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AUX ORIGINES DES APOPHTEGMES

Apophtegme n'est pas le plus ancien mot pour désigner les paroles des Pères. Dans les documents primitifs nous trouvons logos et surtout rhêma: "Abba, dis-moi un rhêma". Les trois termes sont dans la Bible, les deux premiers désignant la parole de Dieu et aussi, dans le Nouveau Testament, les paroles du Christ. On sait que le troisième, rhêma, qui correspond à l'hébreu dabar signifie autant un fait, un événement, une chose qu'une parole prononcée. Ainsi dans l'Évangile, quand Luc dit que "Marie conservait tous ces rhémata dans son cœur" (Lc 2, 19). Du sens de ce terme, on retiendra le rapport à la vie et à l'action; ce ne sont pas des paroles vides, des paroles en l'air, ce sont des paroles porteuses de vie et efficaces, parce qu'elles viennent de Dieu ou d'un homme de Dieu. Et elles deviennent sources de vie chez le disciple qui les reçoit avec joie et les met en pratique: "Abba, dis-moi une parole que j'accomplirai pour être sauvé".

Le terme rhêma exprime donc bien le poids que porte en elle la parole d'un Père du désert pour celui qui la sollicite et pour celui qui la profère […]

Alors que rhêma indique le caractère propre de la parole par son contenu, apophtegma désigne la forme littéraire. Les Grecs distinguaient la sentence (gnôme), l'apophtegme et le récit (chréia). La sentence était une maxime de sagesse énoncée dans l'abstrait et qui pouvait être mise par écrit sans avoir été prononcée. Le récit est la relation circonstanciée d'un événement qui peut comporter des paroles, mais celles-ci ne sont pas le principal. Dans l'apophtegme, au contraire, la parole est l'essentiel et cette parole est rapportée avec les circonstances dans lesquelles elle a été prononcée et qui en éclairent le sens. Le terme "apophtegme" a été, semble-t-il, appliqué aux paroles des Pères du désert par un moine du nom de Zosime, qui vivait en Palestine, au VIe siècle. Ce Zosime, ami de Dorothée de Gaza, était comme lui, un lettré. À son époque, les paroles des Pères avaient été réunies en recueils qui, par leur ordonnance, rappelaient des recueils analogues de paroles d'hommes célèbres. Au Ier siècle de notre ère, Plutarque avait rassemblé sous le terme d'Apophtegmes les paroles mémorables de personnages illustres, rois, capitaines ou sages.

Comme le rhêma, l'apophtegme est en rapport étroit avec la vie, c'est une tranche de vie. Plutarque avait écrit des Vies de personnages célèbres. Il fit ensuite des recueils d'apophtegmes de ces mêmes personnages à l'intention de ceux qui n'avaient pas le loisir de lire les Vies et aussi pour que les lecteurs voient mieux, prises sur le vif, la physionomie et la pensée de chacun de ces personnages. Leurs paroles traduisent simplement leur réaction devant tel événement, ou ce sont des réponses de sagesse à des questions qu'on leur pose. Tels sont aussi les Apophtegmes des Pères, paroles jaillies de la vie au gré des circonstances concrètes de l'existence vécue au désert. En tête des recueils, on trouve souvent des formules qui soulignent le lien essentiel des paroles et de la vie, du dire et du faire. Une ancienne collection conservée en éthiopien est intitulée: "Paroles des Pères: comment ils ont vécu". Ce lien se retrouve dans le double titre de la tradition latine: "Vitae Patrum, Verba seniorum"; c'est un seul et même ouvrage qui ne contient que des "paroles de vie", des paroles vécues avant d'être prononcées et proférées uniquement pour transmettre la vie…

Henri Brémond présentait "la littérature du désert comme une succession de couches géologiques: au ras du sol, la terre cultivée et ses moissons opulentes…; plus bas les recueils, les apophtegmes transmis par la tradition […] ; enfin, tout au fond, le mince filon, ou plutôt les paillettes d'or pur, les propres paroles des anciens Pères"[1].

… À mesure que "le désert devint une cité", comme le dit saint Athanase dans la Vie d'Antoine, il y eut de fréquentes relations entre les moines. Les principales occasions en étaient les visites qui se faisaient de cellule à cellule, les rassemblements hebdomadaires pour la liturgie dominicale, et certains travaux effectués en commun, comme les moissons. Quand plusieurs moines étaient réunis autour d'un ancien, il se tenait une sorte de conférence, et les questions suscitaient des réponses qui ont alimenté largement les recueils d'apophtegmes.

Mais la source principale des apophtegmes sont assurément les relations des jeunes moines avec les anciens […] Pour beaucoup d'anachorètes, la rencontre la plus mémorable devait être la première, celle où le nouveau venu au désert se trouvait en présence d'un Père vénérable. Rencontre d'autant plus précieuse qu'elle pouvait ne plus se renouveler. Mais une seule parole reçue à ce moment privilégié pouvait marquer un moine pour toute la vie…

C'est manifestement surtout par la tradition orale que se sont transmis les apophtegmes des premières générations d'anachorètes durant le IVe siècle et la première moitié du Ve siècle. De petits recueils écrits ont pu être constitués avant la fin du IVe siècle, comme sembleraient l'indiquer les quelques apophtegmes groupés par Evagre et Cassien dans leurs écrits et des œuvres comme l'Histoire Lausiaque et l'Histoire des moines en Égypte. Mais les deux plus importantes que nous connaissions, situées au passage de la tradition orale à la tradition écrite, sont du milieu du Ve siècle: la collection éthiopienne dont nous avons parlé et la série d'apophtegmes insérée par abba Isaïe dans son Asceticon.

(d'après Dom Lucien Regnault, Les Pères du désert à travers leurs apophtegmes, Abbaye Saint-Pierre de Solesmes, 1987, pp.57-68)


[1] La Vie spirituelle, t. 140, no. 669, 1986, p. 148.