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              Les 6932 étymons latins ne sont pas tous présents dans toutes les langues romanes:

Tableau 3

portugais

6165

espagnol

5508

catalan

5891

français

5458

italien

5991

roumain

3883

 

              Ces données ne sont qu’orientatives, vu que les dictionnaires éty­mo­lo­gi­ques n’ac­cueillent pas dans la même mesure les latinismes et que les dic­tion­naires explicatifs ne reflètent pas de la même manière la vitalité de ces mots dans les langues contemporaines (à comparer, par exemple, DLP avec VLI, DRAE ou PR). D’ailleurs, si l’on écartait des inventaires ob­te­nus pour chacune des langues à partir des dictionnaires étymologiques, les termes qui ne figurent pas (ou plus) dans les dictionnaires explicatifs ou qui en sont considérés comme vieillis ou rares, leur nombre diminuerait:

Tableau 4

 

lexique total

lexique commun

portugais

6165

5896

espagnol

5508

5404

catalan

5891

5793

français

5458

5388

italien

5991

5890

roumain

3883

3608

Comme dans le cas des mots hérités, les latinismes ont connu dans les langues romanes anciennes (surtout aux XIVe–XVe siècles) une ex­pan­sion plus uniforme que celle dont elles témoignent actuellement. Les mêmes emprunts ont figuré comme solutions référentielles dans les pé­riodes d’afflux des latinismes, pendant la formation des langues des cultures et des sciences, avec une plus grande cohérence dans une Europe ro­mane dominée par l’autorité d’un latin encore en usage. Si on se pro­po­sait d’inventorier tous les mots que les langues romanes ont empruntés au cours des siècles, on pourrait constater que la plupart des étymons latins ont figuré sous des formes plus ou moins adaptées dans les langues occi­den­tales, fût-ce par une seu­le attestation ou par des emplois pendant une pé­riode limitée. L’afflux des la­tinismes ne s’est pas soldé avec un ac­cueil général des termes. Le choix s’est produit par la suite, en en­traî­nant soit une position plus ferme des termes dans la langue, soit un maintien à la périphérie du vocabulaire jusqu’à l’extinction de l’emploi. Ce pro­ces­sus est évident, par exemple, en français pour lequel le FEW don­ne de nom­breux exem­ples de latinismes attestés au cours de l’histoire du français, auxquels la langue a re­noncé par la suite: les continuateurs de capax, cautus, contagium, fama, fic­ti­cius, floridus, genuinus, imperare, improperium, impugnare, etc.[1]. Pour ce qui est de l’espagnol, «el aluvión latinista del siglo XV rebasaba las posi­bi­li­da­des de ab­sor­ción del idioma; muchos neologismos no consiguieron sedi­men­tar­se y fueron ol­vi­da­dos pronto, como sucedió con geno ‘género; raza’, ul­triz ‘vengadora’, sciente ‘sabio’, fruir ‘gozar’, punir ‘castigar’ y otros semejantes.» (Lapesa, op. cit., p. 270).

Dans toutes les langues romanes, des latinismes figurant encore dans les grands diction­naires explicatifs ont perdu (ou n’ont jamais gagné) une position forte, de sorte qu’ils portent la remarque «vieilli» ou «rare». La résistance de la langue à leur emploi ne saurait s’expliquer que pour chaque cas à part, à l’intérieur des réseaux (lexical et/ou sémantique) auxquels les mots appartenaient.

Pour l‘espagnol: ofensar (vaincu par ofender), nervoso (auquel on a préféré le dérivé nervioso), mansuetud (évincé par mansedumbre, à suffixe hérité), damnar, decernir, decorrerse, odorato.

Pour le français: efficace (substantif, remplacé par efficacité), authentiquer (auquel on a préféré le dérivé authentifier), chirurgique (remplacé par chirurgical), cogiter, patrociner, onérer.

Pour le catalan: matur, maturar (en conflit avec la racine héritée qui reste productive), maquinós.

En italien: lassitudine (sans soutien de la part d’un adjectif correspondant), liquare (malgré le maintien de liquamen), lubricare (auquel on a préféré lubrificare), lucubrare, mussitare.

Pour le roumain: consulaţie, ordinaţie, patrocina, populos, prediu.

