Commentaire

Le sens du terme pèlerin exprime une sacralisation de l'espace, une ritualisation nécessaire et l'accomplissement d'une œuvre double et unique: de travail sur soi et d'accès à la transcendance consacrante.

Le pèlerin est l'étranger qui vient d'ailleurs, qui parcourt un "ailleurs" spatial; dans cet espace il y a une mutation vécue, accomplie dans l'acte du pèlerin même. C'est une participation mystérieuse à une autre réalité que celle de l'exister profane ou du monde de l'immanence.

Le pèlerin est l'homme qui passe et il est de soi et en soi étranger. Étranger pour l'espace humain qu'il traverse et où il doit assumer cette "étrangéité" imposée par ceux qui le regardent cheminer et qui savent que le lendemain il reprendra la route.

Tertullian a été le premier auteur chrétien qui ait employé le terme "pelegrinus" au sens de "voyage". Il parlait de Marie qui venait voir Jésus avec ses frères (Luc 8,20). Saint Grégoire de Nysse parlait de "partir vers Jérusalem" et saint Jean Chrysostome aurait aimé faire un déplacement pour voir les chaînes et la prison de saint Paul, si la santé et le travail lui avaient permis cela.


Il y a des sens dérivés du terme qui évoquent des attitudes intérieures et spirituelles. Il s'agit d'abord d'un détachement de la patrie, d'un dépaysement volontaire. C'est le cheminement d'Abraham pour aller à Ur; c'est ce dont saint Paul parle lorsqu'il dit: "Je les pris par la main pour les mener hors du pays d'Égypte" (Hé 11, 8-10). Ce même sens se retrouve chez Philon d'Alexandrie, chez Clément de Rome et surtout chez saint Irénée (Adv. Haeres).

Les pèlerins avaient une perception spéciale de la vie terrestre; loin du Seigneur, elle était comme un exil, car cette vie n'est pas la vraie vie, ni la terre la vraie terre (Lv 1, 34-36; Jb 19, 15, 31, 32; Ps 38, 13; 118, 54; 2 Co 5, 6-8; 1 P 2,11; He 11,14-15). La littérature patristique des premiers siècles (Lettre à Diognète) parle aussi de ce paradoxe: les chrétiens sont des étrangers sur cette terre. "Sortons donc à Sa rencontre en dehors du camp, en portant Son humiliation. Car nous n'avons pas ici-bas de cité permanente, mais nous sommes à la recherche de la cité future" (He 13, 13-14). Le cheminement vers la Jérusalem céleste, la véritable patrie était et est encore le but de tout "homme assoiffé" (Ap 22).

Il y a quatre grandes aires culturelles qui se détachent de l'étude des termes pèlerin et pèlerinage: la route - se diriger vers la maison de Dieu sur terre; c'est le cheminement qui implique une vie et une épreuve de l'espace; le rite qui doit être accompli, donc une finalité; le travail sur soi qu'impose la route; la fête signifiant la célébration d'un temps sacré consacrant toute manifestation pèlerine.

Il y a chez les chrétiens une quête d'une intensité exceptionnelle, la quête d'une existence d'autant plus entière qu'elle se fait humble. Cette quête peut être définie ainsi: voir; prier, adorer et vénérer; accomplir un vœu; résider jusqu'à la mort; se procurer des reliques. Ce sont-là les motifs pour partir en pèlerinage.

La société pèlerine, ce groupe, multiplié dans l'espace et dans le temps, ce groupe en marche vers une terre de transfiguration est une société extraordinaire. Extraordinaire car cette société du pèlerinage est sans catégories, ni différences, où les âges, le sexe, les hiérarchies et même clercs et laïcs se retrouvent dans une communion de ferveur, d'espérance, de lumière et de joie. Car Dieu l'a dit à son peuple: "Au lieu que le Seigneur ton Dieu aura choisi pour y faire demeurer son nom, tu seras dans la joie devant le Seigneur ton Dieu avec ton fils, ta fille, ton serviteur, ta servante, le lévite qui est dans tes villes, l'émigré, l'orphelin et la veuve qui sont au milieu de toi" (Deut 16, 11). Éphémère, car elle ne dure que le temps de l'accomplissement du pèlerinage, rude par les épreuves exigées, bienheureuse par la double découverte de "l'autre" en soi, profonde par l'intensité de la rencontre, cette société est un instant l'éternel. La mémoire y vit et établit entre tous ceux qui furent "un", une marque de reconnaissance. Le pèlerin devient la mémoire vivante de l'expérience vécue. La société pèlerine prend la figure d'une société fraternelle du salut commun.