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4. Au-delà des péripatéticiens.

 

 

Immense est la célébrité que le texte d'Aristote connut dans l'espace européen. Sa gloire s'étend sur deux millénaires à peu près, si l'on prend en compte les références fréquentes même chez les psychiatres du siècle dernier. Il fut largement utilisé par les médecins de l'Antiquité, dont Rufus d'Ephèse. Il fut vulgarisé tout au long des XVIIe et XVIIIe siècles à travers le livre de Huarte de San Juan, Examen de ingenios para las ciencias,  dont la traduction française connut, de 1580 à 1675, 24 éditions[1]. Il sera également une source d'inspiration pour Marsile Ficin et le néoplatonisme florentin, qui prendront appui sur l'idée que le génie est mélancolique.

Mais en revanche, l'idée de mélancolie va changer. D'abord à l'intérieur du discours médical de l'Antiquité qui, tout en en faisant le concept central, introduira des nuances supplémentaires, comme cette mélancolie aduste,  dont Rufus d'Ephèse[2] est le premier à parler et qui désigne le résidu noirâtre résulté de la combustion de la bile jaune. On dira, sans doute avec raison, que les médecins de l'Antiquité se sont acharnés à entretenir une rêverie médicale qui ne concerne que l'imaginaire pré–scientifique et qui, à travers le concept de mélancolie, porte plutôt sur l'homme malheureux, sujet à la souffrance, face auquel le savoir reste souvent impuissant. Mais l'histoire entière de cette idée témoigne de l'effort continu, déployé pour trouver une solution à cette menace permanente que représente la maladie.

Rien d'étonnant alors dans le fait que la mélancolie relèvera pour longtemps du discours médical et que les savants, sages et philosophes confondus, se soient surpassés pour imaginer les multiples hypostases de cette bile noire,  particulièrement mobile, qui pouvait être tantôt chaude, tantôt froide, maladive ou naturelle, adusta  ou encore naturelle et qui se manifestait notamment là où l'on s'attendait le moins.

Qu'est-ce qu'elle devient donc à l'époque de Rufus d'Ephèse, dont la conception nous est transmise par Galien ? Quelle sera la nouvelle configuration de la mélancolie ? En effet, sa teneur conceptuelle commence à s'éloigner visiblement du sens que lui avait accordé l'époque d'Hippocrate :

 

« L'humeur mélancolique, en tant qu'elle était l'une des quatre humeurs primaires, n'avait plus rien à voir avec la bile : c'était du sang épaissi et refroidi ; la véritable bile noire était une combustion par corruption de la bile jaune - et donc n'appartenait plus aux quatre humeurs. Cette théorie compliquée présentait, cependant, un avantage : celui de fournir une base solide sur laquelle on pouvait fonder les différents troubles mentaux, et de rattacher la distinction (...) entre mélancolie ”naturelle” et mélancolie ”pathologique”, à une différence entre substances tangibles. Par la suite, les médecins (...) entendirent d'abord, sous l'appellation de ”bile noire naturelle”, l'une des quatre humeurs présentes de manière constante dans le corps - rien d'autre, en substance, qu'un résidu du sang, épais, froid, et encore souillé par les impuretés et les déchets, susceptible d'engendrer la maladie, même s'il ne présentait pas de nocivité véritable en faible quantité. Ensuite, sous l'appellation de ”melancholia adusta” ou ”incensa”, ils entendirent bile noire malade,  laquelle ne se classait pas parmi les quatre humeurs, mais provenait de la ”superassatio”, ”combustio” ou quel que soit le terme qu'on ait pu employer plus tard, de la bile jaune ; et donc non seulement elle était génératrice de maladie, même lorsqu'elle était présente dans les proportions les plus faibles, mais elle devait son existence même à un processus de corruption »[3].

