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LE PROPHÈTE

La troisième fonction du Christ est dite prophétique. Étant l'accomplissement de toutes les prophéties, Il est le Prophète. Mais ce que nous devons comprendre […] c'est que, parallèlement à la Royauté et la Prêtrise du Christ, sa Prophétie est la plénitude en Lui de Sa nature humaine, qu'Il est prophète, parce qu'Il est l'Homme total et parfait.

Créé roi et prêtre, l'homme est également appelé à être prophète. Si, dans l'Ancien Testament, ce titre est réservé à quelques hommes seulement, spécialement appelés par Dieu et dotés de talents et de fonctions extraordinaires, c'est parce que, dans le péché, l'homme a rejeté et perdu son don naturel de prophétie, a cessé d'être prophète. Mais au commencement, dans le Jardin, Dieu a parlé à Adam "au souffle du jour" (Gn 3, 8) et Adam a entendu Sa voix; c'est donc le fait de l'homme que d'entendre la voix de Dieu et d'y répondre. En outre, le salut est annoncé comme le rétablissement de l'homme dans sa vocation prophétique: "Alors, dans les derniers jours", dit Dieu, "je répandrai de mon Esprit sur toute la chair, vos fils et vos filles seront prophètes…" (Ac 2, 17, citant Jl 2, 28).

Qu'est-ce que la prophétie? […] Nous devons y voir ce qu'en révèle l'Écriture: le pouvoir donné à l'homme de discerner toujours la volonté de Dieu, d'entendre Sa voix et d'être - au sein de la création, dans le monde - le témoin et l'agent de la Divine Sagesse. Le prophète est celui qui entend Dieu, et peut donc communiquer au monde la volonté de Dieu, celui qui voit tous les événements, toutes les situations avec les yeux de Dieu - en d'autres termes, celui pour qui le monde est transparent à Dieu. Et telle est la véritable vocation de l'homme, sa vraie nature. Mais tout comme il a rejeté sa royauté et sa prêtrise, l'homme a aussi rejeté son don de prophétie. Dans son orgueil - "tu seras l'égal des dieux" - l'homme a cru qu'il pourrait vraiment connaître le monde et vraiment le posséder sans prophétie, c'est-à-dire sans Dieu; cette connaissance a-prophétique, il en est finalement venu à l'appeler objective et à voir en elle la seule source de toute vérité.

L'accumulation vraiment fantastique de ce savoir objectif et des techniques fondées sur ce savoir non seulement n'a pas empêché notre civilisation de devenir une crise globale - sociale, politique, écologique, énergétique, etc. - mais s'est révélée elle-même la cause principale de cette crise. Ce savoir et ces techniques auraient eu pour but de libérer l'homme, mais celui-ci se sent plus asservi, plus solitaire, plus désorienté et découragé qu'à aucune autre période de son histoire.

Le fait triste et ironique est qu'ayant nié et rejeté le don de prophétie donné par Dieu, en vue de la véritable connaissance et de la véritable liberté, l'homme s'est enchaîné à toutes sortes de fausses prophéties. […] Notre époque est celle de l'imposture prophétique - de la pseudo-prophétie et des pseudo-prophètes ès science et ès religion. […] La quête d'une pseudo-prophétie irrationnelle, pseudo-religieuse s'intensifie, l'indice indubitable étant la réapparition des phénomènes tels que l'astrologie, la magie, l'ésotérisme et des intérêts occultes de toutes sortes. La prophétie, étant naturelle à l'homme, occultée dans son essence positive et donnée par Dieu, réapparaît inévitablement sous la forme d'obsession dégradée, enténébrée et démoniaque.

Le rétablissement de l'homme par le Christ dans sa dignité de prophète est donc inhérent à l'idée chrétienne du salut. Le don de prophétie que nous recevons dans le sacrement du Saint-Esprit n'est pas le don de quelque étrange et mystérieux pouvoir, d'un savoir surnaturel différent du savoir naturel et même opposé à lui. […] Il s'agit du don de la sobriété, la première et essentielle qualité de toute spiritualité réelle, l'opposé de la pseudo-prophétie, fruit de l'homme en état de désordre intérieur, de divorce entre ses diverses facultés et talents. La sobriété est plénitude et intégrité intérieures, harmonie entre l'âme et le corps, la raison et le cœur, et elle seule permet de discerner et donc de comprendre et de posséder la réalité dans sa totalité, telle qu'elle est, et de conduire l'homme vers la seule objectivité réelle. La sobriété est compréhension, elle discerne tout d'abord et en tout - dans les mouvements presque inconscients de l'âme de même que dans les grands événements - le bien et le mal parce qu'elle a l'intuition du mal, même lorsque celui-ci revêt, comme il le fait généralement, des vêtements de lumière. La sobriété est possession parce que, étant ouverture de l'homme tout entier à Dieu, à Sa volonté et à Sa présence, étant la constante connaissance de la présence de Dieu, elle rend l'homme apte à tout recevoir comme venant de Dieu et conduisant à Dieu ou, en d'autres termes, à attribuer sens et valeur à toute chose. Tel est donc le don de prophétie que nous recevons par la sainte onction: don de discernement et de compréhension, de possession vraie, en Christ et avec Lui, de nous-mêmes et de notre vie. Discerner et comprendre ne vaut pas dire tout savoir. C'est ainsi que nous n'avons pas à "connaître les temps et les moments que le Père a fixés de Sa propre autorité" (Ac 1,7), et l'Église a toujours eu une attitude très prudente et réservée à l'égard des diverses prophéties futuristes si répandues parmi les gens religieux.[…] Le don de prophétie n'est pas au-delà et en dehors de la vraie nature de l'homme rétablie par le Christ… En Christ, c'est la connaissance essentielle qui nous a été donnée: la connaissance de la Vérité, de cette Vérité qui nous rend libres, capables de discernement et de compréhension, qui nous donne le pouvoir d'être, toujours et partout, les témoins du Christ, car Il est le sens, le contenu et la finalité de tout ce que nous sommes, de tout ce que nous faisons.

(d'après Alexandre Schmemann, D'eau et d'Esprit, Paris, Desclée de Brouwer, 1987, pp. 153-158)