligne frontière
établie par le traité de Bucarest du 10 août 1913[14].
Quant au Patriarcat, s’il ne doit plus s’occuper
que de questions religieuses, il pourra rester à Istanbul.
La convention et le protocole concernant l’échange
des populations grecques et turques sont signés le 31 janvier
1923. Sans attendre ni la signature, le 23 juillet du Traité
de Paix, ni sa ratification, le 25 août, l’échange
commence officiellement le 1er mai 1923. On estime que 1.200.000 Grecs
s’installèrent en Grèce, surtout en Macédoine
et en Thrace, et que 340.000 Turcs s’établirent en Anatolie
occidentale (environ 60.000 familles). Il était inévitable
qu’un aussi considérable bouleversement entraîne
un sérieux contentieux. La dispute se concentra autour des Grecs
d’Istanbul: pour Athènes, Grecs «établis»,
cela veut dire tous les Grecs habitant à Istanbul; pour les Turcs,
il s’agit seulement des Grecs nés à Istanbul. Les
désaccords étaient tels que la Turquie déposa,
en 1925, une plainte contre la Grèce auprès de la
SDN, qui transmit le dossier au Tribunal de La Haye. Pourtant, le 1er
décembre 1926, un accord signé à Athènes
semblait devoir mettre fin aux disputes. Mais l’absence de coopération
dans l’exécution de l’accord, tendit dangereusement
les rapports turco-grecs.
VERS UNE DIPLOMATIE BALKANIQUE
ACTIVE
Cette configuration ne convient guère à Ankara,
où Mustafa Kemal, convaincu que la Turquie a besoin de la paix
pour conforter son indépendance politique et économique,
a pour objectif le maintien de bonnes relations avec tous ses voisins.
Persuadé en même temps que l’avenir de la Turquie
est en Europe, il attache une importance particulière à
établir des rapports cordiaux avec ses voisins balkaniques. Ce
n’est pas le plus facile.
Les rapports entre la Bulgarie et la Turquie ont profondément
évolué. A l’issue des guerres balkaniques, les deux
vaincus cherchèrent le rapprochement. Le traité de Constantinople
avait été signé dans une ambiance cordiale[15].
Les deux pays cherchèrent aussitôt à conclure une
alliance qui leur permettrait de songer, à terme, à une
revanche contre la Serbie et la Grèce. Toutefois la Bulgarie
demandait quatre ans pour refaire ses forces... Ayant choisi l’un
et l’autre le mauvais camp durant la Grande Guerre, cette défaite
commune aurait pu favoriser un nouveau rapprochement. Il est vrai que
la Turquie à réussi à contrer le mauvais sort,
tandis que le Traité de Neuilly a réduit la Bulgarie à
sa plus simple expression. Les efforts d’Ankara finirent par payer
et un traité d’amitié est signé entre la
Bulgarie et la Turquie en 1924, renouvelé le 6 mars 1929.
Toutefois, les revendications révisionnistes de la Bulgarie[16],
concernant notamment une fenêtre sur la Mer Egée, ne peuvent
manquer d’inquiéter la Turquie.
Et aussi la Grèce. Il y a là une incontestable
motivation d’un rappro-chement turco-grec. Mais il se trouve aussi
qu’il y a, chez les deux hommes politiques exceptionnels qui gouvernent
les deux pays, convergence de vues et volonté politique d’arriver
à un accord. Mustafa Kemal et Vénizelos pensent que la
Petite Entente a laissé une sorte de vacance au sud des Balkans,
et que toute politique balkanique efficace repose sur le binôme
Grèce-Turquie. Il faut pour cela régler d’abord
le contentieux de l’échange des populations. La solution
est proche à la fin septembre 1930[17]
et Mustafa Kemal invite Vénizélos en Turquie: les entretiens
commencent à Ankara puis se déplacent à Istanbul.
L’accueil de la rue témoigne d’une curiosité
plutôt sympathique[18].
Outre la résolution des séquelles du passé, les
entretiens débouchent, le 30 octobre 1930, sur un traité
de neutralité et d’arbitrage, un protocole de parité
navale, et une convention commerciale.
Mustafa Kemal prépare immédiatement l’étape
suivante. Lors de la deuxième conférence parlementaire
balkanique, qui se tient partiellement à Ankara, en octobre 1931,
le Gazi intervient longuement; après avoir rappelé que
les Etats balkaniques, y compris la Turquie, sont nés du démembrement
et de la disparition de l’Empire ottoman, il poursuit: «Par
conséquent, les nations balkaniques ont une histoire commune
séculaire. Si, dans cette histoire, il y a des souvenirs douloureux,
tous les Etats balkaniques ont leur part. Mais la part des Turcs n’est
pas moins douloureuse. C’est pourquoi, vous élevant au-dessus
des sentiments et des calculs compliqués du passé, vous
allez établir les bases d’une fraternité profonde
et ouvrir des horizons de vaste union»[19].
Cette sorte de pédagogie diplomatique finira par
porter quelques fruits. Au printemps de 1933, la diplomatie turque dans
les Balkans prend le relais et marque un regain d’activité.
Désormais membre de la S.D.N. mais redoutant le révisionnisme
bulgare, Ankara cherche à approfondir ses liens avec la Grèce,
en vue de réaliser un groupement dans le sud de la péninsule.
La Turquie et la Grèce ont vu d’un oeil soucieux la réorganisation
de la Petite Entente[20],
craignant que celle-ci n’acquiert une influence plus considérable
et plus décisive dans les affaires balkaniques. A Ankara on est
vigoureusement opposé au projet de Pacte à Quatre entre
l’Angleterre, la France, l’Allemagne depuis peu hitlérienne
et l’Italie: «La Turquie ne saurait accepter de s’incliner
devant aucun de ces quatre puissances, même si le monde entier
l’acceptait. Tant que j’y serai, elle ne se soumettra pas...
A la tête d’un peuple de quatorze millions d’habitants
prêts à mourir, je résisterai»[21].
De plus, la Turquie s’émeut du projet de désarmement
de Mac Donald, menaçant alors de remettre en cause les zones
démilitarisées[22].
Les tentatives d’un rapprochement franco-italien n’étaient
pas de nature à calmer les esprits à Athènes et
à Ankara, Grecs et Turcs «craignant que la France ne consentît
des concessions en faveur de l’Italie en Asie mineure où
cette dernière faisait de son mieux pour s’infiltrer par
différentes initiatives d’ordre économique».[23]
Préparés par l’accord de 1930, les
pourparlers gréco-turcs en vue de signer un traité par
lequel les deux pays devaient se garantir réciproquement leur
frontière étaient déjà fort avancés
au mois de mai, mais la signature en fut ajournée au mois de
septembre. Une des raisons résidait dans les efforts tentés
par la Turquie afin d’attirer la Bulgarie dans un accord tripartite
bulgaro-gréco-turc. Les divergences entre Grecs ne facilitent
pas les choses. Le gouvernement turc propose alors à la Bulgarie,
le 19 mai 1933, de signer séparément avec la Grèce
et la Turquie des traités de garantie. En effet, Ankara craignait
qu’en raison de son isolement, la Bulgarie ne se trouvât
attirée dans un groupement international européen ou balkanique
anti-turc. Par cette offre, comme le soulignait Numan bey, secrétaire
du ministère turc des Affaires étrangères, la Turquie
désirait prendre une assurance triangulaire Ankara-Sofia-Athènes.