Les compléments ultérieurs à cette vision, de Galien aux premiers auteurs arabes, n'ont pas apporté de modifications majeures, et cette époque correspond à la naissance d'une théorie médicale de la mélancolie[4]. Mais celle–ci ne survivra pas uniquement dans le discours médical. Toute une littérature physiognomonique et caractérologique dérive de là[5], qui sera à l'origine du système des Quatre Tempéraments et qui circulera surtout dans un milieu de vulgarisation médicale, mais qui n'aura pas trop à faire avec l'art d'Hippocrate. Qu'arrive–t–il donc à l'humorisme ? Comme on le sait, chaque humeur correspondait à deux qualités, à l'un des quatre âges de l'homme et à l'une des quatre saisons. Il n'en devint que plus nécessaire de les associer aux quatre éléments : air, feu, terre et eau. « L'air était chaud et humide, le feu chaud et sec, la terre froide et sèche et l'eau froide et humide. Chacun de ces éléments ”était semblable” à l'une des substances composant l'organisme humain : l'air était semblable au sang, le feu à la bile jaune, la terre à la bile noire et l'eau au flegme »[6]. Ajoutons à cela le goût de l'époque pour les particularités physiologiques en rapport avec les caractères et nous obtiendrons bien vite une liste de traits comportementaux censés définir les tempéraments. Et chacun des quatre tempéraments recevra le nom de l'une des quatre humeurs. Ainsi, pour Galien le mélancolique est influencé par le caractère « terreux » de la bile noire ; c'est pourquoi il sera ferme et constant[7]. Dans le traité Des humeurs,  attribué à Galien, il deviendra « plus irascible et plus effronté ». Pour pseudo–Soranus, les mélancoliques sont « fourbes, cupides et perfides, tristes, somnolents, jaloux », pour devenir chez Vindicien « fourbes avec irascibilité, cupides, craintifs, tristes, engourdis, jaloux ». Et les exemples pourraient continuer. Chez Isidore de Séville, les mélancoliques sont « les hommes qui non seulement fuient la fréquentation humaine, mais encore se défient de leurs amis chers ». On voit bien qu'à la fin de l'Antiquité l'image du mélancolique vire au négatif. Ce déplacement sémantique sera récupéré à la fin du Moyen–Âge par toute une littérature populaire, celle des almanachs, feuilles volantes et pamphlets vulgarisateurs, qui ajoutent en traits répugnants ; le mélancolique sera par conséquent avare, voleur, usurier, pilleur et en général enclin à s'arroger malhonnêtement les biens d'autrui[8]. Cette littérature n'exclut pas les vers mnémoniques qui datent probablement du XIIIe siècle et qui ont été en usage jusqu'à une époque relativement récente[9]. En général, ces textes, inspirés des traités de l'époque, signalent des correspondances mystérieuses « entre les éléments, les humeurs, les saisons et les âges de l'homme »[10], mais arrivent vite à une valorisation morale de chaque tempérament. Tel texte du milieu du XVe siècle nous présente le mélancolique comme quelqu'un dont le caractère est dû à une sorte de fatalité :

 

« Dieu m'a donné, partage inique,

Une nature mélancolique

Comme la terre, froide et sèche à la fois,

J'ai peau noire et marche de guingois,

Hostile je suis, vil, ambitieux, sournois,

Triste, rusé, fourbe et timide.

Ni gloire ni femme n'éveille amour en moi :

En Saturne et l'automne la faute réside »[11].

 

L'adjectif « triste » mis à part, la plupart des traits que s'attribue le mélancolique sont susceptibles d'une valorisation négative. Nicolas de Cues en présentera les « vices calamiteux » d'une manière qui suggère « la répugnance la plus vive »[12]. Mais avec ce genre de portraits nous sommes bien loin de la bile noire d'Hippocrate et notamment de la configuration du génie que nous proposait le Problème d'Aristote.

L'image du mélancolique deviendra à tel point négative, qu'au XVIe siècle on aura coutume de le considérer comme visité par le diable. Sans doute, la couleur noire de l'humeur incriminée était pour quelque chose dans la naissance de cette croyance : « Tous les effets de la mélancolie s'expliquent fort aisément par sa couleur, si bien apparentée à celle du prince des ténèbres. Si, par exemple, les mélancoliques s'imaginent morts ou damnés, c'est que la noirceur de leur humeur les rend peureux (...) Quand les mélancoliques se laissent dominer par cette peur qui obscurcit leur âme, ils fuient la compagnie des hommes, recherchent les ”lieux obscurs, déserts et solitaires” - précisément ceux qu'affectionne Satan, ce rôdeur de la nuit »[13]. Du fait de ces analogies, il ne faudra pas s'étonner que « Satan, cet être supérieurement intelligent et supérieurement pervers, ait comme une prédilection pour la mélancolie »[14]. De même, il sera l'inspirateur des maladies, physiques et surtout mentales, provoquées habituellement par la bile noire.