              Mais c’est surtout le maintien des latinismes qui appelle l’attention. On pourrait esquisser un inventaire d’étymons selon leur maintien dans 6, 5, 4… langues, une seule langue romane. L’examen d’une répartition par langues de ces latinismes nous donnerait les pourcentages suivants:

Tableau 5

six langues

panromans

39,59

cinq langues

panromans sauf roumain

16,55

 

autres

9,61

quatre langues

 

15,52

trois langues

 

8,20

deux langues[2]

 

6,22

une seule langue[3]

 

4,31

 

              Vu que la conservation d’un mot dans le vocabulaire peut dépendre du choix qu’en fait la norme, des classements de ce type réalisés pour les lan­gues contemporaines ne sont qu’orientatifs. Il y en a qui, plus signi­fi­ca­tifs du point de vue quantitatif, pourraient suggérer un certain circuit ou une certaine sélection des termes, dont il faudrait analyser l’origine:

·          il y a des latinismes qui figurent uniquement dans les langues ibéro-romanes:

cohibere → ptg. coibir ‘réprimer, empêcher’, esp., cat. cohibir ‘intimider’

convictus → ptg., esp., cat. convicto ‘convaincu’

culpare →ptg., esp., cat. culpar ‘inculper’

cursare →ptg., esp., cat. cursar ‘assister à un cours’

defunctio →ptg. defunção, esp. defunción, cat. defunció ‘décès’

lentitudo →ptg. lentidão, esp., cat. lentitud ‘lenteur’

obcaecare →ptg., esp., cat. obcecar ‘aveugler’

opiparus → ptg., esp. opíparo, cat. opípar ‘copieux’

prostibulum →ptg., esp. prostíbulo, cat. prostíbul ‘bordel’

raptare →ptg., esp., cat. raptar ‘ravir, enlever’

sepultare →ptg., esp., cat. sepultar ‘ensevelir’

taetricus →ptg., esp. tétrico ‘funèbre’, cat. tètric ‘lugubre’, etc.

·          un nombre significatif de latinismes (quelques centaines) figurent dans toutes les langues, sauf en français et en roumain, parmi lesquels: ac­tu­are, aequi­parare, aerarium, al­lu­dere, ampliare, animo­sus, ani­mus, antiquatus, as­cen­dere, assentire, astutus, attonitus, au­dax, bel­li­cus, clausura, concatenare, con­cors, conveniens, convi­vere, corporeus, cru­en­tus, cutis, diarium, dictamen, dif­fun­dere, dissen­ti­re, distare, elen­chus, exanimis, excelsus, exer­citus, exhaus­tus, eximere, exitus, ex­pel­lere, exsequiae, ex­stinguere, fallax, fe­retrum, ficticius, forensis, fra­gor, frau­dulentus, fulgor, ha­li­tus, illaesus, illusus, imperare, im­pro­perium, impugnare, in­centivus, incorruptus, indoles, in­fe­lix, in­fun­de­re, ingressus, ini­tium, inquilinus, intentus, in­ter­me­dius, irrisorius,
la­men­tum, lamina, legibilis, litigare, male­vo­lus, me­dicare, mere­trix, me­rus, meta, moles, naufragus, ob­ses­sus, olfactus, ori­un­dus, ostentare, par­cus, patrius, peritia, pe­ri­tus, pertinax, pes­simus, pla­gium, prae­scin­de­re, praevius, pro­fu­gus, proles, pro­palare, propensus, pro­pugnare, pro­sti­tu­ta, pros­trare, purpureus, reclinare, redditus, re­fri­gerium, re­mo­tus, re­pulsa, reverens, satiare, serietas, similis, superare, tae­dium, trames, ultimare, vin­culum, etc.

              Le latinisme s’est implanté parfois dans une seule langue[4]:

·          exclusivement en portugais: prelo ‘presse’ (estar no prelo ‘être sous presse’), pos­se ‘possession’ (dar / tomar posse ‘mettre en / prendre possession’), protelar ‘ajour­ner, remettre’, óculo(s) ‘lunette(s)’, prestável ‘obligeant’, etc.;

·          exclusivement en espagnol: breve, cruz, fiesta, fin, joven, juez, ma­ra­villa, precio sont traités de mots demi-savants seulement en espagnol, étant considérés comme hérités dans les autres langues; preciar ‘apprécier’, turbar ‘troubler’, circunferir ‘circonscrire, limiter’, paro ‘mésange’, etc.;