Or, la Bulgarie préfère garder une attitude expectante
et ne pas s’engager dans un groupement sud-balkanique. Le gouverne-ment
turc réitérera à plusieurs reprises sa pro position,
en juin, à la mi-septembre et au cours de la visite officielle
qu’une délégation gouvernementale turque, conduite
par İsmet İnönü, fit à Sofia du 21 au 24
septembre[24]. En vain.
Devant cette situation, est signé, le 14 septembre 1933, l’accord
gréco-turc de garantie des frontières et de consultation:
mutuelle, ainsi qu’une convention d’établissement.
La visite très réussie[25]
de Vénizélos en Turquie, au début d’octobre,
souligne la solennité de l’événement.
Pendant ce temps, le gouvernement turc persévérait
dans son action auprès des représentants des autres pays
balkaniques en faveur de pactes bilatéraux de non-agression.
Après la signature des Conventions de Londres[26],
le 4 juillet 1933, l’action de la Turquie et de la Grèce
en vue d’un groupement de pays balkaniques acquiert un caractère
presque officiel, bien que Ruchdi bey, ne parle pas encore de «Pacte
balkanique», mais n’use que des termes d’ «entente
générale balkanique» ou de « détente
dans les Balkans. Des pourparlers étaient menés à
Londres, entre Ruchdi bey, Titulesco et Yevtitch au sujet de la signature
de pactes entre la Turquie, la Roumanie et la Yougoslavie, ces pactes
devant constituer le premier pas vers une entente balkanique générale.
Dès le mois de mai, Ruchdi bey déclare ouvertement
à N. Antonov, ministre de Bulgarie à Ankara, que le gouvernement
turc ne peut admettre que la Roumanie et la Yougoslavie, attirent à
leurs côtés la Bulgarie, mais que celle-ci doit avant tout
négocier avec la Turquie et la Grèce. Ainsi la compétition
entre la Petite Entente et l’axe turco-grec, pour séduire
la Bulgarie, mit un frein certain à la réalisation de
l’Entente balkanique. En attendant, la Turquie décide de
signer un traité d’amitié avec la Roumanie le 18
octobre 1933 et avec la Yougoslavie le 27 novembre.
Du fait que l’Allemagne nazie faisait de la révision
des traités de paix son cheval de bataille, les perspectives
d’une révision pacifique tendaient à d’estomper,
entraînant un progrès des tendances anti-révisionnistes.
La Turquie voit là une bonne évolution, mais Ankara est
mal placé pour exploiter directement ces tendances. C’est
le ministres de Affaires étrangères roumain, Titulesco,
qui mit ses qualités de diplomate, pour affermir les tendances
anti-révisionnistes dans les Balkans en vue d’y maintenir
le statu quo territorial. Cependant, la visite du roi Boris et
du président du Conseil et ministre des Affaires étrangères
de Bulgarie, N. Nouchanov à Bucarest, à la fin de janvier
1934[27], n’apporta
aucun changement dans l’attitude du gouvernement bulgare. Elle
fut suivie d’un réunion des ministres des Affaires étrangères
de Yougoslavie, de Roumanie, de Grèce et de Turquie à
Belgrade. A cette réunion fut adopté la formule du Pacte,
qui y fut paraphé le 4 février 1934[28].
Il fut paraphé solennellement à Athènes le 9. Après
un déclaration du gouvernement turc spécifiant sa non-intervention
en cas de conflit avec l’URSS, les Etats signataires spécifient
qu’en cas d’une attaque d’une puissance balkanique
non contractante, en l’occurrence la Bulgarie, combinée
avec celle d’une puissance non balkanique, la garantie du pacte
jouera; suit une énumération des frontières balkaniques
garanties, y compris la frontière yougoslavo-albanaise et la
frontière gréco-albanaise. La durée du pacte est
fixé à sept ans avec la faculté de résiliation
au bout de deux ans[29].
Le texte originel fondateur du Pacte balkanique ne
diffère guère de toutes les ententes déjà
existantes en Europe, mais sa faiblesse spécifique tient à
deux facteurs. Sur le plan interne, en dehors d’un volontarisme
politique, aucun élément ne vient apporter un ciment quelconque
entre les quatre signataires. Par exemple, le commerce entre la Turquie
et ses partenaires du Pacte est véritablement insignifiant. Il
n’est complémentaire qu’avec la Roumanie grâce
au pétrole[30].
D’autre part, on l’a fort souvent dit, le Pacte prétend
garantir les signataires contre le révisionnisme bulgare et albanais,
mais nullement contre les véritables pays agresseurs, l’Italie
fasciste et l’Allemagne nazie. On peut alors se demander si ce
pacte était nécessaire. Les frontières balkaniques
de la Turquie et de la Grèce étaient garanties par l’accord
de ces deux pays de septembre 1933, et la Roumanie et la Yougoslavie
avaient de telles garanties dans le cadre de la Petite Entente. Contre
la Bulgarie, on peut estimer que chacun des signataires du Pacte balkanique
était suffisamment fort pour se défendre contre une éventuelle
attaque bulgare, si elle était menée par ce seul
pays; une pareille éventualité du côté de
l’Albanie, vu ses modestes possibilités militaires, n’entrait
point en ligne de compte[31].
Et là est le nœud de l’histoire. Un conflit
entre l’Albanie et ses voisins balkaniques n’était concevable
qu’au cas où l’Italie fasciste y prendrait part. Et cette évidence
ne pouvait échapper à la Grèce, pivot avec la Turquie
du Pacte balkanique. Tout en réaffirmant périodiquement
que les Grecs ne se laisseront pas séduire par les sirènes
romaines[32], le gouvernement
grec se laisse pourtant convaincre, au début de 1935, par les
arguments de Vénizélos, alors dans l’opposition[33],
et demande une modification au Pacte balkanique, selon laquelle la Grèce
ne peut pas prendre des engagements qui la conduiraient à un
affrontement avec l’Italie[34].
Militairement, au grand regret des Turcs, la Grèce refuse de
signer une convention militaire dans le cadre du Pacte balkanique. Du
reste les divergences turco-roumaines sur la répartition des
forces ne fait qu’alourdir le dossier[35].
A la réunion du conseil de l’Entente balkanique à
Bucarest, du 10 au 12 mai 1935, les Grecs s’opposent à
tout pacte d’assistance mutuelle, sous prétexte que la
Grèce, « qui est une île...n’a aucun intérêt
en Europe centrale »[36].