Par ailleurs, une bonne part de responsabilité pour ce qu'il y a de détestable dans le tempérament mélancolique revient également à Saturne qui, à partir du Moyen-Age, sera constamment associé à la mélancolie[15]. C'est probablement à l'astrologie arabe que l'on doit la naissance de « ce rapport étroit et fondamental entre la mélancolie et Saturne »[16]. Par analogie, on avait observé des correspondances entre le système des Quatre Tempéraments, les humeurs et les planètes Mars, Vénus, Jupiter (parfois la Lune figurait aussi) et Saturne. Pour ce qui est de ce dernier et de la mélancolie, le rapprochement fut possible grâce aux qualités similaires de l'humeur et de l'astre : ils étaient tous les deux de couleur sombre (voire noire), froids et secs. Mais le fait qu'ils participaient du même paradigme était l'aboutissement d'un long processus de transfert par similitude, dans un premier temps, de la figure mythologique de Cronos (dévorateur de ses propres enfants), sur celle Chronos (dévorateur des instants). Ce n'est qu'ensuite que cette figure complexe se superposa à celle de Saturne, divinité romaine des champs et des récoltes, d'où une profonde ambivalence, qui fait coexister sous les traits d'un seul personnage des qualités opposées. Ce sont les traits négatifs que l'on attribuait à Saturne, planète considérée généralement comme néfaste (vieillesse, goût de la solitude, malveillance, avarice, différentes maladies, etc.), qui ont permis, sous l'influence de l'astrologie du Moyen-Âge, le rapprochement avec le comportement du mélancolique. Les auteurs de Saturne et la mélancolie  ont dressé, à partir des écrits de Vettius Valens (auteur, au IIe siècle apr. J. Chr., de Anthologiarum libri), un tableau[17] qui permet de comparer trois séries de « postulats » : ceux de Saturne, de la mélancolie et les postulats physiologiques et caractérologiques. Dans la première série, on fait état des caractéristiques suivantes : « se rejettent eux–mêmes », « ont des goûts solitaires », « délirants », « cachant leur ruse », « baissant la tête, ayant le regard hypocrite », « desséchés », « vêtus de noir », « petite taille », « lenteur », « carnation tirant sur le jaune safran ». Dans la deuxième série on mentionne les tendances suicidaires du mélancolique, « évitant le sentier des hommes », « paresseux et stupides », « fourbes, perfides », « regarde continuellement à terre », « maigreur malgré nourriture abondante, membres grêles », « noirs d'yeux, noirs de cheveux », « engourdis, somnolents » et la mauvaise odeur du mélancolique. Enfin, dans la troisième série on retient : « acerbe quant au goût », « profondément tristes, pleins de soucis, malheureux, deuil et pleurs, larmes », « vétilleux, mesquins, chiches », « un air penché », « maigre », « de teint noir, noir de cheveux », « de petite taille », « mal bâti », « font des gestes de défense ». Or il se trouve que les trois paradigmes sont parfaitement solidaires et que cette solidarité de contenu se trouve à l'origine de l'association dorénavant permanente de Saturne à la mélancolie. L'expression « enfants de Saturne », tout en désignant ceux qui étaient nés sous le signe de cette planète, sera généralement utilisée pour nommer les mélancoliques.

Pourtant, Saturne n'était pas un astre uniquement funeste. A la Renaissance, sa nature était saisie comme essentiellement ambivalente :

 

« Tous les auteurs dont l'intérêt se porte plus particulièrement sur Saturne reconnaissaient de plus en plus clairement que la contradiction que l'on observe en lui constitue son trait distinctif ; et le contraste devient de plus en plus net entre les définitions négatives de l'astrologie établie et les exclamations de louange des néo–platoniciens. (...) Saturne, de par ses propriétés de planète terreuse, lourde, froide et sèche, produisait des individus chez lesquels il existait une prépondérance de la matière, et qui n'étaient adaptés qu'au dur travail de la terre ; Saturne, cependant, grâce à sa position, qui faisait de lui la planète la plus élevée, produisait aussi les êtres les plus spirituels, tels que les ”religiosi contemplativi”, qui renonçaient à la vie mondaine »[18].

