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L'UNITÉ EUROPÉENNE COMME ENJEU DE L'ŒCUMÉNISME

Au niveau mondial, l'œcuménisme concerne trois grands ensemble: catholicisme, protestantisme, orthodoxie [...]

Au niveau européen, évoquer les parties en présence, les désigner, revient à définir les frontières de l'Europe, ce qui n'est pas simple. D'un point de vue critique religieux, nonobstant la présence de minorités parfois importantes - musulmanes, juives ou autres - ou celle, discrète, de chrétiens orthodoxes. "l'Europe de quinze" aujourd'hui, à une exception près (la Grèce) s'inscrit dans l'espace de la chrétienté d'Occident. Même si elle se compose de plusieurs familles, il s`agit bien de la chrétienté issue culturellement et théologiquement de la "romanité", héritière principalement des pensées de saint Augustin et de saint Thomas. L'exception grecque ne permet pas pour l'heure de considérer que l'Europe qui se forme soit ouverte à la chrétienté d'Orient. Le choix n'est pas fait. Or de ce choix peut dépendre le contenu de l'espace européen.

La construction européenne en effet s'articule autour de deux paramètres. D'abord, celui de son contour: va-t-elle de l'Atlantique à l'Oural ? S'arrête-t-elle aux portes de l'orthodoxie en général, ou, éventuellement, de celles de la Russie uniquement ? La réponse à la deuxième question peut dépendre de celle qui sera faite à la première. C'est sur ce point, semble-t-il, que l'œcuménisme peut jouer un rôle de premier plan [...]

En 1959, le général de Gaulle, dans une perspective très "souverainiste" certes, envisageait l'Europe "de l'Atlantique à l'Oural", ce qui impliquait sans autres précisions l'intégration de tous les pays orthodoxes [...] Mais il y a d'autres approches politiques. En juin 1999, Johannes Farnleitner, ministre autrichien des finances et ex-président de la Confédération internationale des associations catholiques des hommes, déclarait: "L'Europe s'arrête là où commence l'orthodoxie" (Service Orthodoxe de Presse 240, 14). Deux ans plus tôt, en 1977, dans un article paru dans Turkish Daily, Henri Kissinger déclarait: "Les Grecs sont difficiles à gouverner, ainsi devons-nous les frapper au plus profond de leur héritage culturel [...] Je pense que nous devons porter des coups sur leur langue, leur religion, leur culture et leur patrimoine historique, afin d'éliminer chez eux toute possibilité de progrès, de prééminence et de domination [...]"

Inutile de souligner l'effet que peuvent produire ces prises de position non seulement sur les autorités religieuses orthodoxes mais aussi sur les peuples orthodoxes dans leur ensemble.

L'"Europe des esprits" ne peut être que la Grande Europe intégrant toute la chrétienté, donc toute l'Orthodoxie. Seule une "chrétienté une" peut infléchir le contenu de l'Europe qui se construit en raison même de la diversité des cultures chrétiennes, des spiritualités, de leur relation au monde et au sens de la vie. L'intégration des diversités est non seulement souhaitable, elle est nécessaire; elle est la condition même de l'unité chrétienne.

Le patriarche Batholomée I-er, lors de son voyage en Roumanie en octobre 1999 affirmait: "dans une Europe qui est actuellement à la recherche de son unité économique et politique, mais aussi spirituelle, l'Église orthodoxe a un rôle important à jouer pour la réalisation de cette unité", et d'ajouter: "Si l'Europe occidentale souhaite sortir de l'impasse spirituelle où elle se trouve aujourd'hui, elle doit retourner à ses sources et resserrer ses liens avec Dieu et sa création, au lieu de succomber à l'orgueil par une vaine attitude de supériorité."

(d'après Jean Gueit, L'unité européenne comme enjeu de l'œcuménisme, SOP, no 251, 2000)