Ainsi, l’Entente balkanique se vide peu à peu de tout contenu.
UNE DES CONDITIONS D’UNE
POLITIQUE BALKANIQUE EFFICACE :
ANNULER LE STATUT DES DETROITS
La récupération de sa souveraineté sur les Détroits
a pour la Turquie une double signification: d’abord et surtout
il s’agit d’effacer un accroc au Pacte National, mais
c’est aussi une condition nécessaire à la mise
en place d’une politique balkanique un tant soit peu fiable.
Quelques mots pour planter le contexte général. Si les
relations économiques et financières ne cessent de se
développer avec le IIIè Reich[37],
Ankara proclame haut et fort que, sur le plan politique, il cherche
les garanties de sa sécurité auprès de la Grande-Bretagne,
seule puissance crédible à ses yeux en Europe occidentale,
et aussi de la France. L’amitié turque est recherchée
avec au moins autant de détermination par Londres et Paris,
car la Turquie est un élément clé du dispositif
allié en Europe orientale et balkanique; mais Atatürk,
qui espère un accord tripartite anglo-franco-turc (complété
par un accord tripartite anglo-franco-russe) est bien décidé
à ne pas s’engager sans contrepartie. Le scénario concernant
la révision du statut des Détroits, mis en place à
Lausanne, est un chef d’œuvre du genre, où se conjuguent
habileté et sagesse.
Démilitarisés, les Détroits disposaient de trois
sortes de garantie: l’intervention de la S.D.N., l’action
collective des signataires de la convention, la promesse de désarmement
général. L’échec du désarmement,
la division des signataires au moment de la guerre d’Ethiopie,
l’impuissance de la S.D.N. à imposer des sanctions à
l’Italie, font ainsi disparaître successivement les garanties
dont disposait la Turquie pour la défense des Détroits.
Pour les Turcs, l’affaire est ancienne. Dès mars 1933,
dans le cadre des discussions sur le désarmement, on apprend
officieusement que l’aviation turque serait limitée à
cent appareils, alors que la Yougoslavie en aurait quatre cents. L’émotion
est grande à Ankara, et Mustafa Kemal, si cette nouvelle venait
à se confirmer, donne comme instruction à son délégué
et ami Tevik Aras (plus tard Rüstü Aras) de déclarer
que des limitations aussi importantes en matière d’armement
à rayon d’action mobile, nécessitent un renforcement
des ouvrages fixes de défense, et ne permettent plus, sans
préjudice, le maintien des zones démilitarisées.
Quelques mois plus tard on passe au ballon d’essai: en octobre
1933, Tevif Aras, actionné directement par le président
de la République sans que, ni le ministre des Affaires étrangères
Ruchdi bey, ni le premier ministre İsmet pacha, en soit prévenus,
pose nettement la question: les ministres des Affaires étrangères
de Grande-Bretagne et de France ont beau jeu de répondre qu’une
conférence sur le désarmement n’est guère
le lieu où parler de remilitarisation. Nullement découragé,
le délégué turc récidive au Conseil de
la S.D.N. en avril 1934, soulignant que le statut des Détroits
«n’est pas satisfaisant»[38].
Londres[39] et Paris[40]
réagissent très négativement.
Pour autant, Rüstü Aras ne baisse pas les bras. Il réitère
sa demande auprès de l’ambassadeur britannique à
Ankara en novembre 1934, puis en mars 1935, et enfin au conseil de
la S.D.N., en avril 1935. Pendant ce temps, des bruits de bottes sont
signalés en Thrace où d’importants contingents
de troupes turques venues de l’est sont en train de prendre
position: une nouvelle division, la 46ème, serait créée
à Kirklareli, équipée des premiers tanks et voitures
blindées soviétiques. L’ambassadeur de France
craint que Londres et Paris ne soient placés devant le «fait
accompli». C’est là ignorer la méthode kémaliste.
En effet, en mai 1935, à Genève, le représentant
de la Turquie s’abstient d’évoquer la question,
voulant éviter qu’un amalgame soit fait avec l’Italie
qui a décidé d’en découdre avec l’Ethiopie,
action hautement condamnée à Ankara. Embarrassé,
le gouvernement britannique interroge les chefs d’Etat-major
de la marine et des armées, qui arrivent à la conclusion
unanime que «la remilitarisation des Détroits serait
un excellent moyen de gagner l’amitié de la Turquie,
sans qu’il soit nécessaire de rentrer dans une escalade
de compromis croissants»: les politiques en concluent que la
remilitarisation des Détroits constitue la pièce maîtresse
d’une politique d’apaisement[41].
La France ne paraît pas avoir été informée
de cet état d’esprit
Du reste, Ankara hausse le ton. Le ministre de l’intérieur,
Sukru Kaya, proche compagnon d’Atatürk, déclare
que « la Turquie n’hésitera pas à prendre
toutes les mesures nécessaires en cas d’événement
inattendu ». Devenu ministre des Affaires étrangères,
T. Rüstü Aras repart à l’attaque en septembre
1935. L’absence de réaction concrète franco-anglaise
à la remilitarisation de la Rhénanie (le 7 mars) a,
dans cette affaire, un important impact; on s’indigne à
Ankara et la presse[42]
s’enflamme: alors qu’on ne dit rien contre une action
violente, comment pourrait-on refuser la même chose à
un pays qui ne connaît que la négociation ? Le 25 mars,
Rüstü Aras soulève officiellement la question au
Conseil de la SDN à Londres: la remilitarisation des Détroits
est désormais « une question d’honneur et
de dignité pour la nation »[43].
Enfin un mémorandum[44]
envoyé à Londres, le 10 avril 1936, précise qu’Atatürk
juge «vital» que la question soit réglée
avant la fin du conflit italo-abyssin. Rüstü Aras explique
à l’ambassadeur britannique à Ankara, qu’en
quatre heures[45]
l’armée turque peut s’installer sur les Détroits.
Il reste alors à Londres, en accord avec Paris, à lancer
les invitations: l’Italie ayant refusé, la conférence
de Montreux réunit l’Australie, le Royaume-Uni, la Bulgarie,
la France, le Japon, la Roumanie, la Turquie, l’URSS et la Yougoslavie.
La séance inaugurale se tient le 22 juin 1936, et les discussions,
qui ont donné lieu à peu d’accrochages sérieux,
sont bouclées le 16 juillet. La convention est signée
le 20 juillet 1936. la Turquie est autorisée à remilitariser
les Détroits dans tous les aspects qu’il lui plaira;
la commission internationale des Détroits est supprimée
et ses attributions sont transférées au gouvernement
turc. Les règles de passage donnent satisfaction à la
Turquie[46].
