(Paru dans les actes du colloque Métamorphoses, tenu à Cluj, et à Arcalia du 25 aout au 1er septembre 2002, Publication de l'Association des Médiévistes Anglicistes de l'Enseignement Supérieur, Paris, 2003, p. 121-151)


 

Parmi les grandes structures de la pensée médiévale, le mythe de la translatio permet la mise en place d'une problématique extrêmement complexe concernant l'univers romanesque des XII-XIIIe siècles.

 Dans les pages qui suivent nous nous proposons de dégager la manière dont la légende arthurienne reprend à son compte et transforme le schéma de la mutatio rerum et plus particulièrement celui de la translatio religionis. Avec ce mythe nous sommes devant un système de pensée d'inspiration vétéro-testamentaire: la translation se fait selon la volonté de Dieu par la faute et le péché des Juifs qui ont déçu le Seigneur. L’entreprise de transfert est donc plutôt une punition qu'un mouvement naturel[1].

Dans le cadre du même complexe de représentations centré sur la mutatio rerum, notre mythe de référence fonctionne souvent en interdépendance avec un autre, d'une envergure encore plus grande: il s'agit de la translatio imperii. Dans ce cas nous parlons du transfert du pouvoir politique impérial de l'Est à l'Ouest. Nous ne nous attarderons pas sur tous les angles d'interprétation de ces deux notions centrales pour le Moyen Age. Nous retiendrons néanmoins qu'elles sont souvent en connexion, dans un seul et unique système de pensée selon lequel l'histoire du monde s'accomplit par une continuelle translation de l'Orient vers l'Occident.

L'idée de la translatio se retrouve très tôt dans la matière de Bretagne chez Chrétien de Troyes: il s'agit d'un passage célèbre du prologue de Cligès reliant la culture de l'Antiquité à l'Occident par le biais de la chevalerie:

 

Par les livres que nos avons

Les fez des ancïens savons

Et del siegle qui fu jadis.

Ce nos ont nostre livre apris

Qu'an Grece ot de chevalerie

Le premier los et de clergie.

Puis vint chevalerie a Rome

Et de la clergie la some,

Qui ot est en France venue. [2]

 

Comme nous pouvons le constater, ce qui apparaît dans ce passage est l'idée du transfert du savoir de l'Orient à l'Occident, la translatio studii[3]. Ce mythe connaît son plus grand développement avec la redécouverte des Anciens lors de ce que l'on a appelé la Renaissance du XIIe siècle[4].

Le fragment de Chrétien que nous venons de citer comporte un enjeu de taille: d'un côté il relie clergie et chevalerie de manière explicite, de l'autre il semble préciser l'espace d'aboutissement de la translatio studii, précisément la France[5]. C'est là un passage riche de sens, promettant de transformer la matière de Bretagne en vecteur de propagation de la translatio studii.

Néanmoins, nous constatons que ni Chrétien ni ses continuateurs n'ont insisté sur cet aspect qui reste le propre du roman antique. Le transfert du savoir et de la culture s'efface devant un nouveau schéma de la translatio qui se met en place avec le Joseph de Robert de Boron. Il ne s'agit plus cette fois-ci du passage du savoir des Grecs et des Romains en Occident, mais du transfert de la foi, du principe même du christianisme, de Jérusalem en Grande Bretagne. Joseph d'Arimathie, après avoir demandé à enlever le corps du Seigneur de la croix et recueilli son sang dans un calice, reçoit de Dieu l'ordre d'envoyer ses descendants en Grande Bretagne, avec le saint Graal, afin qu'ils convertissent les païens à la religion chrétienne.

Ce passage dépasse le seul transfert du Graal. La mission de la Sainte Lignée, outre la garde de la relique, est donc d'évangéliser, de convertir la Grande Bretagne, de faire rayonner l'esprit chrétien et le savoir oriental sur les terres occidentales:

 

En estranges terres ala,

Avec lui ses freres mena;

En touz les lius ou il venoit,

Hommes et femmes qu'il trouvoit

La mort anunçoit Jhesu Crist

Ainsi cum Joseph li aprist,

Le nom Jhesu Crist preeschoit

Entre touz mout grant grace avoit[6].

 

Mais peut-on vraiment parler d'une translatio religionis dans le contexte de la légende arthurienne? Le Graal, ignoré et évité par les textes théologiques, peut-il se constituer en vecteur de la translatio religionis, qui est supposée s'accomplir de Jérusalem à Rome? Avec la légende arthurienne nous nous trouvons devant un sens biaisé, assez peu « orthodoxe » de l'idée de translation, vu que son point d'aboutissement n'est pas Rome, mais l'Angleterre. Pire, le Siège Apostolique est complètement ignoré, il n'y a pas de parcours détourné, Rome disparaît bel et bien de ce schéma littéraire. Pourquoi ce silence? La réponse réside peut-être dans la tentative des Plantagenêt de s'approprier et de contrôler la légende arthurienne, de la transformer en matière de propagande. Dans un contexte où la France revendiquait le titre de dépositaire de la translatio studii, l'Empire des Hohenstaufen se voulait l'héritier de la translatio imperii et le Siège Apostolique passait pour être le point d'aboutissement ultime de la translatio religionis, la royauté angevine faisait piètre figure. Foyer culturel de taille[7], la cour Plantagenêt au XIIe siècle fait des efforts afin de réorienter ce système de pensée et de conférer à l'Angleterre le statut de dépositaire de la translatio studii et imperii. Dans cet effort de légitimation du pouvoir, le Plantagenêt n'hésite pas à instrumentaliser le savoir à son profit et la légende arthurienne n'échappe pas à ce contrôle. Sans affirmer que les œuvres romanesques arthuriennes sont une simple propagande dans le cadre de l'idéologie Plantagenêt, on ne peut ignorer la place de la stratégie politique angevine dans la promotion de ce mythe. L'histoire des origines troyennes de la monarchie arthurienne chez Geoffroy et chez Wace en dit long sur la manière dont les Plantagenêt tente de récupérer à leur profit le mythe de la translatio imperii. Quant à la translatio religionis, il suffit de se rappeler les conflits d'Henri II avec la papauté pour comprendre du moins en partie l'absence de références à Rome et au Siège Apostolique. De surcroît, au niveau de l’imaginaire collectif celtique qui sous-tend malgré tout la légende arthurienne, la Rome impériale est le plus souvent perçue comme un danger et un adversaire et l’empereur est l’ennemi d’Arthur dans plus d’un texte[8]. Ce ne serait pas étonnant alors que la translatio à l’arthurienne ne s’accomplisse pas vers Rome.

Le mythe de la translatio religionis une fois récupéré et réécrit dans le moule romanesque se transforme et se convertit à travers la fiction. Nous proposons donc de voir ce transfert sur le plan religieux, où il s'opère, au-delà de tout schéma institutionnel, de l'est à l'ouest, plutôt comme une translatio gratiae. Le « saint vessel » est associé à plusieurs endroits à la grâce divine qui passe de Joseph à ses descendants et ensuite à l'Occident:

 

Et cil qui nummer le vourrunt,

Par son droit non l'apelerunt

Adés le Riche Pecheeur.

A touz jours croistera s'onneur

Pour le poisson qu'il peescha

Quant cele grace commença[9]

 

Par ailleurs, il est question de la grâce qui sera transmise par le Roi Pêcheur à son petit-fils, le chevalier élu:

 

Il atendra le fil sen fil

Seürement et sanz peril.

Et quant cil fiuz sera venuz,

Li veissiaus li sera renduz

Et la grace, et se li diras

De par moi et commanderas

Que il celui le recommant

Qu'il le gart des or en avant.

