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LA PRIÈRE DU SEIGNEUR

Et voici que la longue prière s'achève sur la prière par excellence, sur celle que nous ne tenons pas d'une autorité purement humaine, mais que le Seigneur Jésus lui-même nous a enseignée et qui, à ce titre, doit occuper dans nos invocations une place centrale. Un commentaire détaillé de cette prière serait ici hors de place, mais quelques mots sur ce texte nous aideront peut-être à le dire comme il doit être dit, en esprit et en vérité.

"Notre Père …" À ce Père, nous pouvons dire "mon Père", mais il faut dire aussi "notre Père", car il est le Père aimant de tous les hommes.

"Père …" Le Seigneur Jésus est, par nature, le Fils du Père, dans un sens unique et exceptionnel. Nous-mêmes nous pouvons devenir fils du Père par adoption, par grâce.

"Qui es aux cieux". Nous ne sommes pas obligés de croire à un ciel matériel, physiquement localisé. Le ciel est essentiellement un état d'âme, un état de vision, d'amour et d'union. Le mot "cieux" nous rappelle quelle distance existe entre le Créateur et ses créatures. Cette distance est, par sa nature, infranchissable, mais notre Dieu, par grâce, s'est fait homme et a habité parmi nous, et en lui nous vivons, nous nous mouvons et nous sommes.

"Que ton nom soit sanctifié". Il ne s'agit pas de chanter sans fin les louanges de Dieu, mais de "mettre à part" le nom divin comme étant porteur d'une réalité qui est au-dessus de toutes les réalités, et d'agir d'une telle sorte que nos actions rendent témoignage à l'excellence de notre Père.

"Que ton règne vienne". Le royaume de Dieu peut se manifester par certaines choses extérieures, certaines structures, certaines institutions, certains préceptes, certains rites. Mais ce Royaume, dit l'Évangile, est premièrement au-dedans de nous-mêmes. Il est don total de notre âme à Dieu.

"Que ta volonté soit faite …" La venue du royaume se précise en notre accomplissement de la volonté de Dieu dans les grandes choses et dans les prétendues petites choses. Mais, devant Dieu, il n'y a pas de petites choses. Les moindres détails de la vie quotidienne deviennent grands par notre obéissance aux volontés divines.

"Sur la terre comme elle l'est dans le ciel". La parfaite obéissance des anges est le modèle de notre obéissance. Celle-ci doit être un amour sans limites, envers Dieu, envers les hommes.

"Donne-nous aujourd'hui notre pain de chaque jour". Cette demande a revêtu diverses formes un peu différentes entre elles. Mais toutes sont justes. Le pain que nous demandons est à la fois la nourriture terrestre nécessaire à notre vie quotidienne, la nourriture intérieure et invisible de la Parole de Dieu dans notre âme, la participation au Corps et au Sang du Seigneur Jésus offerts et sacrifiés, le banquet du royaume céleste dont le pain d'aujourd'hui est l'anticipation.

"Remets-nous nos dettes comme nous remettons à ceux qui nous doivent". Il n'y a pas là une sorte de mise en demeure adressée à Dieu, une comparaison, comme sur pied d'égalité, entre le pardon divin et ceux que nous accordons: "Pardonne-nous, puisque nous, nous pardonnons". La phrase exprime plutôt cette idée que nous avons réalisé une condition nécessaire du pardon de nos péchés, car nous avons pardonné à nos débiteurs. Nous avons enlevé un obstacle qui empêchait que nous fussions pardonnés, c'est-à-dire notre refus de pardonner aux autres. Dès lors, le pardon divin peut passer librement et abolir nos fautes.

"Et ne nous mets pas à l'épreuve". Ces mots traduisent le texte original des Évangiles mieux que: "Ne nous induis pas en tentation" ou "Ne nous laisse pas succomber à la tentation". Il ne faut pas nous glorifier de nos résistances aux tentations. Il ne faut même pas prier Dieu qu'il se glorifie en nous à cause de nos victoires sur ces tentations. Il faut plutôt demander à Dieu humblement d'écarter de nous les tentations et de ne pas mettre à l'épreuve notre grande faiblesse.

"Mais délivre-nous du mal". Cette traduction semble plus exacte que "Délivre-nous du Mauvais". Dieu ne veut le mal de personne, ni le mal physique, ni le mal moral. Il est un Dieu Rédempteur, un Dieu d'Amour. Il lutte avec nous contre le mal introduit dans le monde par une révolte d'anges et par le péché. Il doit permettre ce mal pour laisser à ses créatures la liberté de lui dire "non" comme de lui dire "oui". Dans sa lutte contre notre commun adversaire, il arrive à ce Dieu (qu'on pourrait, dans une certaine mesure, appeler un Dieu souffrant) d'être en apparence blessé et même tué en certaines âmes, mais nous croyons fermement que l'amour et la résurrection seront plus forts que la mort.

(Un moine de l'Église d'Orient, L'offrande liturgique, Paris, Les Éditions du Cerf, 1988, pp. 55-58)