C’est une grande victoire pour la Turquie qui recouvre,
par la négociation, sa pleine souveraineté sur une région
particulièrement sensible du pays. Il est ainsi prouvé
qu’une convention internationale, reconnue mal adaptée
aux circonstances, a pu être révisée, d’un
commun accord, par une procédure pacifique. C’est l’aboutissement
de la politique menée, depuis plusieurs années, sous l’inspiration
d’Atatürk, par le Premier ministre Ismet Inönü
et son adroit ministre des Affaires étrangères Rüstü
Aras. Forte de son entente avec la Russie et pleinement réconciliée
avec la Grande-Bretagne
[47],
la Turquie obtient la garantie de sa sécurité immédiate,
en étant protégée désormais contre une attaque
brusquée, et raffermit sa position internationale. Les débats
ont fort justement soulignés les rapports de confiance et
d’amitié qui unissent entre elles les puissances balkaniques
et les puissances riveraines de la mer Noire
[48].
Et la Turquie est partie prenante dans l’Entente balkanique. C’est
pour elle un atout de plus dans l’affirmation d’une stratégie
balkanique, face aux menaces qui s’accumulent. Peut-elle en saisir
l’opportunité?
QUELLE STRATEGIE TURQUE DANS
LES BALKANS ?
Entente balkanique est politiquement moribonde. On le
voit bien lorsque les membres de l’Entente se réunissent
à Athènes, en février 1937. L’ambiance est
plutôt mauvaise: défiance persistante des Grecs, inquiétude
roumaine, prudence yougoslave, et une grande circonspection devant les
propositions turques. Ainsi, le délégué turc plaide
en faveur d’un large pacte méditerranéen balkanique,
que la conférence écarte
[49].
La visite d’Ismet Inönü et de Rüstü Aras à
Belgrade, du 11 au 19 avril 1937, s’achève par un communiqué
précisant que «les engagements contractés correspondent
entièrement au but poursuivi par la politique étrangère
des deux pays dans le cadre de l’Entente balkanique, et conformément
au Pacte de la Société des Nations»
[50].
La réunion de février 1938, à Ankara, se fait dans
une ambiance fort cordiale, mais aucune décision n’est
prise. De la réunion des chefs d’Etat-major des quatre
pays à Belgrade, en décembre 1938, il ressort que la ligne
politique turque n’a été modifiée en rien
par la mort d’Atatürk, et l’entente gréco-turque
est intacte; les quatre Etats sont d’accord, en cas de conflit
européen, pour demeurer neutres le plus longtemps possible
[51].
On les comprend. Enfin, la dernière conférence significative
de l’Entente eut lieu à Bucarest, le 22 février
1939. Selon le programme établi, il n’y eut que quatre
réunions d’une heure, «les délégués
ayant passé le plus clair de leur temps en réceptions
et banquets». On s’est seulement contenté de confirmer
que l’Entente sera renouvelée par tacite reconduction et
d’émettre un voeu platonique en faveur de l’adhésion
de la Bulgarie à l’Entente, à conditions que les
frontières restent intangibles
[52].
Laissons le dernier mot a Saracoglu, ministre turc des Affaires étrangères:
«L’Entente balkanique est morte: elle n’est plus qu’un
mot ne recouvrant aucune réalité»
[53].
L’Angleterre, qui a rapidement pris la mesure de l’Entente
balkanique, a craint que ce ronronnement diplomatique n’en vienne
à gripper le moteur même de l’Entente, la Turquie
et la Grèce. Or ces deux pays, par l’articulation de
leurs côtes, constituent les pièces maîtresses
de la politique anglo-française dans les Balkans et en Méditerranée
orientale. Aussi la Grande-Bretagne porta-t-elle sur les fonds baptismaux
l’accord gréco-turc du 1er mai 1938, signé à
Athènes par J. Métaxas, président grec du conseil
et son homologue turc C.Bayar. Cet accord, qui répond à
des soucis italiens, étend aux frontières maritimes
des deux pays les garanties que les actes précédents
limitaient aux seuls fronts de terre[54];
en étant surtout dirigé contre une éventuelle
poussée de la Bulgarie[55]
vers le sud, il convient naturellement à la Turquie, d’autant
qu’il est pour les Grecs un renouvellement de l’abandon
de la « Grande Idée ». C’est l’affirmation
que la Grèce, comme la Turquie, ne peuvent qu’être
solidaires des deux puissances maîtresses de la Méditerranée,
la Grande-Bretagne et la France, en s’opposant à tout
Drang nach Osten de l’Allemagne hitlérienne, la
Yougoslavie étant alors tentée par Salonique et les
Bulgares. par Dédéagatch. Ce traité peut précisément
dissuader Belgrade de se laisser capter par l’Allemagne, et
Rüstü Aras est à cet égard plutôt optimiste.
«Selon le ministre des Affaires étrangères de
Turquie, la politique de M. Stoyadinovitch serait susceptible d’être
révisée. La Turquie et la Grèce feraient en tout
cas ce qui dépendrait de ces deux pays pour obtenir ce résultat»[56].
Tout en prévoyant des pare-feux, la diplomatie turque ne désespère
jamais de neutraliser la Bulgarie en l’amenant peu à
peu dans le camp des puissances non-révisionnistes.On est donc
très satisfait à Ankara du rapprochement qui d’esquisse
entre la Bulgarie et la Yougoslavie au début de 1936. Naturellement
il faut obtenir également l’accord de la Grèce
et de la Roumanie et aussi celui de la Tchécoslovaquie. Les
hésitations roumaines seront finalement levées, eu égard
à la crainte du révisionnisme hongrois et grâce
à une heureuse intervention du gouvernement Blum; les hésitations
grecques furent également effacées à la suite
d’un voyage de Rüstü Aras à Athènes[57].
Rien alors ne s’opposait plus à la signature du traité
d’amitié bulgaro-yougoslave, qui eut lieu à Belgrade,
le 24 janvier1937, assurant « une paix inviolable et une
amitié sincère et perpétuelle » entre
les deux signataires. On se plaît à penser, notamment
à Belgrade et à Ankara, que cet accord sera excellent
s’il sert à rapprocher la Bulgarie de l’Entente
balkanique[58].
C’est en tout cas à cette tâche que va s’atteler
la diplomatie turque. La Bulgarie a en effet accepté de négocier
un accord avec l’Entente balkanique. Le retard apporté
par la Roumanie à donner son adhésion au traité
a prolongé les négociations entre Metaxas, président
en exercice du conseil permanent de l’Entente balkanique, au
nom des Etats membre de cette Entente, et Kiosseivanov, président
du Conseil bulgare. L’Etat-major roumain s’opposait à
la reconnaissance à la Bulgarie de l’égalité
des droits en matière militaire, mais le Roi a réussi
à convaincre que l’intérêt politique l’emportait
sur des données techniques. Ainsi fut signé à
Salonique, le 31 juillet 1938, un accord entre Métaxas et Kiosseivanov,
par lequel ces Etats prenaient l’engagement « de
s’abstenir, dans leurs relations mutuelles, de tout recours
à la force ». En outre, et c’est le point
le plus important, les clauses militaires, navales et aériennes
du traité de Neuilly, et les dispositions relatives à
la frontière de Thrace, signées à Lausanne, étaient
abrogées[59].
