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LE GRAND CANON[1]OU LE CHANT DES LARMES

Les larmes et la prière sont pour l'ascétique et la mystique orthodoxes le vrai miroir de l'homme, de l'univers et de Dieu. Les larmes "fondent" l'abus de toute solidificaton et durcissemnet de l'âme humain, éteignent les passions, mais elles lavent et fertilisent aussi.

L'âme pénitente, dans le Grand Canon, ne cesse d'implorer le don des larmes, ce penthos que le français classique et ecclésiatique traduisait par le mot "componction", aujourd'hui presque incompréhensible ou source de contre-sens. Le penthos, c'est la contrition, le cœur de pierre qui se brise, la venue d'une tendresse ontologique. Ce qui lézarde la pierre du cœur, c'est la "mémoire de la mort", quand la mort est ressentie comme un état spirituel dans lequel l'humanité est ensevelie avec ma complicité. Il y a là une récapitulation de la "théologie de la chute", à laquelle se voue le monachisme, surtout, mais non uniquement, dans l'Orient chrétien: "deuil" incessant mené par ces hommes vêtus de noir, chant de l'exil, "sur les rives des fleuves de Babylone", chant de nostalgie d'Adam après la perte du Paradis [...], la nostalgie de toute l'humanité en même temps [...] La prière sans cesse répétée, avec une si grande tristesse: "Aie pitié de moi, ô Dieu, aie pitié de moi", suffit pour créer cette ambiance de deuil.

Les larmes nous insèrent dans le mystère de l'Agonie, à Gethsémani, dans le mystère de la Croix, car la "source des larmes" coule du côté transpercé du Seigneur. En elles résonne le gémissement de l'Esprit, c'est l'Esprit qui pleure doucement en l'homme. Avec ferveur, ô Dieu qui sauve / je t'offre les larmes et les gémissements de mon cœur. (6 O, 1 t)[2] ; elles éteignent la brûlure vaine des passions: Pour éteidre le feu des passions, Marie[3], / tu arrosaias ton âme de larmes. / Accorde-moi de participer à cette grâce. (6 O, 15 t)

Peu à peu, la "mémoire de la mort" devient "mémoire de Dieu", mémoire du Dieu qui descend en enfer pour nous libérer. Alors des larmes d'aflliction, sur mon propre péché, sur la tristesse et l'angoisse de la condition humaine telles que le Christ les récapitule dans sa Passion, se métamorphosent en larmes de gratitude, d'émerveillement et de joie: car le Christ, et tout en lui, même Gethsémani, débouche sur la joie de la résurrection...

Les larmes les plus chères à saint André de Crète sont celles de la prostituée, où le repentir et l'amour ne se séparent pas: Les larmes de la prostituée, / moi aussi je te les offre, ô Compatissant. (2 O, 8 t) et identifiées au parfum que la femme a versé sur la tête du Christ: Comme un flacon de parfum, ô mon Sauveur, / je répands sur ta tête la myrrhe de mes larmes. / Je crie vers toi comme la pécheresse / Quand elle implorait ton amour. (8 O, 3 C, 16 t)

L'eau des larmes est la même que celle du baptême. Les larmes rendent agissante la grâce baptismale. "Elle est plus grande que le baptême lui-même cette source de larmes qui jaillit après le baptême", dit saint Jean Climaque (L'Échelle sainte, 7-e degré, 8, p. 114). Le vêtement de lumière que l'homme perd avec la chute, qu'il retrouve avec le baptême mais souille par la suite, ce sont les larmes qui le font à nouveau resplendir. Le Grand Canon insiste sur cette dimension sacramentelle des larmes: Hélas! La boue m'asphyxie. Ô mon Maître, / lave-moi dans l'eau de mes larmes / pour faire étinceler comme neige /ma tunique charnelle. (5 O, 14 t)

Les larmes sont aussi rapprochées de l'onction royale, de l'onction chrismale, conféré au baptisé et qui fait de lui un roi, un prêtre, un prophète. David, élu comme roi, / reçut l'onction de l'huile sainte. / Et toi, mon âme, si tu désires le Royaume, / verse sur toi l'onction de ses larmes. (6 O, Béat., 13 t) Condition royale admirablement stylisée par saint Jean Climaque: "Sois comme un roi dans ton cœur, siégeant sur le trône élevé de l'humilité, et commande au rire: Va, et qu'il aille; aux douces larmes: Venez, et qu'elles viennent; au corps désormais serviteurs et non plus tyran: Fais cela, et qu'il le fasse." (L'Échelle Sainte, 7-e degré) L'âme est envahit d'une immense douceur spirituelle (2 O, 1 C, 22 t), d'une tendresse divine de tout l'être, tendresse dont l'image humaine par excellence est la Mère de Dieu: espérence et protection de ceux qui la glorifient (1 O, théot.), havre de ceux que ballote l'orage (2 O, 2 C, théot.). Toi qui as enfanté la joie, / donne-moi le deuil du repentir / par lequel je trouverai un jour / ô ma Reine, / la divine consolation. (9 O, 1 C, théot.) (d'après Olivier Clément, Le chant des larmes, Desclée de Brouwer, Paris, 1982)


[1] Dans certains livres, comme par exemple Olivier Clément, Le chant des larmes, Desclée de Brouwer, Paris, 1982, la graphie pour canon est canôn.

[2] 6 O, 1 t = sixième ode, premier tropaire; 8 O, 3 C, 16 t = huitième ode, troisième chant, seizième tropaire; théot = théotokion.

[3] Il s'agit de sainte Marie l'Égyptienne.

 

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This books was first published on paper by the Editura Universitatii din Bucuresti, under ISBN 973-575-635-8.
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