Lors sera la senefiance

Accomplie et la demoustrance

De la benoite Trinite,

Qu'avons en trois parz devisé.[10]

 

Il serait cependant limitatif de réduire la translatio gratiae à la translatio graalis, puisque le Graal est seulement un élément dans la représentation du transfert qui s'opère de l'Orient en Occident. Il a, certes, une importance capitale, c'est une relique recouvrant symboliquement toute la sagesse, le savoir, la foi de l'Orient chrétien. Mais la manière dont il faudrait le comprendre à travers le mécanisme narratif de la légende est en tant qu'une sorte de synecdoque pour la translatio qui elle est en même temps l'histoire d'une évangélisation.

La mention des « vaux d'Avaron » dans le Joseph, centre d'où devait partir l'évangélisation de la Grande Bretagne, a conduit un grand nombre de critiques à penser qu'il s'agit du grand monastère de Glastonbury[11] identifié déjà, à l'époque où fut écrit le texte, avec Avalon. Néanmoins, nous pensons que la référence à Avalon est plutôt accidentelle dans le texte, surtout parce qu'elle n'est confirmée par aucun des romans postérieurs à Joseph. C'est pourquoi nous avons des raisons pour douter du bien fondé de la théorie de J. Marx, pour qui l'histoire de la translatio du Graal se forme sous l'influence de Glastonbury[12]. Il est, malgré tout, difficile de croire que Robert de Boron a inventé son histoire de toutes pièces et a décidé seul, par intuition de romancier, d'élever un personnage sans importance exceptionnelle comme Joseph au rang de protagoniste de la translatio. Nous savons, grâce à l’étude de Jean Gouttebroze[13], que des modèles narratifs associant Joseph et une relique du Saint Sang préexistent à la légende arthurienne et apparaissent d’abord en rapport avec l’abbaye de Fécamp. Déjà au début du XIIe siècle, Baudri de Bourgueil, évêque de Dole depuis 1107, parle d’une relique du Précieux Sang se trouvant à Fécamp, et provenant de la Terre Sainte, du moment de la Passion où le Christ est inhumé par Nicodème [14] : le mythe de la translatio est donc bel et bien amorcé, et surtout il n’est pas en rapport avec Glastonbury. Par la suite, se développent deux traditions: l’une qui fait de Nicodème le protagoniste de la Passion, et l’autre, élaborée probablement par les jongleurs de Fécamp et que l’on observe sur des croix historiées, présentant Joseph en train de recueillir le sang du Christ dans un calice[15].

Si le rôle proprement dit de Glastonbury nous semble donc plutôt insignifiant dans l’élaboration de la légende du Graal telle qu’elle se retrouve dans le Joseph, nous n’exclurons pas l'idée que Robert ait écrit ayant devant ses yeux un livre latin provenant de l'abbaye de Glastonbury[16]. Certes, nous pouvons mettre en doute l'existence d'un récit cohérent à Glastonbury avant Robert de Boron, vu que l'intérêt réel de l'abbaye pour cette légende se manifeste 50 ans après la rédaction du Joseph[17], et cela sans oublier que la véritable récupération du saint à Glastonbury a lieu au XVe siècle[18]. De même, ne l'oublions pas, il n'y a aucune mention officielle du Graal dans les chroniques de l'abbaye. Nous pouvons mettre cela sur le compte de la méfiance de l'orthodoxie face au Graal, mais pourquoi one mentionne-t-on pas une relique quelconque emportée par Joseph de Jérusalem? C’est là un silence assez étonnant, mais il ne faut surtout pas oublier qu’à la fin du XIIe siècle Glastonbury avait comme abbé Henri de Sully, qui avait été présent à Fécamp lors de la découverte, en 1171, de la relique déjà fameuse du Saint Sang. Dès lors, il est fort possible qu’Henri de Sully ait apporté à Glastonbury quelque récit sur Joseph et le sang du Christ qui aurait pu être élaboré par les jongleurs de Fécamp.

La conclusion qui s'impose est que l'on ne peut pas traiter de manière univoque la question. Il est tout aussi risqué d'affirmer que c'est Robert qui s'est inspiré d'un récit de Glastonbury, qu'il l'est de dire que l'abbaye a brusquement développé un vif intérêt pour Joseph une fois qu'il a été « lancé » par la légende arthurienne[19].

 

Transformations du mythe à travers la légende arthurienne

 

Que le passage du Graal de l’Orient en Occident apparaisse dans la légende arthurienne comme une sorte de transfert de la sagesse dans le sens expliqué ci-dessus, montre bien que la jonction entre la translatio gratiae et le monde arthurien était censée s’opérer à travers le Graal. Dans ce sens, l’œuvre de Robert de Boron à partir de son Joseph ne laisse pas d’équivoque : l’aventure du Graal, les révélations divines, l’aboutissement de la translatio en Occident sont destinés à s’accomplir par les descendants de Joseph.

Si dans le Joseph la destination finale est Avalon, donc l’Angleterre, et le héros provient de la lignée de Joseph d’Arimathie, l’image se complique par la suite avec d’autres éléments qui renforcent le rapport entre la translatio et le monde arthurien. Avec le Merlin attribué à Robert de Boron[20], une rupture se produit au niveau des représentations arthuriennes en ce qui concerne l’espace d’aboutissement de la translatio gratiae et les personnages destinés à l’accomplir. Le terme plutôt vague d’Occident est remplacé par le royaume d’Arthur et Avalon s’efface devant le royaume de Logres. C’est toujours à ce moment-là que nous nous retrouvons devant une jonction qui est, malgré les apparences, assez inhabituelle pour le corpus arthurien, entre la translatio gratiae, et la translatio imperii : Merlin prophétise en même temps l’avenir d’Arthur en tant qu’empereur de Rome et désigne le monde arthurien comme dernier repère de la trajectoire terrestre du Graal.

Il est néanmoins difficile de parler d’une simple transmutation des valeurs par la création du monde arthurien. Il n’y a pas d’identification absolue entre les repères orientaux et occidentaux. Ce qui semble à première vue une transformation est en effet une substitution et c’est là peut-être que nous devrions chercher l’origine de l’échec du projet de Merlin. Cette substitution devient transparente au niveau de l’acte de création de la Table Ronde. Ce n’est pas la Table du Graal qui est transférée dans le royaume de Logres, elle est bel et bien remplacée par la Table Ronde, ce qui implique bien évidemment un déplacement de sens, un ancrage plus fort dans l'univers des valeurs chevaleresques.

D'autre part, Joseph, dont la figure dégage un air de sainteté, qui a un rapport direct au Christ, est remplacé par le fils d’un démon incube. Joseph n’est ni prophète ni visionnaire, il ne connaît rien ni du passé ni de l’avenir sauf ce que Dieu lui communique. Il est plutôt une sorte d’instrument de la volonté divine, un médiateur et rien de plus. Le transfert du Graal en Occident et l'évangélisation de la Grande Bretagne ont lieu suite à un commandement divin explicite. Or, dans le cas de Merlin, les représentations se compliquent et se modifient. Notre prophète fait lui-même figure de divinité. Sa naissance relève du miraculeux. Il possède le don de prophétie ainsi que la science du passé. Il est vrai que lui aussi est en contact avec le monde divin, mais il a une forte volonté personnelle et un esprit d’initiative qui manquent totalement au héros du Joseph. On lui attribue beaucoup plus que la création de la Table Ronde : Merlin est le fondateur de l’ordre arthurien, il est l’artisan de l’unité et des lois du royaume de Logres. Il fait plus que prophétiser, il agit et influence l’avenir. Mais, malgré cela, ses actions sont complémentaires à celles de Joseph, et même plus : Merlin copie Joseph. Il institue la Table Ronde selon le modèle de la Table du Graal et de celle de la Cène, il fait écrire à Blaise un livre qui est une sorte de miroir complémentaire pour celui de Joseph, avec la différence essentielle que là où Joseph assumait le rôle de scribe, suivant la dictée du Seigneur, Merlin remplit la fonction de la divinité et se sert de Blaise comme scribe.