 

C'est donc grâce à sa position d'extrême éloignement que l'on doit cette signification, toute nouvelle à la Renaissance, d'élévation spirituelle, d'activité intellectuelle intense et de détachement des choses terrestres propre au génie. L'humanisme italien découvre l'existence de liens profonds entre Saturne, perçu comme patron de la vie intellectuelle, et le génie solitaire, voué à l'étude et à la création. Puisque celui-ci se prétendait affranchi, dans sa vie et son travail, de la morale courante et des règles communes de l'art, sa liberté devenait en quelque sorte tragique, et c'est en ce point précis que se manifestait l'influence de la mélancolie, gratifiante et affligeante à la fois. Saturne, à son tour, sans perdre son caractère menaçant, restait ambivalent comme démon du destin et comme dieu d'intelligence pure[19]. L'idée d'Aristote, selon laquelle l'homme de génie est mélancolique, est redécouverte donc à cette époque et intégrée à un système de réflexion qui met ensemble Génie, Saturne et Mélancolie.

Un rôle essentiel dans l'élaboration de cette nouvelle doctrine revient au néoplatonisme florentin et notamment à Marsile Ficin, dont l'ouvrage De vita triplici  est une sorte de manuel à l'usage des intellectuels. Lui–même enfant de Saturne (il était né sous le signe du Verseau), dont il jugeait l'influence néfaste, Marsile Ficin déploie des efforts étonnants pour renverser le rapport et rendre l'influence saturnienne bénéfique[20]. Comment se produit donc cette mutation ? Nous n'avons qu'à suivre les principales propositions de sa doctrine : « La mélancolie vient de Saturne, mais elle est en fait un ”don unique et divin”, pour la raison même que Saturne, outre qu'il est la plus puissante des planètes, est aussi la plus noble. (...) Ficin fut le premier à assimiler ce qu' ”Aristote” avait appelé la mélancolie des hommes d'entendement exceptionnel à la ”fureur divine” de Platon. C'est la bile noire qui, ”semblable elle–même au centre du monde, pousse l'âme à rechercher le centre des choses singulières. Et elle l'élève jusqu'à la compréhension des choses les plus hautes, d'autant qu'elle s'accorde pleinement avec Saturne, la plus haute des planètes”. D'où il découle que les penseurs qui s'adonnent à la contemplation la plus intense souffrent, à un degré extrême, de mélancolie. Saturne, la plus haute des planètes, élève le chercheur jusqu'aux sommets et produit ces philosophes hors du commun, dont les esprits sont à ce point détachés des stimuli externes, et même du corps, et si fortement attirés vers tout ce qui est transcendantal, qu'ils finissent par devenir les instruments des choses divines. C'est Saturne qui guide l'esprit vers la contemplation des choses supérieures et secrètes, et lui–même, comme Ficin le déclare en plusieurs endroits signifie ”la contemplation divine” »[21]. Il va sans dire que le plus brillant des néoplatoniciens florentins assène par là un coup mortel à la conception, tantôt purement médicale, tantôt simplement vulgarisatrice, de la mélancolie, telle qu'elle avait cours au Moyen–Âge et qu'il en fait le trait essentiel de la vie intellectuelle, voire de l'activité du génie... Mais De vita triplici  demeure également un ouvrage (para)médical : les recettes plus ou moins fantaisistes vont de pair avec les conseils portant sur l'hygiène personnelle, le régime alimentaire, les vêtements, etc. de l'intellectuel en proie à Saturne et à la mélancolie. Le but était de le rendre capable d'éviter l'influence maligne de l'astre et de jouir de ses effets bénéfiques. « Car non seulement les enfants de Saturne possédaient les qualités nécessaires au travail intellectuel, mais aussi, vice versa, ...le travail intellectuel exerçait une action sur les hommes et les plaçait sous la domination de Saturne, créant entre eux une sorte d'affinité élective »[22]. Selon ses propres dires, Ficin avait conçu ce livre pour rendre hommage à son père, médecin célèbre, qui l'avait orienté vers l'étude de la médecine. A son père spirituel, Cosme de Médicis l'Ancien, qui lui avait enseigné Platon, il avait consacré les huit livres du De immortalitate animi.  « Mais, en vérité, le De vita triplici  honore les deux autels. En lui, quelque chose se développe et s'approfondit, qui en fait l'équivalent d'une Theologia platonica  prenant la forme d'une Medicina platonica,  ou bien, pour reprendre l'expression d'un auteur sensiblement postérieur, un ”speculum medicinale platonicum”, miroir de médecine selon l'esprit de Platon »[23].