Apparemment, cela pourrait apparaître comme le couronnement
des efforts de la diplomatie balkanique de la Turquie. En réalité,
cet accord très formel de la Bulgarie avec une Entente balkanique
qui fait eau de toutes parts, n’a aucune signification.
Les choses sérieuses passent désormais par les discussions
avec les grandes puissances. Satisfaits par la cession d’Alexandrette,
les Turcs acceptent de signer avec la France un traité d’amitié,
le 4 juillet 1939, et poursuivent des conversations avec les Anglais
et les Français, afin de signer à trois un traité
d’alliance. Le pacte germano-soviétique et l’invasion
de la Pologne sont des coup durs pour la Turquie, et le clan germanophile
d’Ankara reprend espoir. En vain, car Ismet Inönü
tient ferme la barre et poursuit la politique extérieure lancée
par Mustafa Kemal. C’est ainsi qu’est signée, le
19 octobre 1939, l’alliance tripartite; alliance asymétrique
puisque la Turquie y a mis deux conditions: elle ne fonctionnera que
dans le cas d’une situation de guerre dans les Balkans; elle
ne pourra entraîner le pays dans un conflit avec l’URSS.
C’est dans ce cadre général que les
considérations militaires deviennent de plus en plus prégnantes.
Pour notre propos la question est la suivante: quelle stratégie
militaire la Turquie est-elle en mesure de développer dans les
Balkans? Sur quelle aide peut compter l’armée turque de
ses amis puis alliés?
Plusieurs travaux[60]
ont déjà vu le jour, sur la base des archives françaises,
diplomatiques et militaires. Comme la consultation des archives militaires
turques pour cette période pose encore des problèmes
fort compliqués, ce qui sera avancé ici ne constitue
que le regroupement d’informations déjà connues.
Lors de la première rencontre au plus haut niveau militaire,
entre le maréchal F. Tchatmak (çatmak), chef d’Etat-Major
de l’armée turque et le général Huntziger,
commandant en chef des Troupes du Levant, en décembre 1937,
consacrée à la sécurité du sandjak d’Alexandrette,
les Turcs avaient émis l’idée de discussions plus
générales portant sur la Méditerranée
orientale[61]. Ce
point est évoqué de nouveau en février 1938,
lorsque Rüstü Aras déclare à Huntziger: « La
France ne peut, militairement rien pour nous en cas de guerre. C’est
la géographie qui en décide ainsi. Mais nierez-vous
que le concours de la Turquie puisse être utile à la
France dans ce cas ?»[62].
Remarque habile qui ne pouvait manquer de faire regermer du côté
français l’idée d’un front de revers contre
l’Allemagne.
Les grandes options turques sont exposées par le maréchal
Tchatmak lors de la mission à Ankara du général
Weygand, du 1er au 3 mai 1939. Le maréchal précise que
la Défense des Détroits et de la frontière de
Thrace est la base essentielle de l’action turque en Europe,
ou, selon la vision franco-britannique, d’un «front oriental»
fort et soudé. Le commandement turc a prévu deux lignes
de défense, celle de Tchataldja (çatalca) et celle de
la frontière de Thrace qui assure la possession d’une
bonne tête de pont. La collaboration avec l’URSS, liée
à la Turquie par «un traité d’amitié
accentuée» est de première importance pour assurer
la sécurité en Mer Noire et le nettoyage du Dodécanèse;
si l’attitude de l’URSS devenait douteuse, la Turquie
se trouverait dans l’obligation de distraire une partie de ses
forces pour surveiller le Caucase et la mer Noire, et deviendrait
donc plus faible en Europe. Enfin, et surtout, pour être performante,
l’armée turque a besoin de matériels: avions tanks,
canons antichars et antiaériens, automobiles pour augmenter
la mobilité des troupes. Le général Weygand estime
qu’il faut répondre favorablement aux demandes turques,
mais se garde bien de toute promesse concrète[63].
Après l’accord franco-turc du 4 juillet, tandis que
les conversations politiques entre Londres, Paris et Ankara se développent,
le Turcs reçoivent immédiatement le général
Huntziger, membre du Conseil supérieur de la guerre, pour jeter
les bases d’une convention militaire tripartite; le colonel
Ross, attaché militaire britannique assiste aux délibérations
d’Ankara. On se met d’accord pour n’envisager que
les mesures initiales à prendre en cas de conflit. D’ouverture,
les Turcs croient au danger bulgare et exposent leurs inquiétudes
dans la crainte que la triple alliance en gestation ne soit interprétée
par la Yougoslavie, la Grèce et la Roumanie, comme une substitution
au Pacte balkanique, qui les libéreraient de leurs obligations.
Acte leur en est donné par la délégation française.
Pour la défense de Salonique, une réelle solidarité
existe entre les Turcs et les Grecs, mais Ankara n’ignore pas
les grandes faiblesses de l’armée hellénique.
C’est pourquoi la promesse de l’envoi d’un corps
expéditionnaire est très appréciée: les
Turcs cependant trouvent les effectifs envisagés un peu faibles,
et compliqué le problème de l’acheminement de
ces troupes par Beyrouth et Izmir, qui exigera le concours de la marine
britannique. En ce qui concerne la collaboration avec l’URSS,
même dans le cas le plus défavorable, la Turquie défendra
toujours la Thrace et les Détroits: «A aucun moment,
la délégation turque n’a déclaré
ou laissé entendre que le traité tripartite et la convention,
pourraient devenir caducs si l’URSS restait neutre»[64].
Connaissant la pénurie française en matière de
matériel moderne, les Turcs acceptent aimablement de recevoir
des matériels anciens.
Dans l’ensemble, les militaires turcs sont très conscients
de leurs faiblesses, mais confiants dans leur capacité à
les surmonter. Les faiblesses sont directement liées à
l’insuffisance de matériels modernes, qui entraîne
une difficulté dans la maîtrise des chars et de l’aviation
en campagne. L’insuffisance du réseau routier est particulièrement
évoqué. C’est sans doute ce qui explique les appréciations,
plus sévères que celles du général Weygand,
quant à l’organisation d’un front d’Orient.
Ainsi le détachement français pour les Balkans doit
être suffisant, bien équipé et stationné au
Proche-Orient, car «laissés à eux-mêmes,
les Etats balkaniques, et même la Turquie, sont incapable de
former ce front». D’un autre côté, les Turcs
- et il ne sont pas les seuls - ont tendance à magnifier la
puissance de leur armée. «En mars 1939, l’Etat-major
d’Ankara attend ‘avec optimisme’ une éventuelle
intervention italienne. Les mêmes militaires assuraient à
leurs interlocuteurs britanniques, sceptiques, qu’ils pouvaient
envahir la Bulgarie en quelques jours». Mais la condition est
toujours la même, la fourniture de matériels modernes,
que la France et à un moindre degré la Grande-Bretagne
sont incapables de livrer: la guerre-éclair en Pologne, où
l’action combiné des chars et de l’aviation s’est
avérée décisive, ne peut que renforcer
l’impatience et l’inquiétude des Turcs[65].
