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MARTYRE D'EUDORE ET DE CYMODOCÉE

Lorsque l'empereur parut, les spectateurs se levèrent, et lui donnèrent le salut accoutumé. Eudore s'incline respectueusement devant César. Cymodocée s'avance sous le balcon pour demander à l'Empereur la grâce d'Eudore, et s'offrir elle-même en sacrifice. La foule tira Galérius de l'embarras de se montrer miséricordieux ou cruel: depuis longtemps elle attend le combat; la soif du sang avait redoublé à la vue des victimes. On crie de toutes parts:

"Les bêtes! Qu'on lâche les bêtes! Les impies aux bêtes!"

Eudore veut parler au peuple en faveur de Cymodocée; mille voix étouffent sa voix:

"Qu'on donne le signal! Les bêtes! Les chrétiens aux bêtes!"

Le son de la trompette se fait entendre: c'est l'annonce de l'apparition des bêtes féroces. Le chef des rétiaires traverse l'arène, et vient ouvrir la cage d'un tigre connu par sa férocité.

Alors s'élève entre Eudore et Cymodocée une contestation à jamais mémorable: chacun des deux époux voulait mourir le dernier.

- Eudore, disait Cymodocée, si vous n'étiez pas blessé, je vous demanderais à combattre la première; mais à présent, j'ai plus de force que vous et je puis vous voir mourir.

- Cymodocée, répondit Eudore, il y a plus longtemps que vous que je suis chrétien: je pourrais mieux supporter la douleur, laissez-moi quitter la terre le dernier. …

La trompette sonne pour la seconde fois.

On entend gémir la porte de fer de la caverne du tigre: le gladiateur qui l'avait ouverte s'enfuit effrayé. Eudore place Cymodocée derrière lui. On le voit debout, uniquement attentif à la prière, les bras étendus en forme de croix, et les yeux levés vers le ciel.

La trompette sonne pour la troisième fois.

Les chaînes du tigre tombent et l'animal furieux s'élance en rugissant dans l'arène: un mouvement involontaire fait tressaillir les spectateurs. Cymodocée, saisie d'effroi, s'écrie:

"Ah! Sauvez-moi!"

Et elle se jette dans les bras d'Eudore qui se retourne vers elle. Il la serre contre sa poitrine, il aurait voulu la cacher dans son coeur. Le tigre arrive aux deux martyrs. Il se lève debout et, enfonçant ses ongles dans le flanc du fils de Lasthénès, il déchire avec ses dents les épaules du confesseur intrépide. Comme Cymodocée, toujours pressée dans le sein de son époux, ouvrait sur lui des yeux pleins d'amour et de frayeur, elle aperçoit la tête sanglante du tigre auprès de la tête d'Eudore. À l'instant la chaleur abandonne les membres de la vierge victorieuse; ses paupières se ferment; elle demeure suspendue aux bras de son époux ainsi qu'un flocon de neige aux rameaux d'un pin du Ménale ou du Lycée. Les saintes Martyres, Eulalie, Félicité, Perpétue, descendent pour chercher leur compagne: le tigre avait rompu le cou d'ivoire de la fille d'Homère. L'ange de la mort coupe en souriant le fil des jours de Cymodocée. Elle exhale son dernier soupir sans effort et sans douleur; elle rend au ciel un souffle divin, qui semblait tenir à peine à ce corps formé par les Grâces; elle tombe comme une fleur que la faux du villageois vient d'abattre sur le gazon. Eudore la suit un moment après dans les éternelles demeures.

Les époux martyrs avaient à peine reçu la palme que l'on aperçut au milieu des airs une croix de lumière, semblable à ce Labarum qui fit triompher Constantin; la foudre gronda sur le Vatican, colline alors déserte, mais souvent visitée par un esprit inconnu, l'amphithéâtre fut ébranlé jusque dans ses fondements; toutes les statues des idoles tombèrent et l'on entendit, comme autrefois à Jérusalem, une voix qui disait:

"Les dieux s'en vont".

(François René de Chateaubriand, Les Martyrs, livre XXIV)

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This books was first published on paper by the Editura Universitatii din Bucuresti, under ISBN 973-575-635-8.
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