Néanmoins, nous constatons par la suite que le projet conçu par le mage dans le Merlin faillit. Dans le troisième roman de cette suite, le Didot-Perceval, la cour arthurienne est loin de ce qu’elle s’annonçait. Même si les détails fonctionnels placent le Didot dans la continuité du Merlin, nous constatons des divergences de substance entre les deux romans[21]. Tout d’abord, le personnage annoncé dans le Joseph et repris dans le Merlin, le chevalier qui devrait venir et accomplir les aventures du Graal, n’a pas droit à s’asseoir à la Table Ronde dans le Siège Périlleux. Or, à la Table du Graal, le siège vide est justement destiné au chevalier élu, descendant de Joseph :

Meis le te di pour ton confort,

Que cist lius empliz ne sera

Devant que li tierz hons venra

Qui descendra de ten lignage,

Et istera de ten parage,

Et Hebruns le doi engenrer

Et Enygeus ta suer porter ;

Et cil qui de sen fil istra

Cest liu meïsmes emplira.[22]

 

Nous savons que ce descendant, le petit-fils de Bron, le fils d’Alein, est Perceval. Or, dans le Didot, la venue de Perceval à la cour d’Arthur provoque le désastre justement parce qu’il insiste à s’asseoir dans le siège en question. A la lumière du Joseph, cette place à la Table Ronde est la sienne. Ce n’est pas du tout ce que semble penser l’auteur du Didot, qui qu’il soit : du moment où notre chevalier s’assoit dans le siège qui lui est défendu, tout un cataclysme cosmique se déclenche, et une voix du ciel accuse le roi d’avoir permis à Perceval de faire ce geste impie et, aspect très intéressant, d’avoir transgressé les ordres de Merlin[23]. Il semble donc qu’entre l’ordre de Joseph et celui de Merlin il existe une différence de substance qui devient transparente avec cet épisode. L'auteur du Didot fait fi du lignage de Joseph, et l’appartenance de Perceval à ce lignage, loin de le combler de la grâce divine, devient seulement la raison pour laquelle il est maudit au lieu d’être tué comme jadis Moyse[24]. Ce qu'on garde de l’esprit du Joseph est que c’est en effet le troisième homme, Perceval, qui est censé accomplir la prophétie que le Seigneur fit à Joseph[25]. A cela s'ajoute le récit du transfert du Graal par un ermite de la Terre Gaste, qui à la différence du Conte du Graal, n’est pas le frère de la mère de Perceval, mais de son père:

 

Biaus niés, saciés que a la çainne, la u nous seymes, oïmes la vois del saint Esperit qui nos commanda a aler en alïenes terres vers Occidant, et si commanda Bron le mien pere que il i venist en ceste partie la u li solaus avaloit; et si dist la vois que de Alain le Gros naisteroit uns oirs qui le Graal aroit en se baillie, et dist que li Rois Pesciere ne poroit morir dusqu'atant que vos ariés esté a se cort, et quant vous i ariés esté il seroit garis et vous bailleroit sa grasse et son vaissel, et seriés sire del sanc nosre Segnor Jhesucrist.[26]

 

Autre différence entre le Didot et les textes précédents est l’ignorance absolue du rapport entre Avalon et le Graal. Nous avons remarqué de quelle manière l’île « d’Avaron » devient l’espace béni vers lequel est transporté le Graal en Occident. Or, dans notre texte, Avalon reste l’île mythique où habite Morgain, la soeur d’Arthur, l’endroit où le roi est porté après sa mort, mais elle n’a rien à voir ni avec le royaume du Graal, ni avec le pays de Bron, le roi malade.

L’espace d’aboutissement de la translatio est des plus significatifs pour notre analyse, le système de pensée qui a engendré ce mythe étant lui-même centré sur un déplacement de type spatial. Le Joseph ne désigne autre espace que les « vaus d’Avaron » en tant que destination ultime du Graal alors que le Merlin renvoie à la cour et le royaume arthurien. Il en est autrement dans le Didot : le pays du roi malade, ainsi que le château du Graal se placent à l’extérieur de l’ordre arthurien et, en quelque sorte, en dehors du monde. L’endroit où se trouvent Bron et Alein est désigné à plusieurs reprises : dans le Ms D, Merlin annonce à Arthur que le Graal se trouve « en ce païs »[27]. Nous pourrions comprendre que ce passage se réfère au royaume de Logres, mais le même manuscrit nous livre une autre localisation du Graal dans l’épisode de la révélation faite à Alein par une voix céleste. On lui annonce que Bron et le saint vase sont en ces « illes d’Illande »[28] or nous savons que l’Irlande n’appartient pas au royaume d’Arthur. Dans le Ms E, Merlin parle à Arthur du saint calice qui serait « en ces illes vers Occidant »[29], manière de souligner à nouveau le transfert du savoir vers l’Occident, mais quelques lignes plus loin, toujours dans le Ms E, nous retrouvons une précision concernant l’endroit, « ces illes d’Irlande en un des plus biaus lius del monde. »[30]

Par conséquent nous pourrions affirmer que l’accomplissement des aventures du Graal se fait en dehors de la cour du roi et même à l’extérieur de son royaume, ce qui vient en contradiction avec le Merlin qui annonce les exploits dans le cadre même du pays arthurien. Le passage de Perceval à la cour provoque tout un désastre et s’avère nuisible. Le seul rapport qui existe réellement entre Arthur et le Graal est en fait la contemporanéité. Le repère spatial, les terres arthuriennes, se transforme en repère temporel – « du temps du roi Arthur ». Le lien entre la cour arthurienne et le Graal est extrêmement superficiel, et les deux lignages, celui de Pendragon et celui de Joseph sont parallèles dans l'économie du récit.

Il existe malgré tout un détail intriguant dans le Didot qui pourrait éclairer notre texte. Il s’agit du passage de Perceval par la cour arthurienne. Si l’on observe le récit au niveau fonctionnel, on comprend mal pourquoi le fils d’Alein a besoin d’aller d’abord chez le roi Arthur et pourquoi son père tient à ce qu’il soit formé dans ce milieu. A la lumière du Joseph, il aurait suffi que Perceval retrouve son aïeul Bron. Il est tout aussi difficile d’imaginer qu’Alein ignore complètement l’endroit où était Bron.

Or, dans notre récit, le passage de Perceval à la cour remplit une fonction de catalyseur pour l’action. Le rapport direct qui devrait s’instaurer entre les deux parents est brisé et biaisé. La cour apparaît comme une sorte d’espace intermédiaire mais non pas nécessaire au jeune Perceval. Et si l’on observe le phénomène par un autre angle, Perceval non plus n’est nécessaire à la cour. Au contraire, nous avons vu à quel point il y sème le désordre et le chaos. Bref, dans l’économie du récit, cet épisode a uniquement des rôles fonctionnels: avertir notre héros du fait qu’il était encore loin d’être préparé pour les aventures du Graal et déclencher la quête de manière dramatique.