Le néoplatonisme eut un rôle déterminant dans l'évolution de l'idée de mélancolie. Probablement par l'intermédiaire d'Agrippa von Nettesheim, Dürer prendra connaissance des idées de Marsile Ficin[24] avant la composition de Melencolia I. Or, c'est avec Dürer que la mélancolie échappe au territoire purement médical pour faire irruption dans celui des beaux-arts. Chez Ficin elle était (re)devenue objet de réflexion philosophique ; après Dürer, elle sera partagée, sinon revendiquée plus ou moins ouvertement, par un nombre grandissant d'arts et de disciplines. Elle deviendra, pour le dire autrement, un concept culturel.

 

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Vers la même époque, et même avant la naissance de la doctrine néoplatonicienne à Florence, la mélancolie commence à circuler dans la culture européenne avec un sens tout nouveau. A la fin du Moyen-Age le concept de mélancolie reçoit une autre configuration lorsqu'il pénètre dans l'espace de la littérature. La « mélancolie poétique »[25], appelée ainsi sans doute parce qu'elle se manifeste prépondéramment en poésie, n'aura pas de difficulté à s'imposer devant un public assez cultivé, dont le goût s'exerce plutôt en faveur des affects éveillés par la compassion. Dans cet emploi littéraire, la mélancolie devient synonyme de « tristesse sans cause », elle « signifie état d'âme temporaire, sentiment d'abattement indépendant de toute circonstance pathologique ou physiologique, un sentiment que Robert Burton (...) définit comme une ”disposition mélancolique transitoire”, par opposition au ”tempérament mélancolique” ou à la ”maladie de mélancolie” »[26]. Il n'est pas facile de montrer pour quelles raisons un tel déplacement a pu se produire. En elle–même, la mélancolie n'avait rien de poétique : au contraire, assimilée à un tempérament qui passait pour très difficile, et même à la folie par la pathologie humorale, pour ne plus mentionner tout le cortège de symptômes qui la reliait à Saturne (et on sait quelle signification la société médiévale attribuait à celui–ci), la mélancolie représentait une source de dangers pour l'individu ; nous avons déjà montré que son influence était jugée à tel point néfaste, que le Moyen-Age l'associait habituellement au diable.

Sous l'influence des écrits populaires, elle parvint à désigner un sentiment, un état d'âme que les poètes, heureux de leur avoir trouvé un nom, s'empressèrent de mettre en vers. « Ainsi pouvait-on dire de quelqu'un qu'il était ”mélancolique aujourd'hui”, ce qui eût été impensable au Moyen-Age ; qui plus est, l'adjectif ”mélancolique” pouvait, par glissement, non seulement désigner la personne, mais aussi l'objet qui induisait son humeur, en sorte que l'on pouvait parler d'espaces mélancoliques, de lumière mélancolique, de notes mélancoliques ou de paysages mélancoliques. C'est là une transformation qui, bien entendu, ne s'opéra pas dans les écrits médicaux et scientifiques, mais dans un type de littérature qui s'attachait essentiellement à observer et à représenter la sensibilité humaine comme quelque chose qui possédait une valeur en soi - c'est–à–dire dans la poésie lyrique, narrative, et aussi dans les romans en prose. Le mot ”mélancolie”, que l'on voit apparaître de plus en plus souvent dans les écrits populaires de la fin du Moyen-Age, trouva rapidement sa place chez les auteurs de belles–lettres, qui l'adoptèrent afin de colorer leurs descriptions des inclinations et des états d'esprit. En se l'appropriant, ces auteurs modifièrent et déplacèrent la signification, à l'origine pathologique, de la notion de mélancolie, en sorte qu'elle s'assimila progressivement à l'idée d'une ”humeur” plus ou moins passagère. Ainsi, parallèlement à son sens proprement scientifique et médical, le mot acquit une autre signification, que l'on peut dire ”poétique” »[27].