·          en français: conspuer, horrifier, sévir, etc.;

·          c’est l’italien qui emploie, à lui seul, un nombre plus grand de lati­nis­mes, qui ne se retrouvent pas dans les autres langues, tels que af­fis­sio­ne ‘affichage’, alitare ‘respirer’, alluce ‘gros orteil’, ambire ‘ambi­tion­ner, aspirer, convoiter’, annettere ‘annexer’, antistante ‘qui est en fa­ce’, arto ‘membre’, astante ‘personne présente’, ebete ‘abruti, ahuri, hé­bété’, gestire ‘gérer, exploiter’, grassatore ‘bandit de grand che­min’, etc.;

·          aux étymons figurant en italien sont redevables aussi des la­ti­nis­mes por­tugais, qui in­di­queraient une relation particulière du por­tu­gais avec le latin: une pro­pension, spécifique dans l’ensemble des langues ibé­ro-ro­manes, vers l’en­ri­chis­sement du vo­cabulaire par l’emprunt au latin: ptg. ádito, it. adito ‘accès’; ptg. arquitectar ‘bâtir’, it. archi­tet­ta­re ‘dres­ser le projet de’; ptg. avulso ‘détaché, dé­pa­reillé’, it. avulso ‘sé­pa­ré, sans rapport avec’; ptg. comiserar, it. commiserare ‘s’a­pi­toyer’, ptg. cônscio, it. conscio ‘conscient’; ptg., it. consulente ‘consul­tant’; ptg. hirto ‘rai­de, rigide’, it. irto ‘hérissé’; ptg. incutir ‘in­cul­quer’, it. in­cutere ‘in­spi­rer’; ptg. in­débito, it. indebito ‘indu’; ptg., it. moto ‘mou­vement’; ptg. mutuar ‘é­changer’, it. mutuare ‘emprunter; prê­ter’; ptg. ónus ‘charge, fardeau’, it. onere ‘char­ge, poids’; ptg. pro­gre­dir, it. pro­gredire ‘progresser’; ptg. escrutinar, it. scru­tinare ‘dé­pouil­ler le scrutin’; ptg. estrídulo, it. stridulo ‘strident, perçant’;

·          le roumain présente à lui seul des emprunts là où les autres langues romanes ont reçu ces termes par héritage: aetas, amor, arca, ars, caprifolium, cas­tel­lum, catena, certus, concipere, consiliari, cor, corona, damnum, diffi­de­re, dolium, eliberare, forare, gamba, littera, navis, nudus, opera, etc.

 



[1] Voir aussi Pierre Guiraud, Le moyen français, PUF, Paris, 1963, p. 57, où l’on trouve des exemples comme adombrer, carnifique, contempner, oppugner, uberté.

[2] Sous 1% pour toutes les combinaisons, sauf pour le portugais et l’italien: 1.86%

[3] Sous 1%, sauf 2.89% pour l’italien et 1.33% pour le français.

[4] Les exemples de Migliorini, 1971, p. 78, ne sont pas toujours exacts: lepidus exis­te aussi en portugais, avec le sens de ‘souple’; meta figure non seulement en italien, mais aussi comme emprunt dans toutes les trois langues ibé­ro-romanes (‘borne; ‘but, destination’; ‘poteau d’arrivée’), primordium est emprunté éga­lement par le portugais et par l’espagnol; ludio figure dans tous les dic­tion­nai­res des langues romanes occidentales, il n’est pas limité au français; procer existe non seulement en espagnol, mais aussi en portugais et en catalan, etc. Mais sa re­mar­que est intéressante et devrait être suivie: «c’est peut-être l’anglais qui a le plus de latinismes exclusifs, c’est-à-dire inconnus (ou presque) des autres langues occidentales: co­gent, to delete, desultory, effete, janitor, obtrusive, ominous, perambulator, spon­sor, et beaucoup d’autres.» (et il continue dans la note: «Il arrive que quelqu’un déjà em­ploie en italien, par exemple, cogente, ainsi que l’on a vu dans les dernières dé­cen­nies entrer dans l’usage colloquiale, contrastivo, deterrente, esaustivo, impatto, prospezione.»)

 

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Comments to: Sanda REINHEIMER RIPEANU
Last update: June 2004. This book was first published on paper by the Editura Universitatii din Bucuresti, under ISBN 973-575-879-2
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