Au contraire, en examinant cette scène à travers la logique de la translatio, nous constatons qu’elle est non seulement chargée de sens, mais indispensable : nous avons déjà vu dans le Merlin que l’Occident et les « vaus d’Avaron » sont remplacés par le royaume de Logres dont le centre est la cour arthurienne. Une communication directe s’établissant entre Perceval et Bron à travers laquelle Bron transmettrait les secrets du Graal à son descendent ne laisserait pas de place à une véritable translatio vers l’Occident[31]. Il est impératif, certes, que le dépositaire des secrets du Graal, le roi du Graal qui prend la relève, appartienne au lignage de Joseph. Mais il est tout aussi important que ce personnage appartienne à l’Occident par sa formation et par son esprit. C’est pourquoi Perceval ne peut et ne doit connaître les secrets du Graal autrement qu’en tant que chevalier appartenant à la cour d’Arthur. C’est pourquoi son père répète de manière obsessionnelle au début du roman qu’il doit l’y envoyer pour qu’il soit adoubé[32]. C’est ainsi enfin que l’on peut expliquer les reproches de sa cousine lorsqu’il faillit devant le Graal : ce n’est pas parce qu’il n’était pas prédestiné, mais parce qu’il n’était pas « si sage ne si vaillant, ni n’a pas fait tant d’armes ne n’iés si prodons que tu doies avoir le sanc nostre Seygnor en guarde. »[33] Au-delà du mérite dont il est censé faire preuve, Perceval doit également se rendre digne du monde occidental qu’il est supposé représenter en tant que roi du Graal. Les exploits dont il est question sont juste une étape de transition par la chevalerie terrestre dans l’unique but d’assimiler les valeurs du monde occidental, ce qui est confirmé par le renoncement de Perceval, à la fin du roman, à la chevalerie du siècle: « Mes sachiez bien qu'il a de chevalerie pris congié et se voudra des res mes tenir a la grace nostre Seygnor. »[34]

D’ailleurs, il apparaît de manière explicite dans le texte que le meilleur chevalier du monde, celui à qui sont destinées les aventures du Graal, doit appartenir à la Table Ronde, que c’est uniquement lorsqu’un chevalier arthurien viendra que le Roi Pêcheur guérira de sa maladie. Cette référence à la Table Ronde est évidemment inconnue du Joseph. C’est uniquement ainsi que nous pouvons comprendre pourquoi Perceval a besoin de passer par la cour arthurienne et s’asseoir à la Table Ronde. Il fait la jonction entre l’Orient et l’Occident, c’est lui le véritable artisan de la translatio gratiae.

Mais qu’en est-il de l’accomplissement de la prophétie de Merlin concernant les aventures du Graal et leur héros ? A en croire ce qu’il dit à Arthur, son discours n’est pas centré sur le chevalier élu, mais sur le royaume arthurien et c’est là un aspect de la plus grande importance pour la lecture de notre texte. Ce qu’il annonce à Arthur est en fait une triple prophétie : il prévient le roi que c’est un chevalier de sa maison qui mènera à terme les aventures du Graal, mais il lui dit aussi qu’à l’instant où le Roi Pêcheur sera guéri et qu’il aura transmis son savoir à son descendent, les enchantements qui pèsent sur la terre de Bretagne cesseront. Troisième prophétie, Merlin désigne le roi breton comme le futur empereur de Rome:

 

Or sachiez que il a eü deus rois en Bretaigne qui ont esté rois de France et ont conquis Rome sor les Romains, et se sunt fait coroner. Et cent anz ainz que vos fussiez rois prophetizerent li prophete vostre venue; et sachiez que la reine Sibile prophetiza et dit que vos seriez le tierz hons qui rois en seroit; et aprés le dit Salemon; et je le tierz qui le vos di.[35]

 

A la lumière de cette prophétie, qui elle est différente de celle de Joseph, lequel ignore complètement le transfert du pouvoir impérial dans les mains d’un roi occidental et encore moins les enchantements du royaume de Logres, nous constatons que la venue du chevalier élu n’est qu’un épisode intermédiaire. La translatio gratiae prépare, dans la représentation de Merlin, la translatio imperii. Le parallélisme est évident: face au tiers homme, Perceval, qui doit accomplir la translatio gratiae, se dresse un tiers homme par qui devrait se réaliser la translatio imperii de même qu'un troisième prophète. La fin des enchantements de la terre de Logres apparaît comme une étape finale de la christianisation du territoire, comme preuve de l’assimilation ultime des valeurs chrétiennes, comme accomplissement de la translatio gratiae et sapientiae telle qu’elle est comprise par les textes arthuriens. Les enchantements et les maléfices sont exorcisés au moment où un chevalier formé dans ce monde s'est rendu maître du Graal. Et c’est à ce moment-là que peut commencer à s’opérer la translatio imperii. Or, nous constatons par la suite dans le texte que cette dernière entreprise est non seulement un désastre, mais elle constitue la fin du monde arthurien et, si l'on peut dire ainsi, l’échec du projet de Merlin.

Il y a plusieurs manières dont nous pourrions expliquer cet échec. Pensons d’abord à la manière dont la translatio est conçue à ses débuts dans le Joseph. Il n’est question nulle part de pouvoir politique. La translatio graalis est supposée être une conversion et non pas la prémisse d’un conquête politique. D’autre part, dans le Didot, la translatio s'accomplit en dehors du royaume arthurien. Le Graal se trouve en Irlande et c’est là que s’établira Perceval une fois que le Roi Pêcheur meurt. La cour du roi n’est qu’un espace de passage pour le héros du Graal, un endroit qui représente en fin de compte une distorsion par rapport à la prophétie initiale de Joseph. Le royaume arthurien n’est pas le véritable espace d’aboutissement de la translatio gratiae. Il n'est pas devenu le regnum Dei des théoriciens de la translatio religionis: comment pourrait-il le devenir, puisqu'il était fondé par le fils du démon? On ne doit pas s'étonner alors de ce que le royaume d'Arthur faillit aussi dans le cas du transfert du pouvoir impérial.

De plus, le royaume arthurien semble être prédestiné à devenir l’espace d’aboutissement de la prophétie de Joseph mais à travers le « tiers homme » ; la prophétie de Merlin, d’autre part, est centrée comme nous l’avons constaté sur Logres et non pas sur Perceval; le lien entre le roi et Perceval est extrêmement faible. Le héros du Graal non seulement accomplit la prophétie en dehors du royaume arthurien, mais il n’a pas de lien de sang, comme nous l'avons souligné, avec d'autres chevaliers de la cour et son passage est bref et superficiel. Il y a donc un déséquilibre entre fait et prophétie, entre virtuel et réel qui pourrait aussi constituer la cause de la chute de Logres.

Quant aux nobles raisons qui mènent à la conquête de Rome, n'oublions pas que cette expédition est entreprise lorsque les enchantements du royaume cessent et cela parce que les barons sont mécontents, ils s’ennuient et projettent de quitter la cour. A la lumière de ce que l’on vient de dire, la conquête est donc orquestrée et entreprise par une couche incapable d’assimiler la sagesse, de se rendre digne de la translatio sapientiae, et attachée aux dernières réminiscences du paganisme[36]. Les guerriers d’Arthur, au lieu d’être comblés par la grâce à la fin des maléfices, en sont chassés puisqu’ils projettent de passer sur le continent. En plus, ce n’est pas un hasard que celui qui conseille au roi de conquérir la France et la Normandie pour retenir ses barons est Keu, le personnage le moins sage à travers la légende arthurienne.

L’échec pourrait aussi s’expliquer par la nature même du magicien, par son origine démoniaque. Il est vrai qu’il avait reçu le don de prophétie comme signe de la grâce et en récompense pour sa naissance maléfique, mais sa double nature jette continuellement une ombre sur ses actes et sur ses projets. Il ne faut pas oublier non plus de quelle manière il se sert de sortilèges pour tromper Igerne. De même, si nous sommes sûrs que Joseph agit selon les commandements du Seigneur, il en est autrement pour Merlin, qui n’apparaît jamais à travers les épisodes où il fonde le royaume arthurien en train de communiquer directement avec le Seigneur.

A certains endroits, nous avons presque l’impression que Merlin est une sorte de dieu qui fait et défait l’ordre du monde[37]. Il n’écrit quasiment jamais, son rôle étant plutôt celui du conteur[38]. D’ailleurs il est intéressant d’observer que la voix qui s’adresse à Arthur, au début du Didot, lui reprochant d'avoir laissé Perceval s’asseoir dans le Siège Périlleux, n’accuse pas le roi d’avoir trépassé les commandements du Seigneur, mais ceux de Merlin. De même, lorsque Perceval hésite devant le Château du Graal et ne sait pas quelle route prendre, une même voix divine lui rappelle les ordres de Merlin[39]. Or, un tel pouvoir immense, non seulement de prédire, mais de créer l’avenir, est dangereux et risqué pour un fils du démon. Rappelons-nous à quelle fin est engendré Merlin : comme Jésus avait sauvé et libéré l’homme, les diables ont besoin d’un être qui fasse le contrepoids de Jésus et qui renverse l’ordre du monde. Dans un certain sens, Merlin s’arroge un pouvoir divin et transforme le monde. Créé pour être une sorte de Messie à l’envers, Merlin accomplit son œuvre jusqu’à un certain point, preuve en sont son action mimétique, les simulacres qu’il met en place, la Table Ronde ou le livre de Blaise. Il prend en charge la prophétie de Joseph et la modifie, puisque les rajouts et les modifications que nous avons remarqués plus haut sont autant de distorsions.