On peut supposer en même temps que la mélancolie fut reçue parmi les affects réputés littéraires probablement à cause de la tristesse, dont le « succès » était dû à une subtile vocation poétique, généralement reconnue et acceptée. La tristesse étant par ailleurs considérée comme le symptôme le plus typique de la mélancolie, la métamorphose de celle–ci en sentiment ou état d'âme a été un processus qui allait de soi. « Cela ne veut pas dire, bien entendu, que les deux notions originelles de mélancolie - la mélancolie comme maladie et la mélancolie comme tempérament - disparurent entièrement de la littérature et de l'usage commun. Les auteurs de poésie amoureuse lyrique, par exemple, continuaient à utiliser le mot de mélancolie comme un synonyme de folie et, dans les portraits, ”mélancolie” conservait toujours le sens de disposition permanente. Cependant l'usage traditionnel, sauf dans les écrits scientifiques, tendait de plus en plus vers une définition de la mélancolie comme humeur subjective et passagère, jusqu'au jour où enfin la nouvelle définition ”poétique” le supplanta au point de devenir le sens normal du terme dans la pensée et le discours modernes »[28].

Dans la poésie française du XVe siècle, ce processus mène à l'image littéraire de la « Dame Mérencolye » qui réunit le contenu psychologique d'une notion s'appliquant à l'origine à un état mental, ainsi que la représentation figurée, courante dans les publications à caractère vulgarisateur concernant la mélancolie. « C'est donc à la fois comme un élément du discours et comme une figure vivante et parlante dont il est même possible de brosser un portrait que se présente la nouvelle mélancolie dans la poésie du XVe siècle »[29]. La solidarité de ces deux plans la rendait sans doute bien vivante aux yeux des lecteurs ; elle était vivante surtout pour les poètes qui en subissaient l'emprise. Mais elle ne saurait s'identifier avec la tristesse dont elle se distingue tantôt par son penchant pour la méditation, qui est tellement profonde qu'elle ne peut pas s'arracher à ses pensées, tantôt par son « teint terreux et plombé » dans l'Espérance ou Consolation des trois vertus d'Alain Chartier, traits auxquels s'ajoutent le « discours hésitant », la « lèvre tombante » le « regard tourné vers le sol », alors que dans le Roman de la rose  la Tristesse, avec le visage ravagé de larmes et fardé, évoque plutôt la frénésie et le désespoir[30].

Mais partir d'un certain moment, les notions de mélancolie et de tristesse fusionnèrent, l'une empruntant à l'autre même si le discours littéraire de l'époque en appelait souvent à la personnification - leur noms commençant souvent par majuscule. De cette confusion procèdent des déplacements notionnels qui apportent des changements importants dans la configuration conceptuelle des deux idées « poétiques » : « Si la fusion des figures de la Mélancolie et de la Tristesse au XVIe siècle entraîna une modification de la notion de mélancolie, dans la mesure où elle lui conféra un certain flou subjectif, elle entraîna aussi, par ricochet, une modification de la notion de tristesse, qu'elle chargea des connotations de la rumination sombre, ainsi que de subtilités quasi pathologiques. Cette interpénétration ne pouvait qu'induire une affectivité singulièrement complexe de l'âme humaine, dans laquelle le sentiment subjectif et passager de la simple amertume s'alliait au retrait méditatif du monde et à la tristesse - une tristesse confinant à la maladie - de la mélancolie au sens fort du terme. C'est à cette époque aussi que l'on commença à remplacer les verbes ”attrister” et ”s'attrister” par ”mérencolier” et ”se mérencolier”, et que leurs dérivés ”mérencoliser” et ”mérencomoyer” prirent le sens de ”réfléchir” et de ”sombrer dans la méditation la plus noire” »[31]. De cette confusion naquit un nouveau sentiment, l'Affliction, qui représentait la synthèse entre la tristesse et la mélancolie et qui était « une émotion particulière qu'une conscience suraiguë du moi rendait tragique »[32].

