|
|
Dolores TOMA - Histoire des mentalités et cultures françaises |
L'école
des annales
Le lieu d’origine et
les parents ne font pas de doute, on répète pieusement leurs noms: la revue
ANNALES, créée en 1929 par Marc
Bloch et Lucien Febvre à Strasbourg. Le titre complet
en était Annales d’histoire économique et sociale, et en 1946 il se transformait
en Annales. Économies. Sociétés. Civilisations. Ce qui changeait c’était le
pluriel, signe d’un éclatement de l’unité matérielle et culturelle du monde,
sur lequel nous allons revenir. On se donnait aussi un nouvel objet d’étude,
les civilisations, et cette nouveauté s’avérera beaucoup plus importante qu’on
ne le croyait. Le profil même de la revue allait changer. On a calculé que
le poids de l’histoire culturelle était au début de 10,4%, c’est-à-dire inférieur
à celui qu’elle avait dans d’autres revues historiques. Après 1969 il allait
doubler.
En 1969 une nouvelle
équipe prenait la direction des Annales:
André
Burguière, Marc Ferro, Jacques
Le Goff, Emmanuel
Le Roy Ladurie, Jacques Revel. Mais la réorientation de la
revue était antérieure à cette date, antérieure même à l’année 1956 quand,
à la mort du dernier des deux initiateurs, Lucien Febvre, ce fut Fernand
Braudel qui lui succéda.
C’est toujours Lucien
Febvre qui avait indiqué, en 1941, cette nouvelle direction de recherche,
dans un article dont le seul titre constituait tout un programme: Comment reconstituer la vie affective d’autrefois?
La sensibilité et l’histoire. Son idée n’allait porter ses fruits que
beaucoup plus tard, quand ses paroles fondatrices seront scrupuleusement citées:
« Nous n’avons pas
d’histoire de la mort, de la pitié, de la cruauté, de la joie... »
Les Annales ont posé les fondements de « La
Nouvelle Histoire ». L’Histoire des Mentalités est apparue plus tard,
comme une de ses branches, selon nous complètement autonomisée depuis. Il
est significatif qu’on l’appelle dans l’espace anglo-saxon « histoire
culturelle », comme le précisait Robert
Darnton. Elle se donne pour objet d’étude l’univers mental des hommes
des époques passées, les pratiques culturelles, les attitudes, les valeurs,
l’imaginaire, les sentiments. Tandis que la nouvelle histoire s’intéresse
aux fondements socio-économiques de leur existence, aux conditions matérielles,
au climat, à la démographie.
Évidemment, entre les
deux il y a plus qu’un rapport de filiation. Il y a des principes communs,
tels celui de la longue durée ou celui d’un vécu collectif; il y a l’intérêt
pour un même type de documents; il y a une méthode commune, qui procède par
accumulation de données et vise à retrouver une cohérence, une explication.
Cependant les différences sont évidentes, même pour ceux qui considèrent que
l’histoire des mentalités n’est qu’un domaine de l’histoire nouvelle, tel
Jacques Le Goff:
« ... L’histoire
économique et sociale, sous la forme où la pratiquait les Annales de la première période, n’est plus le front pionnier de
l’histoire nouvelle: l’anthropologie – de peu de poids dans les débuts des Annales, au contraire de l’économie, de
la sociologie, de la géographie – est devenue l’interlocutrice privilégiée. ...
L’histoire des mentalités et des représentations, à peine esquissée dans la
première phase des Annales, est
devenue une des principales lignes de force. »[i]
[i] Jacques Le Goff, « L’Histoire nouvelle » in La nouvelle histoire, Paris, Éditions Complexe, 1988, p. 62 – 63.
|
©
Universitatea din Bucuresti, 2002. |