Notre devin n’est pas totalement mauvais, grâce à la pureté de sa mère, et son don de prophétie démontre qu’il n’est pas un réprouvé. Mais son projet reste malgré tout un échec et le monde arthurien sombre dans le néant.

 

Royauté et chevalerie celestielle conciliées par la translatio gratiae: Perlesvaus

 

Si l’on pense à Perlesvaus, roman écrit à peu près dans la même période que les textes analysés, on remarquera un respect de l’esprit du Joseph beaucoup plus accentué que dans les œuvres mêmes qui sont supposées lui suivre. Un premier détail de grande importance est que l’espace d’aboutissement de la translatio gratiae ne se place plus à l’extérieur de l’ordre arthurien[40].

En outre, ce qui apparente le Perlesvaus à Joseph est l'œuvre de conversion accomplie par les chevaliers de la cour arthurienne et par Perlesvaus en personne. Comme dans les prophéties de Joseph, la terre où a été porté le Graal doit être convertie à la Nouvelle Religion : c'est là un topos qui se retrouve de manière presque obsessive dans le texte. La translatio gratiae s'accomplit cette fois réellement à travers les chevaliers de la Table Ronde qui ne sont plus les marginaux réprouvés que nous avons connus dans le Didot:

 

Joseus demora avec Perlesvaus eu chastel tant come il plot, mais li Bon Chevalier recercha la terre la o la Novelle Loi estoit delaïe a maintenir. Il toli les vies a toz ceaus qui ne la voudrent croire. Li païs fu maintenus par lui e gardez, e la loi Nostre Seignor essauchie par sa force e par sa valor.[41]

 

Dans ce texte, la translatio se réalise de manière beaucoup plus cohérente en rapport avec la cour arthurienne. Dès le début, le récit est centré sur le roi qui est vu comme le meilleur roi chrétien depuis les temps apostoliques. Le meilleur chevalier du monde appartient également au lignage de Joseph par sa mère, et son père est Julain le Gros qui n’est pas sans rappeler Alein le Gros du cycle de Robert. Mais la liaison de Perlesvaus à la cour arthurienne est beaucoup plus étroite, ne serait-ce que par le lieu où il avait passé son enfance et que sa mère, la Dame Veuve, a en garde : il s’agit de Camelot, château qui porte le nom de l'une des plus célèbres résidences arthuriennes[42]. De plus, l'un des meilleurs chevaliers de la Table Ronde, celui en qui se retrouvent toutes les valeurs courtoises occidentales, Lancelot, est apparenté à Perlesvaus, par son père Ban de Bénoïc. Nous remarquons aussi que le lignage de Joseph est entaché de meurtres et qu’il est loin d’avoir la pureté des temps apostoliques: Joseu, le fils du roi Pellés, devient ermite pour expier son crime, celui d’avoir tué sa mère pour ne pas devenir homme de Dieu.

D’autre part, le passage de Perlesvaus à la cour d’Arthur est beaucoup plus qu’une visite fonctionnelle, comme c'était le cas dans le Didot : la messagère du Graal laisse à la cour le bouclier de Joseph et uniquement le meilleur chevalier pourrait s’en saisir. La translatio cette fois-ci est réellement conçue pour être accomplie dans le royaume arthurien. Quant à la maladie du Roi Pêcheur et celle du meilleur chevalier – détail sans précédent dans nos textes, puisque si le thème du roi du Graal meshaigné est déjà célèbre à l’époque où a été composé le roman, celui du chevalier malade est original – c’est l’accomplissement de la translatio dans le cadre du royaume arthurien qui est censée les guérir. D’ailleurs la preuve que dans notre texte la translatio est destinée à s’accomplir sur la terre de Logres, est l’implication beaucoup plus directe d’Arthur dans la quête et la libération du Graal : même si le chevalier parfait conquiert le Château du Graal, ce n'est pas lui qui sera initié aux secrets du Graal, mais le roi en personne: la sainte coupe apparaîtra uniquement devant lui sous cinq formes différentes. Si dans le Didot les révélations que le Roi Pêcheur fait à son petit-fils ne doivent pas être dévoilées, dans le Perlesvaus ce sont les apparitions du Graal devant le roi qui ne peuvent pas être décrites. Le détenteur du savoir mystique n’est plus le chevalier mais le roi.

 

Li Graaux s'aparut eu secré de la messe en .V. manieres que l’on ne doit mie dire, car les secrees choses dou sacrament ne doit nus dire en apert, se cil non a qui Dex en a grace donee. Li rois Artu vit totes les muances.[43]

 

C'est donc devant le roi que le Graal dévoile complètement son secret : le nombre cinq pourrait bien renvoyer au livres de l'Ancien Testament mais également, comme le fait remarquer le Père H. de Lubac, aux clous de la croix[44]. La révélation des Evangiles se manifeste de manière totale devant le roi occidental.

Nous retrouvons aussi les traces du projet de Merlin et de son rôle dans la fondation du royaume arthurien. Ce que nous avons juste entrevu à travers le Didot est confirmé dans le Perlesvaus. Les œuvres de Merlin provoquent tout un cataclysme sur les terres de Tintagel, selon les explications d'un ermite[45]. Le Graal ne se montra jamais « du tens Merlin. » De même, nous constatons que la nature de Merlin n'a pas été définie jusqu'au moment même de sa disparition, puisque l'ermite raconte comment son corps a été enlevé du sarcophage, on ne sait par qui, Dieu ou le diable[46]. Nous retrouvons la même analogie avec l'histoire du Christ et la même dualité douteuse qui caractérise le devin à travers la légende arthurienne. D'ailleurs celui-ci ne peut pas être enterré dans la chapelle, fait qui tranche de manière définitive la question sur sa nature. Rappelons-nous aussi que la narration dans ce roman n'est plus distorsionnée, biaisée par le récit de Merlin comme dans l'œuvre précédente. Le Perlesvaus est écrit par Joseph sur la dictée d'un ange, il s'agit donc d'un récit révélé au vrai sens du mot, délivré de tous les détournements dans les faits et dans la parole introduits par Merlin.

La véritable translatio s'accomplit dans ce texte, non seulement par la conquête du Graal, qui en fin de compte est seulement un élément de la trame narrative. L'histoire du Haut Livre du Graal est aussi une histoire de translation des reliques, telles le bouclier de Joseph, l'épée qui avait servi à la décapitation de saint Jean ou enfin la cloche du roi Salomon apportée aux ermites du Château du Graal. A sa mort, Perlesvaus n'est pas l'unique dépositaire des secrets du Graal. De même, suite aux commandements divins qu'il reçoit, il distribue aux ermites les reliques placées dans la chapelle du Graal[47]. D'ailleurs une relique comme le bouclier de Joseph est gardée, même si temporairement, à la cour du roi. Et évidemment, nous ne pouvons pas ignorer l'invention du calice, à l'image du saint Graal en présence du roi Arthur et les révélations du Château du Graal, qui font de lui en fin de compte l'unique dépositaire des secrets du saint vase.