 

L'une des plus belles manifestations de l'hypostase littéraire de la mélancolie est à observer dans les poésies de Charles d'Orléans. A un âge très avancé (« Es derreniers jours de ma vie »), le poète se découvre « Escollier de Merencolye », « a l'estude tenu » par sa morose geôlière. Ailleurs, il se dit « chartreux de merencolye » : ce sont sans doute des métaphores séduisantes pour désigner une captivité qu'il a éprouvée réellement. Mais la plus spectaculaire des ces occurrences dans sa poésie est celle du Rondeau 270, auquel Jean Starobinski a consacré une brillante analyse[33]. Dans ce texte, la mélancolie devient une source où le poète cherche « L'eaue d'Espoir » qui l'aide à survivre : mais la source en est souvent tarie. Il la voit pourtant, cette eau, « Necte » et « esclercie », mais aussitôt elle se trouble. Or c'est à partir de ce moment que tout devient intéressant, car à cette eau trouble le poète trouve une utilisation originale :

 

« D'elle trempe mon ancre d'estudie

Quand j'en escrips, mais pour mon cueur irer,

Fortune vient mon pappier dessirer,

Et tout gecte par sa grant felonie

Ou puis parfont de ma merencolie. »

 

« L'eau sombre se mue en matériau d'écriture : un déplacement métaphorique nous conduit dans le domaine de l'application studieuse. (...) Ecrire, c'est former sur la page blanche des signes qui ne deviennent lisibles que parce qu'ils sont de l'espoir assombri, c'est monnayer l'absence d'avenir en une multiplicité de vocables distincts, c'est transformer l'impossibilité de vivre en possibilité de dire... Mais cette possibilité est à peine entrevue que la voici brutalement interrompue (...) L'oeuvre ne s'achève pas : une puissance hostile vient la mutiler. Le poème est mis en pièces. Quand l'espoir a viré au noir, quand plus rien ne nous porte vers le futur, la réalité présente se disloque, ses éléments ne possédant plus le pouvoir de tenir ensemble. (...) ce poème décrit l'échec de l'écriture. Pour décrire la stérilité mélancolique, il (l'auteur, n. n.) s'est élevé hors du règne délétère de la mélancolie : un surcroît mystérieux de pouvoir est intervenu, qui permet au poète de parler pour dire qu'il est réduit au silence »[34].

Le lecteur d'aujourd'hui sera sans doute impressionné par la modernité de ce poème qui pose le problème de l'écriture à partir de l'expérience mélancolique. L'eau claire de la fontaine, dont la source est parfois tarie, se densifie et transgresse sa condition pour acquérir une autre qualité, celle d'humeur noire - que le poète va utiliser comme encre pour écrire son poème. De cette manière, la mélancolie comme état d'âme rejoint sa place initiale dans le système des quatre humeurs d'où elle s'était évadée pour atteindre à un statut poétique - ou mieux encore, c'est le poète qui la relègue aux côtés de ses trois soeurs, tout en lui trouvant un emploi noble. Mais parallèlement à ce processus, « Fortune », pour ne pas dire le mauvais sort, ne tolérera pas le sens positif que l'on donne à la bile noire et déchirera le papier en plongeant le versificateur dans un silencieux désespoir... comme il sied bien à tout mélancolique. Cette métaphore de l'écriture qui ne s'accomplit pas exerce une incessante fascination parce qu'elle donne lieu à un paradoxe : celui qui écrit son poème avec l'encre de la mélancolie ne voit pas son poème survivre et se trouve réduit au silence, mais il arrive pourtant à communiquer cela à travers un poème. Etrange impossibilité logique - que nous n'allons pas questionner par peur de sombrer dans une impasse. Bien que, d'autre part, la mélancolie nous fournisse sans cesse un nombre considérable d'exemples similaires.

La mélancolie poétique  ne se limite pourtant pas à la littérature française. A partir du XVe siècle, on la rencontre dans tout l'espace européen : en Italie, comme en Allemagne et en Angleterre. Elle sera inventée, vécue ou exprimée par des écrivains obscurs ainsi que de premier rang, appartenant à toutes les couches sociales et vivant à des époques différentes : Boccace, Andreas Tscherning, Shakespeare, Ben Johnson, John Milton, pour ne plus mentionner ceux qui sont moins connus. Elle sera tenue en honneur par l'époque baroque et deviendra l'emblème de l'époque romantique. Don Quichotte, malade des fantasmes que suscite la mélancolie, sera l'exemple vivant des ambivalences qu'elle comporte.