D’autant que les projets balkaniques français battent
de l’aile. Le général Weygand, nommé commandant
en chef des Troupes du Levant arrive à Beyrouth le 31 août.
Attelé à la tâche de constituer un corps expéditionnaire,
il est assailli par des contraintes politiques et militaires qui diminuent
considérablement la capacité opérationnelle du
Groupement des Forces Mobiles du Levant. Par ailleurs, les Britanniques,
plutôt hostile à une opération Salonique, n’envisagent
cette éventualité qu’en dernier ressort. Après
tout, était-il sage de porter la torche de guerre dans les
Balkans et de donner ainsi un prétexte à une Allemagne
désormais à l’initiative? Sur quelle force, en
dehors de la Turquie, les Alliés pouvaient-ils compter dans
les Balkans? Bref, l’expédition de Salonique est de fait
abandonnée[66].
Le coup est naturellement accusé à Ankara.
Il n’est nullement atténué par la reprise, par
les Français et le Britanniques, d’un projet plus modeste
en Thrace. A la fin du mois de janvier 1940, le commandant en chef
du Théâtre d’opérations du Moyen-Orient,
rencontre le chef d’Etat-major turc à Ankara. Les Turcs
ne cachent pas leur désaccord avec ce projet, peu désireux
de voir sur leur sol des troupes étrangères, fussent-elles
amies. Ils vont donc réduire l’aire affectée aux
forces françaises à très peu de chose. Les conversations
n’en continuent pas moins, entre Français, Britanniques
et Turcs, du 15 au 20 mars, à Alep. En réalité
la question des transports ne put être résolue, et les
franco-britanniques furent incapables de répondre aux Turcs
s’enquérant de savoir quelle aide ils pourraient recevoir
en cas d’hostilité avec l’Italie. Weygand donne
le mot de la fin en avril 1940: «Nous ne faisons rien pour les
Balkans»[67].
Dans ces conditions, l’option de la neutralité devenait
pour la Turquie, le choix le plus sage. Il avait l’avantage
de réconcilier germanophiles et partisans de l’alliance
avec les démocraties. Loin de renier l’héritage
kémaliste İsmet İnönü, affronté
aux souvenirs de la Grande Guerre, ne faisait que ménager l’avenir.
L’effondrement de la France ne pouvait que conforter les Turcs
dans ce choix.
Mesurant la futilité des initiatives turques dans
les Balkans, on serait bien tenté d’écrire: que
d’énergies dépensées pour rien, que de gesticulations
souvent inutiles ! A y regarder de plus près, il faut pourtant
nuancer. Mustafa Kemal a d’abord réussi à trouver
les moyens de régler positivement la question des rapports turco-grecs:
d’abord à travers le douloureux échanges de populations,
probablement la moins mauvaises des solutions, puis en rétablissant
une suffisante confiance entre les deux pays, aidé en cela par
les responsables grecs, Vénizélos en tête. Ensuite,
avec le Pacte balkanique (comme à l’est avec le Pacte de
Saadabad), le Gazi a voulu traduire concrètement la confiance
qu’il a longtemps mise dans la sécurité collective,
même si lui aussi a dû en rabattre, quant à la capacité
de la SDN de sauvegarder la paix. Enfin il reste la question de savoir
pourquoi, Mustafa Kemal, qui a institué un république
autoritaire recherche, devant la montée des périls, une
alliance avec les démocraties anglaises et françaises,
dont il n’ignore pas les faiblesses, sans pour autant rompre avec
une Allemagne avec laquelle il entretient des relations économiques
fort étroites. Sans doute craint-il plus, au départ, les
initiatives italiennes qu’allemandes, Mais il est possible aussi
que son idéal politique ait été la démocratie
occidentale, en un temps où son introduction en Turquie aurait
mis en cause ce pourquoi justement il avait toujours combattu: une république
laïque, une et indivisible. Quoiqu’il en soit, la diplomatie
kémaliste dans les Balkans, même si les résultats
en furent modestes, témoigne de la volonté d’Ankara,
de mener, dans la mesure de ses moyens, une politique extérieure
autonome, qui ne soit pas à la remorque de telle ou telle puissance,
comme ce fut le cas dans l’Empire ottoman finissant; elle témoigne
aussi sans doute, sur le mode mineur, d’une candidature à
une politique d’influence régionale, naturellement impossible
à ce moment, puisqu’il faudra attendre la fin du XXe
siècle, pour que la Turquie puisse commencer à posséder
les moyens de ses ambitions.
Note :
[1] Lorsque
l’Empire ottoman entre en guerre aux côtés des puissances
centrales, le
Times de Londres écrit: «La Turquie
a prononcé sa propre perte...bientôt la race ottomane sera
reléguée dans les obscures vallées de l’Asie
mineure».
Times, 2.11.1914.
[2] A Lausanne,
la Turquie avait obtenu Karagatch et ses environs contre l’abandon
de réparations que la Grèce était bien incapable
de payer.
[4] Une
des meilleures biographies de Mustafa Kemal est celle d’Alexandre
Jevakhoff,
Kemal Atatürk, les chemins de l’Occident,
Tallandier, 1999, 494 pages.
[5] Parmi
ces Grecs, il y en a qui sont venus d’Istanbul et de la Mer Noire
avec l’aide financière du Patriarcat.
[6] Voir
l’article très documenté de Seçil Akgün,
«Turkish-Greek Population Exchange with a Selection from American
Documents»,
Turkish Review of Balkan Studies, 1993/1, Isis,
Istanbul, pp. 68-87.
[7] L’
American Disaster Relief Committee, constitué sur place, est
particulièrement actif pour aider ces populations désemparées.
Les contributions américaines en faveur des Grecs s’établit
à 8 millions de dollars quand l’échange officiel
commence.
New York Times, 25.6.1923.
[8] H.A.
Henderson., «Turkey’s Race Problems and its Solution»,
The Current History Magazine, octobre 1922.
[9] Cette
commission comprend 4 Grecs, 4 Turcs et trois membres d’un pays
n‘ayant pas participé à la Grande Guerre, qui en
assureront la présidence tournante. Elle constituera 11 sous-commissions
de 3 membres, un Grec, un Turc et un président neutre.
[10]
Comme M. Zekaria, «Solving Greco-Turkish Blood Fueds by Migration»,
New York Times,
The Current History Magazine, 1923.
[11]
Par cet accord furent échangés 25.000 Grecs contre environ
60.000 Slaves de la Macédoine orientale grecque. Stéphane
Yerasimos, «Des minorités et de leur usage dans les Balkans»,
Questions d’Orient, La Découverte, 1993, p. 23.
[12]
Repoussi,
La Grèce et la Turquie 1919-1923, thèse
de doctorat en Histoire, Université Paris-1,1987, tome 2, p.
