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LE PROPHÉTISME DES CONFESSEURS

L'esprit prophétique n'a point abandonné complétement l'Église; il s'y est même solidement maintenu chez les confesseurs et les martyrs. Alors que le charisme du prophète se retire de la masse de l'Église, il surgit, avec tous ses caractères essentiels, dans la conscience de ceux qui, lorsque sévit la persécution, confessent leur Seigneur et acceptent de subir toutes les conséquences de leur attitude. Ces "hommes de l'Esprit", d'une sorte particulière, proclament un message en tous points semblable à celui que nous connaissons chez les inspirés de l'ancienne et de la nouvelle alliance. Ils sont bien les successeurs des prophètes…

Que le confesseur reçoive le Saint-Esprit, qui imprime sa marque sur lui, c'est ce qu'exprime bien la parole de 1 Pi. 4, 14: "Si vous êtes outragés pour le nom du Christ, vous êtes heureux, car l'Esprit de gloire, l'Esprit de Dieu repose sur vous". Ainsi le "souffrant" pour Jésus-Christ est un homme de l'Esprit.

Les affirmations générales d'après lesquelles le martyr est assimilé au prophète sont fort nombreuses chez les Pères et les écrivains de l'Église. Tertullien est très affirmatif: "le Saint-Esprit est entré avec vous en prison", déclare-t-il aux confesseurs. Les martyrs possèdent les prérogatifs des apôtres, dont ils sont les "rejetons" (Scorp. 9), car celui qui souffre pour le Christ témoigne que "le Saint-Esprit lui est communiqué". Plus nettement Tertullien affirme: "nous ne pouvons souffrir pour Dieu que si l'Esprit de Dieu est en nous" (Adv. Prax. 39).

Qu'il n'y ait point de martyre authentique sans la présence et l'action directe de l'Esprit, c'est ce qui est souvent répété. La Passion de Perpétue de Carthage rapporte que, dans la future martyre, réside "une grande vertu" (9. 1); le mot de vertu (virtus) est ici employé dans son sens fort de puissance divine. Pour Origène, c'est aux époques de persécution que "le Saint-Esprit se répand avec abondance" (Hom. Nb. 9. 2) et qu'il "parle à ceux qui consentent le sacrifice de leur vie" (Exh. 39). Plusieurs fois Cyprien mentionne les confesseurs "remplis du Saint-Esprit" (Ep. 66, 7. 2; 68, 5. 1). Eusèbe parle d'un certain Paul "très ardent et bouillonnant de l'Esprit" (Mart. Pal. 11. 5), ainsi que du jeune Porphyre "véritablement rempli de l'Esprit divin lui-même" (11, 9); également Julianus "exale la bonne odeur du Saint-Esprit" (11. 27). Ils sont tous des "réceptacles du Saint-Esprit".

Il y a plusieurs manières dont le "pneumatisme" des confesseurs se manifeste:

1. Le confesseur est gratifié des charismes propres aux prophètes. Presque toutes les formes du prophétisme chrétien ou israélite se retrouvent chez lui: il est particulièrement réceptif aux modes de l'action divine qu'ont connus les inspirés d'autrefois.

Parmi les charismes, la vision vient en bonne place. Étienne, "rempli du Saint-Esprit", a vu la gloire de Dieu et Jésus debout à ses côtés, et il s'écrit: "je vois ces cieux ouverts" (Ac 7, 55-56).

Le confesseur prononce, sous l'emprise de l'Esprit, des paroles prophétiques, souvent des paroles de prière adressées à Dieu. On dit que le martyr converse avec le Seigneur. Alexandre, à Lyon, en 177, "conversait dans son cœur avec Dieu" et Blandine était "en conversation avec le Christ" (Eus. HE V, 1, 51; 59). Perpétue dit: "je savais que je m'entretenais avec le Seigneur" (Passio 4, 2).

Souvent le confesseur parle en Esprit, non à Dieu, mais aux hommes. (Es 5, 12; Mt 10, 19-20; Luc 12, 11-12; Luc 21, 14-15; Mt 13, 11; Jn 15, 26-27). Saint Paul en fait aussi mention (1 Co 12, 3). Les Pères et les écrivains ecclésiaux soulignent souvent le fait que l'Esprit Saint parle par la bouche des confesseurs. Chez les martyrs, dit Tertullien, il "parle à notre sujet de ce que doit être notre confession" (Adv. Prax. 39).

Le confesseur est porte-parole de la communauté, il est celui à qui Dieu s'adresse pour instruire et consoler l'Église; les paroles inspirées des martyrs sont pour l'Église, comme l'étaient autrefois les "oracles pour Juda et Israël" des prophètes de l'ancienne alliance.

Pour exprimer le message que Dieu lui confie, le prophète ne fait pas que parler, il accomplit aussi des gestes. Les actes que doit faire le confesseur se résument dans l'acceptation de ses souffrances. Par la manière dont il les subit, il donne son témoignage d'homme de Dieu. Les épreuves auxquelles il est appelé sont terribles; le Saint-Esprit ne les abolit pas, il rend le patient "capable de souffrir" (Tertulien, Adv. Prax. 39). Il s'agit d'un don particulier auquel s'ajoute la paix et la sérénité. L'Esprit Saint ne vient pas seulement en aide au confesseur, mais habite au-dedans de lui, afin de le rendre capable de triompher de ses faiblesses humaines, de sa peur et de ses terribles souffrances.

2. Le martyr, comme le prophète, est un signe du Royaume de Dieu. Dieu donne au prophète ses dons pour manifester qu'une ère nouvelle est ouverte et que les temps messianiques sont arrivés. Le martyr présente le charisme; il parle et agit comme signe du Royaume qui vient.

3. La vocation du martyr est singulièrement semblable à celle du prophète; on n'est pas martyr par devoir; on le devient par une réponse à un ordre précis et personnel de Dieu (1 P 2, 20-21). Dans sa prière saint Polycarpe dit à Dieu: "Je te bénis de m'avoir jugé digne de ce jour et de cette heure" (Mart. Pol. 14, 2).

4. Prophètes et martyrs ont l'obligation de professer la droite doctrine. Ce qui séparait jadis le vrai et le faux prophète était la vérité du message proclamé. Ce qui sépare les vrais des faux martyrs, ce ne sont pas les souffrances endurées, ni la mort reçue, mais l'affirmation de la foi qu'ils ont professée. Ils sont des garants de la tradition et de la doctrine authentique de l'Église (Eus. HE V, 24, 2-5).

5. Le prophète et le martyr ont des droits reconnus par la communauté. Ils ont l'un et l'autre une position intermédiaire entre le fidèle et Dieu. Leur prière monte vers Dieu et Dieu l'écoute et l'exauce (Cyprien, Ep. 18, 1. 2).

(d'après Marc Lods, Précis d'histoire de la théologie chrétienne du IIe au début du IVe siècle, Neuchâtel, Delachaux & Niestlé, 1966)