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MARIOLOGIE BIBLIQUE ET LITURGIE BYZANTINE

La liturgie mariale byzantine ne s'est pas bornée à établir un système de lectures bibliques pour les fêtes de la Sainte Vierge. Comme toutes les autres liturgies mariales, elle utilise également un certain nombre de psaumes. Deux d'entre eux y tiennent une place toute particulière: ce sont le psaume 44 (45), qui chante un épithalame royal, et le psaume 131 (132), qui glorifie le transfert de l'arche de l'Alliance dans la cité royale de David. Les formulaires de presque toutes les fêtes mariales byzantines utilisent ces deux pièces comme des psaumes d'entrée ou des psaumes alléluiatiques ou bien ils leur empruntent leurs versets pour les prokimena ou les stiches desdites fêtes[1]. Notons enfin, pour achever notre tableau d'inspiration biblique de la liturgie mariale byzantine, l'abondante imagerie biblique utilisée par les mélodes de l'Église orientale dans les tropaires, les stichères et les canons des fêtes de la Vierge ainsi que dans l'Hymnographie mariale en général. Cette imagerie n'est pas seulement liée aux thèmes des lectures et des autres pièces bibliques contenues dans les formulaires des fêtes en question (échelle de Jacob, arche de l'Alliance, temple de Sion, reine de l'Épithalame, etc.), mais elle relève également de toute une foule d'autres thèmes, dont les principaux sont ceux du Paradis, de l'Exode (buisson ardent, nuée protectrice pendant la marche dans le désert, mer Rouge qui engloutit le Pharaon), et de divers miracles relatés dans les livres historiques ou prophétiques (toison d'or de Gédéon, verge d'Aron, montagne dont se détache une pierre sans l'intervention d'aucune main, mère vierge d'Emmanuel, miracle des trois enfants dans la fournaise, etc). Presque toute cette imagerie s'est trouvée rassemblée dans le célèbre Hymne Acathiste de la liturgie byzantine. Ce dernier, composé probablement vers 620, a fait originairement partie de l'office de l'Annonciation; aujourd'hui il constitue à lui tout seul un office marial indépendant: celui du Carême, spécialement consacré par le Triodion à la glorification de la Mère de Dieu […]

Le texte biblique Ez 43, 27-44, on le sait maintenant, est apparu pour la première fois à Jérusalem au Ve siècle dans le formulaire de la fête mariale que l'on y célébrait à la date du 15 août au sanctuaire de Gethsémani. Il a eu, depuis, une très grande influence dans la liturgie orientale: des commentateurs, comme Théodoret de Cyr et saint Jérôme, et, avec eux, les hymnographes, ont dit de ce texte qu'il contenait une image de la maternité virginale de Marie. Or, ce détail de la vision prophétique d'Ézéchiel est destiné, ainsi qu'en témoigne tout son contexte tant littéraire que religieux, à mettre en relief la grande vérité de la sainteté et de l'inaccessibilité de Dieu […]

Parlons encore de la riche imagerie poétique du psaume 44 (45). L'Église d'Orient se sert de différents versets ou des images isolées de ce psaume pour parler de la place de Marie dans le royaume de la Gloire[2] , de son obéissance à la Parole de Dieu[3], de sa vénération par toutes les générations qui l'ont proclamée bienheureuse[4] . De plus, la liturgie de la Présentation de la Vierge au Temple se sert tout spécialement de divers éléments empruntés à cet épithalame pour la description du cortège des jeunes filles, qui, selon le Protévangile de Jacques, accompagna Marie de la maison de ses parents jusqu'au Temple de Jérusalem. Toutes ces applications du psaume 44 (45) découlent d'une adaptation littéraire de son imagerie, laquelle, il faut le dire, convient à merveille pour une glorification poétique des épousailles du Christ et de l'Église personnifiée par la Vierge, et pour une évocation de tout ce qui a pu résulter pour Marie elle-même du fait de cette réalité mystique. On serait, cependant, tenté de croire qu'étant donné la portée messianique de cet épithalame, son association à la Sainte Vierge aurait été le fait non d'une poétique d'images mais d'une véritable interprétation typologique du psaume. Or, les réalités messianiques, préfigurées par ce dernier, ressortent de son sens religieux général ainsi que du fait que tout roi d'Israël est, par là même, une figure du Messie. Ce serait une erreur grave de vouloir faire résider la typologie dans la seule ressemblance des termes employés dans la traduction de ce psaume dans les Septante avec ceux que l'on rencontre à propos du Christ et de la Vierge dans l'Évangile, les apocryphes ou les formulations doctrinales de l'Église. Donc, comme c'était le cas dans le chapitre 44 d'Ézéchiel, le psaume 44 (45) sert ici à exprimer une vision théologique de l'Église, et non à fournir un appui scripturaire à un enseignement doctrinal.

(d'après Alexis Kniazeff, La Mère de Dieu dans l'Église Orthodoxe, Paris, Éditions du Cerf, 1990, pp. 159-163)


[1] À côté de ces psaumes mariaux majeurs, la liturgie mariale byzantine utilise également des versets des psaumes 4, 45, 65, 75, 85, 92, 96, 97, 99, 114, 115, 117, 126 etc.

[2] Les versets 9 et 15 de ce psaume sont entrés dans le formulaire de la proskomidie. Le prêtre les récite lors de l'extraction de la parcelle en l'honneur de la Vierge.

[3] Le verset 11 qui sert parfois de prokimenon marial.

[4] Le verset 18 qui constitue le prokimenon habituel des fêtes de la Sainte Vierge.