Qu'en est-il de la deuxième structure de pensée dont nous avons parlé plus haut, la translatio imperii? Il n'est pas question ici ni de la conquête de Rome, ni du pouvoir impérial. Néanmoins, c'est plutôt dans ce texte – peut-être le seul dans l'ensemble arthurien – où s'opère un véritable transfert du pouvoir politique dans les mains du roi Arthur. A travers l'œuvre de conversion que Perlesvaus et Lancelot font au nom du roi sur les domaines païens, nous retrouvons télescopés la translatio gratiae et imperii. La conversion est plus qu'un transfert de la croyance, l'espace n'est pas uniquement jalonné par des reliques de la Terre Sainte. C'est aussi une véritable mainmise de la monarchie arthurienne sur les domaines qui entourent le royaume de Logres. Nous pourrions affirmer sans exagération aucune que l'esprit des conquêtes et des conversions carolingiennes se retrouvent dans ce texte[48]. Ne l'oublions pas, chaque œuvre de conversion entreprise par Lancelot et par Perlesvaus se fait au nom du roi:

 

Lanceloz conquist issi e atorna a la loi Nostre Saignor les mescreanz. Il fist brisier les fauses ymages de coivre e de laton en coi il avoient creü avant, e de quoi le fax respons lor venoit des voiz as deables. (…) Li plus fort e li meuz vaillant de la terre s'asenblerent .i. jor, e distrent que il estoit bien raisons que la terre ne fust mie sanz roi. A ce s'acorderent tuit, e venent a Lancelot, si li distrent q'il voloient q'il fust roi de ce roiaume que il avoit conquis, car en nulhui ne pooit il estre meuz enploiez. Lancelot les en mercia molt, si lor dit que de cele terre ne d'autre ne seroit il ja roi, se par le roi Artu non, care tote la conqueste q'il avoit faite estoit sieue, e par son conmandement i estoit il venuz, si li avoit ses chevaliers chargiez, qui li avoient aidié a reconquerre les terres.[49]

 

Pour une fois dans la légende arthurienne les ennemis du roi et les ennemis de la foi sont les mêmes. Comme ici la conquête et la conversion vont ensemble, sans la présence de Merlin dans le texte, dans le respect de la prophétie de Joseph, nous assistons au véritable accomplissement de la translatio dans la légende arthurienne. 

Notre roman est traversé sans nul doute par l'esprit de la croisade, mais n'oublions pas que le véritable but des croisades occidentales est celui de libérer la Terre Sainte et surtout le Saint Sépulcre. La libération du Château du Graal des mains d'un mauvais roi païen – apparenté lui aussi, de manière intriguante à Joseph – rappelle, certes, l'entreprise des croisés et Perlesvaus ressemble au miles Christi que nous connaissons des écrits de Bernard, mais c'est là une « croisade » qui se déroule en terre occidentale, en terre vierge en quelque sorte, sur laquelle le christianisme n'avait jamais été connu auparavant.

Avec ce roman nous nous retrouvons devant une sorte de contamination des deux univers, l’Orient et l’Occident, et la translatio ne peut et ne doit s’accomplir sans le concours des deux. De même, ni les descendants de Joseph seuls, ni les chevaliers arthuriens sans appui ne peuvent se charger du transfert du savoir.


Une translatio gratiae à rebours

 

Il en est tout autrement de la Queste del Saint Graal, roman où le mythe de la translatio fait surface de manière beaucoup plus complexe que dans les romans antérieurs. Nous sommes là devant ce que l'on peut appeler une translatio gratiae à rebours.

Si nous constatons que c'est la chevalerie celestielle qui se charge de l'accomplissement du transfert et de la sagesse de l'Orient en Occident, dans la Queste nous sommes devant le phénomène inverse. Avec ce roman nous assistons à l'échec absolu de la monarchie occidentale – représentée ici par la cour arthurienne – à faire de l'Occident l'espace d'aboutissement de la translatio gratiae. Si Perceval reçoit seul les révélations du Graal et se sépare à tout jamais de l'univers courtois et politique, et si Perlesvaus met en place un système unique de valeurs conciliant, où royauté et chevalerie celestielle se retrouvent, le chevalier de la Queste, lui, tranche définitivement avec l'univers royal, ne laisse aucune place au transfert du pouvoir politique et sa quête culmine par l'aliénation du Graal pour le monde occidental.

Nous retrouvons dans ce roman toutes les étapes de la translatio graalis, et, dans notre cas, de la translatio gratiae. Le texte nous met devant une trajectoire beaucoup plus complète et plus complexe, mais cette fois-ci, comme nous allons le prouver, il ne s'agit plus d'un parcours en ligne droite de Jérusalem en Grande Bretagne, mais d'une trajectoire circulaire : la Queste boucle la boucle et rejette du circuit le monde occidental.

Ainsi, le chemin parcouru par les porteurs du Graal va de la Cité Sainte à Sarraz[50] et de là enfin en Grande Bretagne. Comme dans le Joseph et dans le Perlesvaus, nous sommes en présence d'une entreprise de conversion[51]. La Grande Bretagne est christianisée par la force des armes. Il est cependant intéressant de noter que le personnage qui se charge de cette conversion est un ancien roi sarrazin converti, Ewalach, devenu après le baptême Mordrain et par la suite dans le récit le Roi Meshaigné[52]. Il semble que la conversion d'Ewalach n'est pas complète avant qu'il ne vienne en Grande Bretagne pour aider Joseph qui se trouvait en prison. Comme le Perlesvaus, la Queste est, elle aussi, une histoire de la translation non seulement du Graal, mais aussi des reliques comme le bouclier marqué de la croix faite du sang de Joseph[53].

Pour ce qui est du héros destiné à accomplir les aventures du Graal, dans ce texte il serait lié à la Table Ronde et à la royauté arthurienne, du moins à première vue. Nous sommes loin du parallélisme froid du Didot et même du Perlesvaus, entre la cour arthurienne et la Sainte Lignée: Galaad est le fils de l'un des chevaliers les plus vaillants de la Table Ronde, Lancelot, qui descend de Nascien, le frère de Mordrain. Mais Lancelot fait figure de marginal par rapport à la cour arthurienne. Son amour pour la reine, ses éternelles errances loin de la Table Ronde, font de lui un chevalier mal intégré dans le monde arthurien. De même, à la différence de Perceval dans le Didot, qui doit être formé et adoubé à la cour d'Arthur, Galaad ne vient à la Table Ronde qu'au moment où sa formation a été achevée. Il est, dès le début du récit, et il le reste par la suite, extérieur au royaume arthurien. De plus, il est complètement indifférent à la destinée de la cour. Dans le Didot les actions de Perceval étaient tant soit peu liées à la Table Ronde par la pierre fendue sous le Siège Périlleux. Dans la Queste incorporée dans le Tristan en prose, Galaad vole au secours d'Arthur lorsque Marc envahit son royaume, ce qui l'implique de manière directe dans le devenir terrestre arthurien. Rien de pareil dans la Queste.

La translatio gratiae s'était peut-être mal accomplie dans le royaume de Logres et n'a rien à voir avec la cour. Dès le début le récit précise que l'aventure du Graal n'appartient pas au roi, mais à ses chevaliers. L'espace d'aboutissement de la translatio n'est plus la terre arthurienne. D'ailleurs le Perlesvaus est le seul texte qui décrit une entreprise d'évangélisation du temps d'Arthur. La Queste met en scène l'apparition du Graal à la cour juste pour mieux souligner l'incapacité de la monarchie arthurienne de se muer en dépositaire du savoir et de la foi. 

Le Graal se trouve dans le château de Corbénic, au bord de la mer, mais ce qui est exceptionnel pour notre propos est que non seulement sa découverte par les trois élus n'a aucun impact sur la terre arthurienne, mais qu'il est porté à Sarraz. Une voix céleste, la même qui avait commandé à Joseph de porter le Graal en Occident, demande à Galaad de le mettre à Sarraz dans le Palais Spirituel[54]. Galaad, Perceval et Bohort sont emprisonnés par le roi Escorant, et ils sont réconfortés par le Graal qui leur tient compagnie. L'histoire de Joseph se répète, le cercle se referme. Sarraz est le début et la fin et tout le reste paraît un rêve passager.

