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LA THÉOSIS ET L'ESPRIT SAINT

La création du monde se trouve au terme du mouvement descendant des actes de Dieu: du Père par le Fils dans l'Esprit Saint; par contre, l'ascension de l'homme, l'économie du salut, suit l'ordre inverse: du Saint-Esprit (qui, selon le fameux adage patristique, nous est plus intime, plus intérieur que nous-mêmes) par le Fils vers le Père: de l'intériorité pneumatophore par la structuration christique (membres du Corps théandrique) vers l'abîme du Père. Dans cette élévation, l'Esprit Saint, sans être ni "spiration passive" ni "exhalaison d'amour", se révèle l'Esprit de Vie dont l'agapé est l'émanation même. Saint Basile, dans son livre sur l'Esprit Saint, définit clairement son rôle ministériel: "La créature ne possède aucun don qui ne vienne de l'Esprit; il est le sanctificateur qui nous réunit à Dieu". La pneumatologie, développée surtout en Orient, en appelant l'Esprit "donateur de vie et trésor de grâce", le définit principe actif de toute opération divine. Il ne faut aucunement y voir le "monophysisme mystique" ou "pneumatique" qui dissoudrait l'humanité du Christ dans la lumière incréée de l'Esprit Saint. L'économie du Fils et celle de l'Esprit convergent vers le Père, source de l'unité trinitaire et de la vie spirituelle des hommes. Les saints sont parfaitement dans le réel de l'Incarnation et leur "cœur s'enflamme d'amour pour la création entière". La "prière de Jésus" invoque le nom même de l'humanité du Sauveur et se réfère intérieurement au mystère eucharistique, mais celui-ci implique l'épiclèse comme condition préliminaire. En effet, l'Orient n'a pas établi des différenciations précises entre les dons, les charismes, les vertus morales et théologales, la différence entre la grâce habituelle et actuelle, mais il a insisté d'emblée sur la nature ignée, dynamique de la grâce dans toutes les formes de participation en vue de la théosis. L'âme, devenue par grâce pneumatophore, est christifiée, et c'est le gamos mystique et adoption déifiante (Saint Macaire, Hom. 1, 2. 2) par le Père.

En parlant du Christ, le Credo dit "Lumière de la lumière" et le baptême s'appelle "illumination". Saint Syméon dit: "Ton âme, en accueillant la grâce, brillera toute entière pareille à Dieu lui-même". C'est toute la théorie de saint Grégoire de Nysse: l'âme reçoit le disque de soleil, inhabitation perçue par les yeux de la foi. L'œil héliomorphe voit ce qui lui est homogène, co-naturel, la lumière est son élément; l'œil ne capte pas seulement, il est aussi émetteur de lumière, mais pour cela, il doit coïncider avec l'œil de la Colombe, l'œil de l'Esprit Saint (Saint Grégoire de Nysse, De infant. P. G. 46, 173 D). "La gloire des yeux c'est d'être les yeux de la Colombe" (In Cant. P. G. 44, 836 CD), l'homme voit par l'Esprit Saint. Ainsi, la lumière du Thabor contemplée par les hésychastes montre la gloire divine incréée [...]

L'Esprit Saint ramène l'esprit humain à son centre ontologique, lui révèle l'image de Dieu ouverte à la transcendance divine, et d'autre part, dans sa dimension ecclésiale ouverte à l'intériorité inter-subjective et réciproque de tous. La charité cosmique "enflamme le cœur d'amour pour toute créature". C'est la vision des essences ou des logoï des êtres, des pensées de Dieu sur le monde. L'humilité-obéissance, selon saint Basile, place dans "la configuration au Christ crucifié, obéissant", c'est le renoncement radical à toute appropriation de la grâce de l'Esprit.

La tendance anti-contemplative oppose l'éros à l'agapé et confond l'intériorité avec l'égocentrisme. Or, pour saint Grégoire de Nysse, l'éros s'épanouit en agapé et en amour du prochain. "Dieu est le générateur de l'agapé et de l'éros" dit saint Maxime (Div. Nom. 4; P. G. 4, 265 C). Les deux se complètent, l'éros, mû par l'Esprit, sort à la rencontre de l'agapé divine. L'épiclèse de l'union mystique est fondamentale, c'est parce que l'homme est devenu pneumatophore qu'il devient christophore. Le Royaume de Dieu des Évangiles est la "donation du Saint-Esprit". Dans la mystique occidentale du type de Tauler ou d'Eckhart, rien ne vient pour s'intercaler entre l'âme et le Christ. Pour l'Orient, seul Dieu fait connaître Dieu, et c'est l'Esprit Saint qui unit au Fils et par lui au Père.

L'intériorité de la vie spirituelle règle la question: activisme ou état contemplatif? Saint Maxime (Cent. Car. 6; P. G. 90, 985 AB; aussi 90, 1041 D) établit une équivalence du monde monacal et laïc: aux contemplatifs la vision, aux actifs le sentiment de la présence. Saint Séraphin de Sarov répond à cette question: "Acquiers la paix intérieure et une multitude d'hommes trouveront leur salut auprès de toi" (Behr-Siegel, Prière et Sainteté dans l'Église Russe, p. 139). Tout est déterminé par la présence de Dieu et la progression dans la communion déifiante. (Paul Evdokimov, L'Orthodoxie, Bibliothèque théologique, Neuchâtel, Éditions Delachaux & Niestlé, 1965, p. 111-113)