581.
[13]
C’est Riza Nur, délégué turc à la
sous-commission d’échange, qui formule cette condition,
qui sera acceptée lorsque les Turcs accepteront le maintien du
Patriarcat à Istanbul.
[14]
Il s’ensuivra que resteront en Thrace grecque un nombre de Turcs
(120.000 environ) sensiblement égal au nombre de Grecs d’Istanbul.
Les Turcs de Thrace occidentale constituent la seule «minorité»
reconnue par Athènes.
[15]
Voici ce qu’écrit l’éditorialiste du journal
La Turquie: «L’instrument diplomatique qui portera désormais
le nom de traité de paix de Constantinople a été
élaboré si soigneusement, les annexes qui l’accompagnent
règlent si clairement toutes les questions qui pourraient exister
entre les deux pays que des dissentiments pourront difficilement surgir...A
partir d’aujourd’hui les deux pays réconciliés,
redevenus amis, peuvent se féliciter d’avoir posé
les bases d’une heureuse intimité dans leurs rapports».
R. Geyne,
La Turquie du 30.9.1913.
[16]
La demande de modification des frontières bulgares est réaffirmée
périodiquement lors des conférences parlementaires balkaniques
qui se réunissent en octobre 1930 à Athènes, en
octobre 1931 à Ankara-Istanbul, en octobre 1932 à Bucarest.
[17] Athènes
accepte de ne plus demander d’indemnisation pour les Grecs venus de
Turquie.
[18]
Vénizélos s’excuse de ne pas inviter Mustafa Kemal
en Grèce, car l’opinion n’y est pas encore préparée.
[19]
Citations de Mustafa Kemal Atatürk (réunies et traduites
par Akil Aksan), MAE turc, 1982, p.117.
[20]
La Petite Entente devient un «système unique» le
16.2.1933, et s’est créé un « Conseil
permanent ». Il s’agit plus ici, pour la Turquie et
la Grèce, d’une rivale émulation que d’une
opposition systématique.
[21]
Documents Diplomatiques Français 1932-1939 (DDF), 1ère
série ( 1), Tome III (III), Document 55 (55), Ankara à
MAE (ministre français des Affaires étrangères),
le 27.3.1933. Le chargé d’affaires de France, Barbier,
attribue cette opposition à l’impossibilité où
serait alors Ankara de « recourir à la traditionnelle
politique de bascule, naguère pratiquée par la Porte ottomane
et continuée en fait par les dirigeants d’Ankara ».
[22] Id..
34, Ankara à MAE, le 24.3.1933.
[23]
Christina Daneva-Mihova et Vasil Vasilev, « La politique
de sécurité collective et les Balkans »,
Colloque
international de Poznan, novembre 1973, p. 39 de l’exempl.
dactyl.
[25]
Kammerer, l’ambassadeur de France, un vieil ami de Vénizélos,
fait une description enthousiaste du départ de l’ancien
Premier ministre de Grèce, après un séjour de huit
jours à Istanbul. «Ismet Pacha est venu également
saluer l’ancien chef du gouvernement hellénique sur le
bateau. Les deux hommes d’Etat se sont embrassés très
spontanément devant une foule vibrante». Dans une courte
conversation privée Vénizélos dit: « Notre
Entente avec la Turquie est complète. Nous espérons d’heureux
effets des efforts de cette puissance sur la Bulgarie ».
DDF 1 IV 275, Ankara à MAE (Paul-Boncour), le 5.10.1933.
[26]
Dans le cadre de discussions sur la définition de l’agresseur
(projet Politis-Litvinov), sont signés à Londres,
les 3 et 4 juillet 1933, les Conventions de Londres (ou Pactes orientaux),
entre l’URSS et ses voisins, ainsi qu’entre l’URSS,
la Petite Entente et la Turquie.
[27]
C. Daneva Mihova et V. Vasilev,
art. cit., p.47.
[28]
DDF 1 V 325, Belgrade à MAE, le 4.2.1934.
[29] Id.,
Athènes à MAE, le 9.2.1934. La Grande Assemblée
Nationale turque ratifiera le Pacte le 6 mars 1934.
[30]
Lors d’une visite d’Annotés, ministre roumain des
Affaires étrangères, à Ankara du 18 au 21 mars
1937, des discussions économiques ont tendu à donner satisfaction
aux Turcs qui voudraient augmenter leurs achats de pétrole roumain.
DDF 2 V 134. Ankara à MAE, le 29.3.1937.
[31]
Voir Henryk A.Batowski, «Le rôle des alliances dans la politique
européenne entre Locarno et Munich 1925-1938»,
Colloque
international de Poznan, 1973, pp.15-16 du texte dactyl.
[32]
DDF 1 XI 341. Athènes (A. Thierry) à MAE (P. Laval), le
24.7.1935.
[33]
C’est à la suite d’un vaste débat introduit
au parlement d’Athènes par le vieil homme d’Etat
qui juge dangereux pour la Grèce le Pacte balkanique dans sa
version originelle, que la demande de modification fut introduite.
[34]
A cet égard, la Turquie elle-même avait donné le
ton avec sa clause restrictive concernant l’URSS. Par cette nouvelle
interprétation de l’Entente, la Grèce se priva du
concours de ses alliés en 1940, quand elle fut attaquée
par l’Italie justement à partir du territoire albanais.
[35]
La Roumanie, dont le dispositif est plutôt orienté vers
le nord-ouest, voudrait que la Turquie augmentât ses forces en
Thrace pour tenir en respect ou attaquer la Bulgarie, mais la Turquie,
qui redoute l’Italie ne veut pas dégarnir son dispositif
de la mer Egée, et ne peut augmenter ses forces en Europe. DDF
2 III 203. Istanbul (Attaché militaire) à Daladier, min.
de la D.N. et de la Guerre, le 25.8.1936.
[36]
DDF 1 X 392. Belgrade (de Dampierre) à MAE, le 16.5.1935.
[37]
En 1936, le commerce avec l’Allemagne représente 51% des
exportations et 45,1% des importations turques.
[38]
Brock Millman, «Turkey, Britain and the Montreux Convention of
1936», dans K.H. Kharpat ed.,
Turkish Foreign ¨Policy:
recent developments, Madison, Wisconsin, 1997, p.143.
[39]
DDF 1 VI 218. Londres (Corbin) à MAE (Barthou), le 17.6.1934.
[40]
Id. 69 et 343. MAE à Ankara, les 8.4 et 16.6.1934.
« Pour le cas où le gouvernement turc s’ouvrirait
à vous de son intention de mettre en cause la zone de Thrace
ou celle des Détroits, je vous rappelle dès maintenant
que nous aurions à nous y opposer très fortement ».
[41]
Brock Millman,
art.cit., p. 147.