Il semble que la translatio de l'Orient à l'Occident se transforme dans la légende arthurienne au milieu du XIIIe siècle en transfert inverse. Toutes les valeurs occidentales sont minimisées pour ne pas dire négativisées dans ce texte : Gauvain en est la preuve vivante. La fin de la quête est également la fin du mythe de la translatio de l'Est à l'Ouest. Le Graal retrouve sa place en Orient et le cercle se referme. Une fois à Sarraz, avec la mort de Galaad, la sainte relique disparaît à tout jamais du monde. Ce n'est plus la monarchie arthurienne qui faillit comme dans le Didot, c'est tout l'Occident qui s'avère incapable de se rendre digne de l'héritage qu'il a reçu et le texte le souligne magistralement:

 

Et en la maniere que je vos ai devisee perdirent cil del roiaume de Logres par lor pechié le Saint Graal, qui tantes foiz les avoit repeuz et rasasiez. Et tot autresi come Nostre Sires l'avoit envoié a Galaad et a Joseph et aus autres oirs qui d'ax estoient descenduz, par lor bonté, tot autresi en desvesti il les malvés oirs par la malvestié et par la noienté qu'il trova en ax.[55]

 

Le message est assez pessimiste, et nous pouvons mal croire à un accident dû à l'esprit peut-être trop austère de la Queste, à un contemptus mundi trop cultivé que confirmerait la disparition finale du Graal et de la sainte Lance emportés à tout jamais par une main divine. L'auteur du Tristan en prose a malgré tout choisi le même dénouement, ce qui laisse penser que nous n'assistons pas à un accident dans la Queste, mais à un malaise occidental transparaissant dans le trame romanesque. Est-il dû à l'échec et à la remise en question des croisades? Aux conflits permanents au sein même de l'Eglise? Est-ce la conséquence interne, dans le monde de la fiction, de la rupture permanente qui existe entre la sainteté arthurienne et la papauté? A une incapacité du monde romanesque de supporter le mythe de la translatio du moment qu'il ignore tout rapport avec Rome? Un bref aperçu sur l'assimilation du mythe de la translatio à travers la légende arthurienne soulève toutes ces questions qui touchent aux plus profonds mécanismes de la pensée médiévale. 

Néanmoins, si la translatio gratiae tourne au désastre et est vouée, semble-t-il, à l'échec total, il en est autrement de la translatio studii. La Queste est pratiquement le seul roman où Arthur ne se contente plus de faire raconter les exploits de ses chevaliers, il commande un livre qui dévoile les hauts faits accomplis en Orient et que le monde arthurien connaît par le retour de Bohort à la cour. Ce n'est plus Merlin, ce n'est plus Joseph, c'est Arthur, le monarque resté dans un monde désormais dépourvu de la présence de Dieu, qui assume la responsabilité de l'histoire écrite. La chevalerie, de son côté, se transforme en vecteur de propagation du savoir oriental, ce qui nous fait penser au rôle que lui attribuait Chrétien dans le Cligès. C'est pourquoi nous pouvons conclure à un échec de la translatio gratiae, mais nous devons aussi ménager une porte d'issue, comme le fait le roman, à la translatio studii.

 



[1] V. W. Goetz, Translatio imperii, Tübingen, 1958, p. 378-381. A partir du mot regnum, les textes théologiques développent deux sens d'interprétation, selon la manière dont il renvoie soit au pouvoir politique tout court, soit au regnum Dei, comme le montre le commentaire sur Sirach de Hraban Maur (cité par W. GOETZ, Translatio…, p. 379.) C'est dans ce sens de translation du royaume de Dieu de l'Est à l'Ouest, comme conséquence d'une punition divine, que nous comprenons la translatio religionis.

[2] Chrétien de Troyes, éd. A. Micha, Cligès, Paris, 1982, v. 25-33.

[3] Les origines de ce thème seraient à trouver dans la Chronique de Saint-Gall, où l'auteur envisage Alcuin en tant qu'artisan du transfert du savoir et de la civilisation, qui était passés d'Athènes à Rome dans le royaume des Francs (cf E. Gilson, Les idées et les lettres, Paris, 1955, p. 183.) Néanmoins, nous devons le développement de ce système de pensée sur la mutatio rerum à Otto de Freising (cité par W. GOETZ, Translatio…, p. 118.)

[4] Nous retrouvons aussi le terme de translatio sapientiae avec le même sens.

[5] A ce propos, un débat passionné a opposé E. Köhler et J. Frappier lors d'un colloque de Heidelberg, le premier soutenant que c'est l'Angleterre qui doit être vue comme dépositaire de la translatio studii, l'autre que c'est la France. Quoi qu'il en soit, il ne faut pas oublier que les Plantagenêt son l'un des premiers promoteurs de la légende arthurienne: même si dans le texte de Chrétien le terme France renvoyait vraiment au regnum Franciae, le reste du roman, qui focalise sur la cour arthurienne, montre que le mythe de la translatio studii rendait service à l'Angleterre. (cf A. Chauou, L'idéologie Plantagenêt. Royauté arthurienne et monarchie politique dans l'espace Plantagenêt (XIIe-XIIIe siècles), Rennes, 2001, p. 193.)

[6] Robert de Boron, Le Roman de l'Estoire dou Graal, éd. W. A. Nitze, Paris, 1983, v. 3263-3271, p. 114. Nous citerons uniquement cette édition.

[7] Sur le développement culturel de la cour Plantagenêt la bibliographie abonde. Nous retiendrons surtout les ouvrages de E. Köhler, L'aventure chevaleresque. Idéal et réalité dans le roman courtois, Paris, 1974, celui de R. Bezzola, Les origines et la formation de la littérature courtoise en Occident (500-1200), Paris, 1944-1967, ainsi que le recueil La Cour Plantagenêt (1154-1204), Actes du Colloque tenu à Thouars en 1999, dir. M. Aurell, Poitiers, 2000 et le livre récent de M. Aurell, L’Empire des Plantagenêt (1154-1224), Paris, 2003.

[8] Nous remercions M. Ioan Panzaru d’avoir attiré notre attention sur cet aspect.

[9] Estoire…, v. 3341-3348, p. 116.

[10] Ibidem, v. 3363-3374, p. 117. E. Gilson montre d'ailleurs comment dans la Queste del Saint Graal le calice devient le symbole incontestable de la grâce du Saint Esprit ( »La mystique de la grâce dans la Queste del Saint Graal », in Les idées…, p. 64 sq).

[11] Ayant la prétention d'être le premier monastère de l'Angleterre, rêvant de devenir un deuxième Saint Denis et prétendant de détenir un nombre considérable de reliques, l'abbaye de Glastonbury a exercé une grande influence sur la culture de son temps. Parmi les études qui lui sont consacrées nous retenons celles de A. Grandsen, « The Growth of the Glastonbury Traditions and Legends in the Twefth Century », in Journal of Ecclesiastical History, XXVII, 1976, p. 337-359, A. Robinson, Two Glastonbury Legends, Cambridge, 1926, et surtout le recueil Glastonbury Abbey and the Arthurian Tradition, dir. J. P. Carley, Cambridge, 2001.

