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LE PÈLERINAGE

Ainsi, les langues parlent: au niveau de la perception des contenus, ils expriment, à propos du fait pèlerin, une sacralisation de l'espace et de la vie d'un temps sacré, une ritualisation nécessaire et, dans les circonstances exceptionnelles qui lui sont propres, l'accomplissement d'une œuvre, double et unique, de travail sur soi et d'accès à une transcendance consacrante.

"Pèlerinages" et "lieux sacrés" imposent, à travers la lecture de l'expérience millénaire qui leur a donné vie, deux données fondamentales, celles de leur génie propre. L'une signifie la marche à un "ailleurs" spatial, marqué d'une altérité sacrale; l'autre, l'accomplissement en ce lieu (locus sacral) d'une participation mystérieuse à une autre réalité que celle de l'exister profane ou du monde de l'immanence.

Ces données parlent d'elles-mêmes; elles rendent manifeste leur complémentarité. Il n'y a pas de pèlerinage sans "lieu" - ce lieu, dit sacré ou saint, qui peut être parfois ville sainte - et, si le "lieu sacré" peut apparemment exister hors de tout pèlerinage, il a été néanmoins reconnu, consacré, le temps d'une histoire, par des foules pèlerines en mal de sacralisation. Entre le lieu et le pèlerinage, cependant, apparaissent des charges de contenu, affectives, historiques et culturelles, avec des différences éclairantes: on les trouve manifestes dans le choix de telle ou telle, pour désigner dans sa réalité existentielle l'acte pèlerin qui les lie.

Certaines cultures, en effet, pour donner un sens global à l'ensemble, privilégient l'effort; d'autres, le terme, c'est-à-dire le lieu sacré. Parmi les premières, le monde chrétien. L'islam, pour ce qui est du pèlerinage d'obligation, et le boudhisme japonais ont choisi de mettre l'accent sur l'énergétique de l'acte. Le christianisme a résolument opté pour la dynamique de l'acte, celle de l'aller à, qui implique efforts et épreuves ou qui dramatise effectivement davantage que la seule évocation du terme de "lieu sacré", réalité statique fixée en un point d'espace, but insigne sans doute par quoi la marche prend son sens. [...]

Dans le vocabulaire chrétien on parle de "lieu saint", presque pas de "lieu sacré". Des siècles durant, les Lieux Saints n'ont cessé d'être, pour la chrétienté tout entière, ces lieux de l'accomplissement du mystère sauveur de la Rédemption, égrenés en autant d'étapes ou de "scènes" de la vie du mystère, au long desquelles suivre, en mémoire et en chair, les pas du Christ Rédempteur. […]

Quoi qu'il en soit des choix sémantiques des différentes aires culturelles, entre la marche à un "ailleurs" physique et spirituel qu'exprime la notion de pèlerinage et le mystère d'une expérience extraordinaire qu'enserre celle de lieu sacré, la liaison physique et métaphysique est obvie: elle établit une unité organique entre la démarche humaine et l'existence de réalités sacrales, quelque apparence sensible qu'elles prennent, ou quelles qu'en soient les voies de la manifestation, reconnues comme présences surnaturelles. Ainsi l'acte pèlerin constitue-t-il une expérience singulière de vie religieuse collective ou individuelle. Pèlerinage et lieu sacré s'inscrivent dans une dramatique d'accomplissement dont les protagonistes existentiels demeurent l'homme en son acte pèlerin, l'espace, les réalités et les puissances sacrales enfin. […]

L'aller pèlerin c'est la pulsion première de la geste pèlerine, une tension qui n'implique pas consciemment le retour. Cela donne au pèlerinage, dans la conscience collective, la gravité et la solennité d'un départ, rupture avec le quotidien. Un départ pour gagner un "ailleurs" qui rende "autre"; nullement un départ pour errance ou pour on ne sait quelle aventure. Le départ sur les chemins pèlerins est, en effet, un acte libre. C'est l'épreuve de l'espace qui fera le pèlerin: sueurs, ou épuisement physique, tourments du voyage en mer, épreuves du chemin, fatigue et épuisement du corps et de l'âme, difficulté de gîte et de couvert, l'attitude défiante, hostile ou exploitante des milieux traversés: obstacles indispensables au pèlerin pour l'accomplissement de sa geste ou de sa pénitence.

L'espace pèlerin, il faut le parcourir à pied. Le pèlerin est, au cours des siècles, l'homme qui marche, dans le plein allant de son corps porté sur ses deux pieds. Il n'est pas de vérité plus sûre pour l'affrontement de l'espace: espace nu, corps debout, un pied devant l'autre. Et souvent, par le simple fait d'avoir parcouru cet espace, il devient "autre". Transmutation de l'homme, transmutation de l'espace.

Les lieux saints sont des lieux de mémoire, ceux du triomphe sur la mort et l'accomplissement pèlerin prend ici toute sa grandeur sotériologique.

Si le pèlerinage chrétien en Lieux Saints représente l'une des formes les plus hautes du culte de mémoire, des pèlerinages de l'ancien Israël retrouvaient les étapes successives où résida le Tabernacle, avant qu'il ne gagne Jérusalem; puis "la maison de Yahvé, ton Dieu" (Ex 22, 19) ou "lieu choisi par Yahvé, ton Dieu, pour y faire habiter son nom" (Deut 16, 2) telles sont, de la bouche du Dieu d'Israël lui-même, les consécrations des lieux ou doivent se célébrer les trois grandes fêtes annuelles du pèlerinage à Jérusalem.

Le lieu sacré doit être le lieu de la plénitude. Ainsi Jérusalem selon Mat 24, 30 est le lieu du second avènement; là s'accomplira la rencontre parousiaque et justicière et, avec la fin des temps, la sortie de l'histoire. Jérusalem est la certitude du paradis. Aller vers la Jérusalem terrestre pour trouver l'accès sauveur à la Jérusalem céleste.

(d'après Encyclopaedia Universalis, Paris, 1985, t. 13, pp. 792-795)

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