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NICÉPHORE BLEMMYDES

Charles Diehl (1859-1944), savant byzantiniste français, professeur à la Sorbonne, a été plusieurs fois en Roumanie et a prit part au congrès de byzantinologie de 1924 à Bucarest. Le "patriarche" des études byzantines a été membre de l'Institut de France, de la Real Academia de la Historia, de la Société d'archéologie d'Athènes, docteur honoris causa de nombreuses universités. Ses œuvres (Études byzantines, Figures byzantines, Manuel d'art byzantin, Byzance, etc.) démontrent la splendeur de la civilisation byzantine et que celle-ci est un magnifique héritage pour l'Église Orthodoxe de l'Orient.

Parmi les familiers de l'empereur, l'un des plus considéré était le célèbre écrivain Nicéphore Blemmydes. Chargé par Vatatzès de faire l'éducation du prince héritier, il avait, dans cet emploi de confiance, mérité l'amitié de son élève et conquis la faveur du souverain. C'était un homme d'âme inflexible et dure, très pieux, très dédaigneux de tout ce qui n'était point les choses saintes, et qui s'était fait remarqué par une vive hostilité à l'égard des Latins. Il se piquait en outre d'avoir son franc-parler; et quoique la liberté de son langage lui eût valu de fréquentes attaques, toujours il avait réussi à maintenir son crédit. Blemmydes résolument prit parti contre la favorite.

Quant à la favorite, elle payait d'audace. Plus impérieuse, plus insolente que jamais, elle traitait de haut tous ceux qui l'approchaient; vis-à-vis de l'impératrice elle-même, elle se posait en rivale, se jugeant, comme dit un chroniqueur, "reine véritable et plus que reine". Les choses duraient ainsi depuis trois ou quatre ans, lorsqu'un dramatique incident mit en présence la marquise italienne et son ennemi.

Blemmydes était, vers 1248, abbé du monastère de Saint-Grégoire le Thaumaturge, près d'Éphèse. La favorite eut l'idée de venir l'y braver. En grand costume impérial, accompagnée d'une suite pompeuse, elle envahit le couvent, sans que nul fût assez hardi pour fermer les portes devant elle, et elle pénétra dans l'église au moment où la communauté y célébrait l'office. Blemmydes aussitôt arrête d'un geste le prêtre à l'autel et interrompt la célébration du service divin; puis se tournant vers la marquise, il lui ordonne de quitter le saint lieu qu'elle profane doublement, indigne qu'elle est par sa conduite de participer à la communion des fidèles, et comme faisant par sa présence, publiquement insulte aux lois sacrées de la religion. À cette violente invective, la femme recule; puis fond en larmes, elle supplie le moine de ne point lui interdire le saint lieu; enfin, prise d'une pieuse terreur, elle se décide à céder et sort de l'église. Mais les hommes d'armes qui l'accompagnent s'indignent de l'humiliation infligée à leur maîtresse. Leur chef, un certain Drimys, déclare qu'après un tel outrage l'abbé est indigne de vivre, et joignant le geste à la parole, il veut mettre l'épée à la main. Mais alors, ô miracle ! le glaive s'attache au fourreau, et malgré tous ses efforts, l'officier n'arrive point à l'en tirer. Drimys insulte, menace, tempête; Blemmydes, impassible, déclare qu'il mourra plutôt que de violer la loi du Christ [...] Plainte est portée à l'empereur contre le moine insolent qui a osé tenir tête à la favorite [...] La marquise réclame vengeance... Drimys déclare qu'il y a de la sorcellerie dans l'affaire et demande le châtiment du magicien. Blemmydes commençait à n'être point sans inquiétude sur les conséquences que pourrait avoir son audace. Il adressa une circulaire à tous les moines de l'empire, pour saisir l'opinion publique de l'incident. Il y racontait tout le détail de l'affaire, justifiait sa conduite, définissait l'attitude qui s'imposait à un homme de Dieu en une telle circonstance. "Celui qui veut plaire aux hommes, écrivait-il, n'est point un véritable serviteur de Dieu".

L'empereur Vatatzès refusa de se prêter aux vengeances de sa maîtresse. Les larmes aux yeux, il se contenta de dire avec un soupir: "Pourquoi voulez-vous que je punisse ce juste ? [...] Je ne fais que récolter ce que j'ai semé." (d'après Charles Diehl, Figures byzantines)