[12] Certes, l'apparition brusque de Joseph dans la littérature soulève de grands signes d'interrogation. Les sources apocryphes qui se trouvent à la base de la légende sont les Gesta Pilati, la Vindicta Salvatoris, et Transitus Mariae. Or, le texte fondamental, Gesta Pilati ou L'Evangile de Nicodème, est connu déjà par Grégoire de Tours. (cf E. Bozoki, « Les apocryphes bibliques », in Le Moyen Age et la Bible, dir. P. Riche et G. Lobrichon, Paris, 1984, p. 431.) Quant à sa diffusion en Grande Bretagne, une traduction anglo-saxonne de ce texte circulait déjà au XIe siècle. (cf A. Robinson, Two Glastonbury…, p. 31.) Nous ne pouvons donc pas mettre l'inattendue célébrité de Joseph sur le compte d'une découverte de ces Apocryphes à la fin du XIIe siècle. Au contraire, M. Zink pense que l'œuvre de Robert de Boron se situe plutôt dans la continuation de la tradition biblique apocryphe que dans la descendance de Chrétien de Troyes (cf cours de littérature française au Collège de France, 2000-2001). Pour J.-C. Huchet, Robert de Boron soumet le mythe du Graal à la logique de l'écriture néotestamentaire, logique selon laquelle le Joseph serait pour Le Conte du Graal ce que le Nouveau Testament est pour l'Ancien. (cf « Le Nom et l'image. De Chrétien de Troyes à Robert de Boron », in The Legacy of Chrétien de Troyes, II, dir. K. Busby, Amsterdam, 1988, p. 1-16). Il est, malgré tout, difficile de croire que Robert de Boron a inventé son histoire de toutes pièces et a décidé seul, par intuition de romancier, d'élever un personnage sans importance exceptionnelle comme Joseph au rang de protagoniste de la translatio.

[13] Cf J. Gouttebroze, Le précieux sang de Fécamp. Origine et développement d’un mythe chrétien, Paris, 2000. Nous remercions M. Martin Aurell de nous avoir signalé cette référence ainsi que pour toutes ses observations sur cet article.

[14] Baldricus, Itinerarium sive Epistola ad Fiscannenses, PL CLXVI , Paris, 1894, col. 1182, cité par J. Gouttebroze, Le précieux sang…, p. 29.

[15] Cf. J. Gouttebroze, Le précieux sang…, p. 62 sq.

[16] On a pu conclure à l’existence d’une telle source latine, compte tenu aussi de la mention d’un « livre latin dans une sainte maison de religion » à la fin du Perlesvaus. J. Marx, semble y croire (Nouvelles recherches sur la littérature arthurienne, Paris, 1965, p. 141), mais il est refuté par W. A. Nitze qui ne prend pas au sérieux l'hypothèse de l'existence d'une source latine pour Perlesvaus (Cf « The Exhumation of King Arthur at Glastonbury », in Speculum, IX, 1934, p. 355-261).

[17] La première mention sur Joseph et sa mission d'évangélisation en Grande Bretagne existe dans la chronique de Guillaume de Malmesbury, mais c'est une interpolation faite vers 1250. Guillaume, au moment où il rédige son texte, vers 1130, ne connaît pas Joseph et encore moins le Graal.

[18] Voir V. Logario, « The Envolving Legend of Saint Joseph of Glastonbury », in Speculum, XLVI, 1971, p. 209-231.

[19] Comme le pense A. Robinson, Two Glastonbury…, p. 38. Même si nous sommes plutôt de cet avis, cela signifierait donner peut-être trop de crédit à Robert. La référence à Avalon dans le Joseph laisse penser qu'un rapport entre Robert et les traditions locales de Glastonbury a sûrement existé. Que Robert s'est peut-être inspiré d'un récit quelconque, inséré dans la tradition de l'abbaye, sur Joseph et le Graal. Mais nous pensons aussi que l'intérêt de l'abbaye était resté au niveau hésitant et accidentel avant que le « cycle » romanesque de Robert n'ait fait de Joseph une véritable figure légendaire. D'ailleurs, selon P. Gallais, le texte n'a été rédigé ni en Angleterre ni en France, mais en Orient (cf Robert de Boron en Orient, Poitiers, s.d., p. 313-319.)

[20] Signalons toutefois que l'on ne peut pas confirmer l'appartenance du Merlin et encore moins du Didot-Perceval à Robert de Boron, les changements d'un roman à l'autre pouvant donc être l'œuvre de plusieurs auteurs.  

[21] La prophétie de Joseph se réalise du moins en partie dans le Didot, comme le remarque aussi R. T. Pickens qui pense que l'auteur du Didot se conforme à l'esprit de Robert de Boron (cf « Histoire et commentaire chez Chrétien de Troyes et Robert de Boron: Robert de Boron et le livre de Philippe de Flandres », in The Legacy of Chrétien…, II, p. 20).

[22] Estoire…, v. 2788-2796, p. 97-98.

[23] Didot-Perceval, éd. W. Roach, Philadelphie, 1941, Ms D, p. 150. Nous citerons uniquement cette édition.

[24] Estoire…, p. 96.

[25] Ibidem, v. 3128-3139, p. 109.

[26] Didot…, Ms E, p. 182.

[27] Didot…, Appendix A, p. 305.

[28] Ibidem, Ms D, p. 139.

[29] Apendix A, p. 305

[30] p. 306.

[31] Par ailleurs, ce type de situation est fréquemment rencontré à travers la légende arthurienne, (évidemment avec des significations différentes à chaque fois) comme le remarque aussi D. Maddox, « Lévi-Strauss in Camalot: Interrupted Communication in Arthurian Feudal Fiction », in Culture and the King. The Social Implications of the Arthurian Legend, New York, 1994, p. 35-54. L'auteur fait remarquer le phénomène qu'il appelle « communication interrompue », qui dynamise le récit et le rend plus complexe.

[32] En fin de compte, malgré les différences énormes qui existent entre Cligès et notre texte, le système de pensée est le même

[33] Didot…, Ms D, p. 211.

[34] Ibidem, Ms D, p. 243.

[35] Apendix A, Ms D, p. 303.

[36] Ce n’est pas un hasard que ce roman est le seul à travers le corpus arthurien où Arthur est assimilé à la fin du texte à Hellequin, le conducteur de la chasse sauvage.

[37] Ph. Walter n’hésite pas à le nommer le Verbe réincarné, v. Merlin ou le savoir du monde, Paris, 2000, p. 169.

[38] Comme l'a bien vu H. Bloch, (Etymologie et Généalogie, Paris, 1989, p. 11-15) pour qui Merlin est le prototype du conteur par excellence. Merlin joue un rôle de narrateur et il s’arroge pratiquement des pouvoirs de démiurge propres à l’auteur, mais son éloignement de la parole écrite nous apparaît flagrant.

[39] Didot…, Ms E, p. 204.

[40] Rappelons que dans le Perlesvaus le Graal ne se trouve pas à Avalon.

[41] Perlesvaus, éd. W. A. Nitze, Chicago, 1932, l. 6257-6261, p. 269. Nous utiliserons uniquement cette édition.

[42] Il ne s'agit pas pour autant, comme il est souligné de manière explicite dans le texte, du même château: Camaalot se trouve à l'entrée de Logres, alors que les domaines de la Dame Veuve sont en Galles. Intéressante coïncidence de nom, qui renvoie à un parallélisme entre le chevalier du Graal et le roi Arthurien, égaux et ayant des rôles complémentaires la seule fois dans le corpus arthurien. 

[43] Perlesvaus…, l. 7223-7226, p. 304.

[44] H. de Lubac, Exégèse médiévale. Les quatre sens de l'Ecriture, II, Paris, 1964, p. 17.

[45] Perlesvaus…, l. 6595-6599, p. 281.

[46]  « … tantost come il I fu miz, en fu il porté de par Deu, o par l'anemi. », ibidem, l. 6603-6604, p. 282.

[47] l. 10135-10143, p. 407.

[48] Ces histoires de conversions sanglantes sont néanmoins différentes des récits hagiographiques, tels l'histoire de saint Georges où les habitants de Siléna sont convertis par le discours du chevalier et la preuve de sa vaillance, en non pas par son épée. (« Saint Georges », in Jacques de Voragine, La légende dorée, I, trad. J.-B. M. Rose, Paris, 1967, p. 298.)

[49] Perlesvaus…, l. 8540-8553, p. 351.

[50] La Queste del Saint Graal, éd. A. Pauphilet, Paris, 1965, p. 84. Nous citerons uniquement de cette édition.

[51] Ibidem, p. 83.

[52] p. 33.

[53] p. 34.

[54] p. 275.

[55] p. 274-274.

 

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