[42]
La presse, actionnée par le pouvoir, a commencé sa campagne
dès décembre 1935, mais elle s’amplifie en mars
1936. Un des thèmes est celui-ci: « Si ceux qui ont
blâmé l’action de l’Allemagne sont vraiment
sincères dans leurs déclarations, ils doivent apprécier
la conduite correcte et noble de la Turquie...en faisant droit à
la demande de ce pays qui veut arriver à la suppression du régime
des Détroits par la voie diplomatique ». Et l’ambassadeur
de France conclut: « Au ministère des Affaires
étrangères à Ankara on croit savoir que l’Angleterre
serait ralliée à l’idée de faire droit à
la revendication turque, et l’on considère que la France
ne s’y opposerait sans doute point, vu que la Russie s’y
montrerait, par intérêt, très favorable ».
DDF 2 I 534. Stamboul à MAE, le 30.3.1936.
[44]
Ankara déclenche le processus de révision de la Convention
des Détroits, considérant que l’état de droit en
vigueur est «périmé et vermoulu». DDF 2 II 57, Ankara
à MAE, le 11.4.1936.
[45]
Assertion mise en doute par tous les observateurs, ce que confirmera
l’occupation effective.
[46]
Il reste encore en place les zones démilitarisées d’une
trentaine de kilomètres de chaque côté des frontières
turco-bulgares et turco-grecques, en vertu de la
Convention concernant
la frontière de Thrace, signée à Lausanne.
Cette restriction est pour le moment supportable par Ankara, dans la
mesure où la Bulgarie est soumise aux mêmes obligations,
les deux pays pouvant trouver un renforcement de leur sécurité
dans l’établissement de ce boulevard neutre. L’abrogation
de toute façon requiert l’accord entre les trois pays.
[47]
Londres va apporter immédiatement son aide financière
et technologique à la mise en place du complexe sidérurgique
de Karabük et signer, le 27 mai 1938, un accord par lequel la Grande-Bretagne
ouvre à la Turquie un crédit commercial de 10 millions
de £ et un second crédit de 6 millions de £ pour
l’achat de matériel militaire anglais. Cela sera couronné
par la déclaration anglo-turque d’aide et d’assistance
mutuelle, le 12 mai 1939, en attendant l’accord tripartite avec
la France, retardée par les difficiles négociations concernant
le sandjak d’Alexandrette.
[48]
DDF 2 III 146. MAE (Delbos) à Ankara, le 14.8.1936.
[49]
DDF 2 V 10. Athènes à MAE, le 22.2.1937. Il convient de
ne pas confondre ces propositions turques avec les projets avortés
de Pacte méditerranéens rêvés un instant
par la Grande-Bretagne. Comme l’observait avec humour J.B. Duroselle,
on est en pleine pactomanie !
[50]
DDF 2 V 320. Berlin à MAE, le 22.4.1937, note 2.
[51]
DDF 2 XIII 81. Belgrade (attaché militaire colonel Courson) à
MAE et DNG (Daladier), le 9.12.1938.
[52] DDF
2 XIV 171. Bucarest à MAE (G. Bonnet), le 22.2.1939.
[53]
DDF 2 XIV 194. Beyrouth (H-C Puaux) à MAE, le 24.2.1939.
[54]
DDF 2 X 189. Athènes (Cosme) à MAE, le 11.7.1938.
[55]
A cette occasion, le ministre de France à Sofia en perd son latin
quand la président roumain du conseil lui explique que, comme
normalement les Grecs et les Turcs ne devraient pas pouvoir s’entendre,
ce traité cache sûrement quelque chose. La nervosité
de Histelhueber nous vaut une description de l’ambiance globale des
relations inter-balkaniques qui vaut une citation: « Les
peuples balkaniques, dont la rivalité et la méfiance sont
sans cesse en éveil...sont toujours enclins à se soupçonner
les une les autres et, en définitive, guettent le moment de continuer
à s’entre-déchirer, en dépit des documents sur
lesquels ils apposent leur signature et qu’ils prétendent appeler
une contribution au maintien de la paix. Une longue servitude, des conflits
séculaires leur ont légué l’habitude de la dissimulation
et le goût de l’intrigue. En définitive, ils s’épient
et manœuvrent sans cesse avec l’arrière-pensée de
sauter, au bon moment, les uns sur les autres pour assouvir leurs rancunes,
leurs vieilles haines de race, et tenter de réaliser leurs ambitions
qui s’entrechoquent » (DDF 2 IX 175. Sofia à MAE, le 13.4.1938).
Je laisse naturellement à l’auteur la responsabilité de
ses propos, qui ne semblent guère applicables à la diplomatie
kémaliste qui nous intéresse ici spécialement.
[56]
DDF 2 IX 26. Athènes (Cosme) à MAE, le 2.5.1938.
[57]
DDF 2 IV 228. Belgrade (de Dampierre) à MAE (Delbos) le 31.12.1936.
[58]
DDF 2 IV 355. Belgrade à MAE, le 26.1.1937. La presse allemande
feint d’y voir une préparation psychologique à cette
« Entente pan-balkanique » dont Berlin aspire
à devenir le protecteur.
[59]
DDF 2 X 313. Bucarest à MAE, le 2.8.1938. La France, qui a toujours
souhaité que la Bulgarie adhère au Pacte balkanique, ne
ménage pas ses félicitations.
[60]
Notamment par ordre chronologique, J.B. Duroselle,
La décadence,
I.N. 1979, chapitre XIV; J.B. Duroselle,
L’abîme,
I.N., 1982, chap. III; Jacques Thobie, « Y a-t-il une cohérence
de la politique balkanique de la France dans les années 1930
? », Actes du colloque franco-grec sur
La France, la Grèce
et les Balkans dans les années trente, Thessaloniki, 1988,
pp. 3-28; Vincent Joly, « La place du Levant dans les plans
d’opérations français printemps 1939-printemps 1940 »,
dans
Enjeux et rapports de force en Turqie et en Méditerranée
orientale, J. Thobie, R.Perez, S.Kançal éd., L’Harmattan,
1996, pp. 333-359; Vincent Joly, « ‘Ce qu’il
faut savoir de l’armée turque’ , l’armée
turque vue par les militaires français dans les années
trente », dans
La Turquie entre trois mondes,
M. Bazin, S.Kançal, R.Perez, J. Thobie éd., L’Harmattan,
1998, pp. 101-119.
[61]
DDF 2 VII 375. Ankara (Ponsot) à MAE, le 20.12.1937.
[62]
DDF 2 VIII 211. Papiers Massigli, Note du comandant supérieur
des troupes du Levant relative aux accords militaires à établir
avec la Turquie, Paris, le 19.2.1938.
[63]
AEP Papiers Massigli, carton 217. Rapport du général Weygand
du 21.5.1939, Annexe 2.
[64]
Archives du ministère de la Guerre à Vincennes (SHAT),
sans numéro, Général Huntziger à E. Daladier,
le 11.8.1939.
[65]
Vincent Joly,
2ème art. cit., pp. 112-113.
[66]
Vincent Joly,
1er art. cit., pp. 341-342.