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LE RELIGIEUX ET LA MODERNITÉ

Quand on prend le religieux et la modernité, tout les oppose apparemment. Le religieux est, comme son nom l'indique, une relation. Être religieux, c'est être "relié à". C'est être relié à un mystère qui comprend l'homme. C'est être relié à une tradition qui permet d'actualiser ce mystère par les hommes en en faisant un mystère pour les hommes et non une abstraction. La modernité, elle, est séparation. Être moderne pour reprendre un terme de Kant, c'est "apprendre à marcher tout seul". C'est penser par soi-même en refusant d'adhérer à un sens préconstitué. C'est agir par soi même en refusant d'obéir à un ordre déjà là.

Pour beaucoup d'esprits religieux, la modernité est considérée comme le produit de l'orgueil humain refusant Dieu et aboutissant au nihilisme. Pour beaucoup de consciences modernes inversement, le religieux est considéré comme le produit de la faiblesse humaine refusant d'assumer l'existence et aboutissant au fanatisme. Comment trancher dès lors?

Il existe deux positions face à ce problème: 1. La position résolument religieuse pour qui seule une rupture radicale avec la modernité permettra de se garantir contre le nihilisme. 2. La position résolument moderne pour qui seule une rupture radicale avec le religieux permettra de se garantir contre le fanatisme.

Face à cet radicalisme qui n'aboutit qu'à provoquer un surcroît de nihilisme et de fanatisme, il convient de rappeler qu'il existe une troisième voie: celle qui souligne que la modernité n'est pas le nihilisme, que le religieux n'est pas le fanatisme et que nous serons modernes parce que nous saurons être religieux et religieux parce que nous saurons être modernes. Le préjugé anti-religieux a en effet tendance à faire de la relation au mystère une croyance, de la relation à une tradition un passéisme et plus généralement du fait "d'être relié à" une démission. Or, il n'en est rien.

Le sens du mystère n'est pas une croyance. La croyance est une supputation sans fondement qui cherche en général à rassurer ceux qui y adhèrent en leur faveur fournissant un point d'appui fondé une fois pour toutes et les dispensant de penser. Le sens du mystère est au contraire l'étonnement et la crainte qui saisissent l'esprit lorsqu'il aperçoit que l'existence est infiniment plus profonde que tout ce qu'il avait pu croire et imaginer jusqu'alors et qu'il y a, pour cela, encore infiniment de choses à découvrir et à penser. Contrairement à bien des préjugés la foi n'est pas la condamnation de toute intelligence, mais l'intelligence même. L'inimaginable et l'incroyable auxquels elle donne accès sont l'invitation à penser plus et non pas à ne plus penser.

De même, la tradition n'est pas un passéisme. Le passéisme est une peur maladive de l'inconnu qui cherche à se rassurer en allant répéter de façon morbide ce qui a déjà été fait et en s'appuyant pour cela sur un ensemble d'habitudes et de manies obsessionnelles. La tradition est au contraire un sens du mémorable, c'est-à-dire de ce qu'il y a d'exceptionnel dans l'humanité. Vivre dans une tradition ne consiste pas à avoir la nostalgie maladive du passé, mais à partager avec d'autres la mémoire de l'exceptionnel qui réside dans le fait qu'un jour des hommes ayant entrepris de vivre ce qu'il y a d'unique en eux, l'Un d'où l'unique prend sa source est venu à se révéler grâce à eux. […] La tradition n'est pas la condamnation de toute décision personnelle libre, mais la liberté de décision en acte.

L'expérience religieuse du mystère actualisé dans une tradition n'est pas une démission. L'expérience religieuse est une sortie de soi pour se relier à. C'est une séparation d'avec toute séparation. La contemplation n'est pas le refus de l'action, mais l'action même. Plus en effet on se laisse comprendre par le sens du mystère et de la tradition, plus on découvre au dehors de soi qu'il y a infiniment à comprendre et au dedans de soi qu'il y a de l'unique à délivrer, et plus on devient ouvert à la pensée et à la décision.

En profondeur, le religieux est moderne, si l'on veut entendre par moderne le fait d'être en se donnant une manière d'être faisant vivre le mystère et la tradition à travers des hommes intelligents et originaux.

En profondeur, toute modernité est religieuse, si l'on veut bien entendre par là le fait de relier nos manières d'être en laissant le mystère de la vie ainsi que la mémoire collective venir les habiter, au lieu d'en faire des productions superficielles.

(d'après Bernard Vergely, Le 21e siècle sera religieux ou ne sera pas, Contacts, 158/1992, p. 112-129)