Lecture

L'ÉGLISE EN DIEU

Le mystère de l'Église remonte plus loin que l'histoire. Maints textes en parlent: "nous, que Dieu avait élus en lui pour être saints… mystère caché de toute éternité en Dieu" (Éph 1, 4; 3, 9). Sa préexistence dans la sagesse de Dieu souligne la nature méta-historique de l'Église. Si toutes les formes de la vie sociale sont contingentes, peuvent exister ou ne pas exister en fonction de l'évolution historique, par contre, l'Église ne provient pas de l'histoire, mais fait irruption dans le monde, car justement, sa genèse est ailleurs. Tout comme "l'Agneau immolé dès la fondation du monde", hors du temps, entre dans l'histoire et s'immole "sous Ponce Pilate" et "à Jérusalem", se situant très exactement dans le temps et dans l'espace; de même, l'Église "cachée de toute éternité" en Dieu, pré-commencée au paradis, préfigurée en Israël, descend du ciel dans les langues de feu, entre dans l'histoire à Jérusalem et le jour de la Pentecôte. Elle descend du ciel et elle remonte des profondeurs ontologiques préétablies du monde. C'est la manifestation graduelle du caché, se dirigeant vers "la plénitude de Celui qui remplit tout en tous" (Éph 1, 23). Toutes les créatures sur la terre, sous la terre et au ciel plient les genoux et convergent dans le plérôme du totus Christus[1].

LE LIEN THÉANDRIQUE

La différence fondamentale entre l'orthodoxie et l'hétérodoxie porte sur le lien par lequel un corps historique est constitué en tant qu'Église. Pour Karl Barth, par exemple, ce lien est l'acte de Dieu seul, qui "survient" sans cesse, selon un type "d'événement" (ereignishaft) par opposition à "institution"[2] . La référence est verticale, l'acte divin, comme une tangente, touche le cercle mais ne le pénètre pas. Dans la conception orthodoxe, le lien a la forme de la croix, l'Église est au point de croisement de l'horizontale et de la verticale. Le lien est de nature théandrique. Le théandrisme constitue l'Église, la place au centre du monde, remplit de sa réalité le contenu humain, le transforme en substance théandrique, et par cela, comporte la continuité horizontale: la succession apostolique, les sacrements (qui continuent le visible du Christ), l'incorporation des fidèles au corps historique. Dans la conception des Réformateurs, l'Église est sur la terre, visible mais indiscernable, si l'on peut s'exprimer de la sorte, c'est l'Église "ambulante". Elle est sûrement quelque part, sans posséder toutefois le critère infaillible qui la localiserait. Quelque part, sûrement, et toujours les sacrements sont correctement administrés et la Parole est correctement prêchée, mais les élus sont marqués d'un signe invisible et sont disséminés partout sans pouvoir être désignés. Pour l'orthodoxie, l'Église, objectivement, elle est là où s'opère le ministère apostolique de l'incorporation, elle est là où l'Évêque, par son pouvoir apostolique, célèbre l'eucharistie, atteste son authenticité et intègre en lui les hommes réunis, en synaxe liturgique, en Corps du Christ.

(d'après Paul Evdokimov, L'Orthodoxie, Neuchâtel, Éditions Delachaux et Niestlé, 1965, pp.125-126)


[1] L'Église ne préexiste pas historiquement à l'œuvre du Christ. Mais elle n'est pas non plus une société extérieure créée après coup par la communauté des croyants. La notion de l'Église est en continuité avec la notion hébraïque du Qahal, totalité du peuple de Dieu, réunie maintenant en Christ et toujours plus vaste que ses manifestations. "Épouse de l'Agneau descendant du ciel", elle remonte dans ses origines à la Sagesse de Dieu et à l'Agneau immolé avant la fondation du monde. Elle n'est pas encore Royaume, (erreur d'Augustin) et en même temps "si quelqu'un regarde l'Église il regarde vraiment le Christ", dit saint Grégoire de Nysse (P. G. 44, 1048) - car il la regarde par l'Esprit Saint. Il faut éviter le monophysisme ecclésiologique de l'invisible seul des élus et du visible seul des pécheurs. Seule l'application du théandrisme christologique rend la vision correcte.

[2] J.–L. Leuba, L’institution et l’Événement, Neuchâtel-Paris, 1950; P. Congar, “Marie, l’Église et le Christ”, in La Vie intellectuelle, oct. 1961