Mais son évolution est à tel point imprévisible, qu'il devient difficile d'expliquer un autre paradoxe, fourni par l'histoire : comment se fait–il qu'au moment où l'expression poétique de l'humeur mélancolique prend « une forme de plus en plus conventionnelle » et où « le sentiment lui–même tendait grandement à s'émousser »[35], c'est–à–dire vers la fin du XVIIIe siècle - comment se fait–il donc qu'à cette époque déjà toute une génération de poètes (allemands, anglais, français), en font le sentiment dominant ? C'est une question à laquelle nous ne saurions répondre qu'en invoquant la vitalité exceptionnelle non pas d'un sentiment[36], mais d'une idée qui l'exprime. A moins que les romantiques n'aient découvert sous l'étiquette de mélancolie quelque chose d'essentiel qui avait trait à la source même de leur sensibilité, car leur attachement à cette idée n'est pas à mettre tout simplement au compte du prestige dont elle jouit encore : ce prestige est trop déclinant pour le souffle novateur qui les anime.

De ce point de vue, le romantisme reste encore une énigme. Il faudra se pencher sur cette question pour voir surtout s'il n'y a pas parmi les romantiques des écrivains qui s'en démarquent de manière critique. Mais reprenons pour l'instant le fil de notre investigation autour de l'idée de mélancolie et voyons quelles sont les modifications majeures qui surviennent au niveau de son contenu notionnel à partir du XVIe siècle.



[1] J. Pigeaud, op. cit.,  p.63–64. Cf. également idem, « Fatalisme des tempéraments et liberté spirituelle dans l'Examen des esprits de Huarte de San Juan », in Littérature, médecine, société,  Université de Nantes, n° 1, 1979, p.115–158.

[2] Sur Rufus d'Ephèse, cf. R. Klibansky, E. Panofsky, F. Saxl, op. cit.,  p. 99–107.

[3] Ibidem,  p. 104–105.

[4] Ibid.,  p. 105–106.

[5] Ibid.,  p. 108–122.

[6] Ibid.,  p. 111.

[7] Nous avons utilisé les données contenues dans le tableau dressé par les auteurs de Saturne et la mélancolie,  p. 114–117.

[8] Ibid.,  p. 181–197.

[9] Ibid.,  p. 184  sq.

[10] Ibid.,  p. 188.

[11] Apud R. Klibansky, E. Panofsky, F. Saxl, op. cit.,  p. 190.

[12] Ibidem,  p. 194.

[13] Jean Céard, « Folie et démonologie au XVIe siècle », in Folie et déraison à la Renaissance,  Colloque international tenu en novembre 1973 sous les auspices de la Fédération Internationale des Instituts et Sociétés pour l'Etude de la Renaissance, Ed. de l'Université de Bruxelles, Bruxelles, 1976, p. 135–136. Sur le même sujet, cf. François Azouvi, « La peste, la mélancolie et le diable ou l'imaginaire réglé » in Diogène,  n° 108, 1979, p. 124–143.

[14] Ibidem,  p. 137.

[15] Cf. « Saturne, astre de la mélancolie », in R. Klibansky, E. Panofsky, F. Saxl, op. cit.,  p. 199–347.

[16] Ibid.,  p. 201.

[17] Ibid.,  p. 224–225.

[18] Ibid.,  p. 402–403.

[19] Ibid.,  p. 404–405.

[20] Voir des fragments de sa correspondance avec Giovanni Cavalcanti in R. Klibansky, E. Panofsky, F. Saxl, op. cit.,  p. 408–411.

[21] Ibid.,  p. 411–414.

[22] Ibid.,  p. 415.

[23] Ibid.,  p. 416.

[24] Ibid.,  p. 582.

[25] Ibid.,  p. 351-387.

[26] Ibid.,  p. 351.

[27] Ibid.,  p. 351-352.

[28] Ibid.,  p. 352-353.

[29] Ibid.,  p. 356.

[30] Cf. ibid.,  p. 356-357.

[31] Ibid.,  p. 375.

[32] Ibid.

[33] Jean Starobinski, « L'encre de la mélancolie », in La nouvelle revue française,  mars 1963, 11e année, nº 123, p. 410–423.

[34] Ibidem,  p. 422–423.

[35] R. Klibansky, E. Panofsky, F. Saxl, op. cit.,  p. 385.

[36] Auquel par ailleurs on peut prêter toutes les caractéristiques que l'on veut, celle de l'universalité par exemple, mais pas la vitalité puisque la mélancolie signifie exactement le contraire.

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