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Dolores TOMA - Histoire des mentalités et cultures françaises |
La nouvelle histoire
Remontons à cette
première phase des Annales afin de
voir ce qui caractérisait la nouvelle histoire. Dire qu’elle se voulait
économique et sociale explique peut-être moins que de dire ce qu’elle ne
voulait pas être.
Événements, dates, rois, batailles... La nouvelle histoire rejette explicitement
ces objets d’étude, selon elle insignifiants dans le double sens du mot:
dépourvus d’importance et de signification. Ils ne forment que la couche
superficielle, accidentelle, et ne peuvent pas faire comprendre le sens.
L’histoire positiviste, historisante, s’en était occupée à l’excès. Elle
n’avait fait que raconter les faits, noter ce qui s’était passé, sans
s’efforcer d’expliquer pourquoi les
choses s’étaient passées ainsi et non pas autrement. Ou bien, si elle avait
cherché le pourquoi, celui-ci était toujours rapporté à la sphère du politique.
Le politique, voilà ce
que la nouvelle histoire élimine catégoriquement de ses préoccupations. Ce ne
sont pas les rois et les empereurs qui comptent, ce ne sont pas leurs actions
et décisions. D’abord, parce que les projets, la volonté, ne peuvent pas
grand-chose par comparaison aux déterminismes qui pèsent sur eux. Déterminisme
géographique, social, économique, culturel. La nouvelle histoire semble penser
comme le chroniqueur moldave Miron Costin vers 1650.
Ensuite, parce que les individus et les événements n’apportent que des
changements mineurs par rapport à ce qui résiste, à ce qui perdure dans les
façons de vivre et de penser. Ces états qui s’étalent sur la « longue
durée » sont jugés beaucoup plus importants que les actions politiques,
fussent-elles mémorables.
La nouvelle histoire
s’insurge contre ce que le sociologue François Simiand avait nommé
« les trois idoles »: « l’idole politique »,
« l’idole individuelle ou l’habitude de concevoir l’histoire comme
une histoire des individus » et « l’idole chronologique,
c’est-à-dire l’habitude de se perdre dans des études d’origines ».
Toutes ces idoles et
d’autres encore sont devenues pour elle de véritables monstres: « L’événement
monstre » s’intitulait un article que Pierre
Nora publiait en 1972 dans la revue Communications.
Cependant, dans cet article, le refus de l’événementiel était beaucoup radouci,
et le titre sous lequel il allait être remanié et publié en 1974, « Le
retour de l’événement », montre bien qu’il en est ainsi. Si, dans
un article qui en souligne l’importance, l’événement est réduit à ce qu’on
verra, on peut se rendre compte à quel point il était banni au début. L’idée
qui demeure est qu’il faut
« ... souligner,
dans l’événement, la part du non-événementiel... ne faire de l’événement que le
lieu temporel et neutre de l’émergence brutale, isolable, d’un ensemble de
phénomènes sociaux surgis des profondeurs et qui, sans lui, seraient demeurés
enfouis dans les replis du mental collectif. »[i]
Une histoire conceptualisante. Pour la nouvelle histoire, l’événement n’est,
au pis, qu’un accident sinon, tout au plus, la pointe visible d’un énorme
iceberg. Serait-il intéressant de regarder encore et encore cette pointe
visible? Sa réponse est catégoriquement négative. La nouvelle discipline se
veut une histoire des profondeurs. Et, comme celles-ci ne sont pas visibles,
elle se propose de les reconstituer par la force de l’intelligence, de la
science, comme la paléontologie qui fascinait Balzac par sa capacité de
reconstituer l’animal à partir d’une dent.
« L’histoire
non-événementielle se pose en s’opposant à l’histoire d’autrefois, à l’histoire
traités-et-batailles; cette dernière était une histoire narrative, écrite au
niveau des sources, c’est-à-dire au niveau de la vision que les contemporains,
auteurs de ces sources, avaient de leur propre histoire. Ils en avaient
évidemment une vision confuse et incomplète: ils parlaient crise ministérielle,
mais non idéaltypes d’instabilité politique, naissance d’une fille chez le
voisin, mais non taux de reproduction... L’histoire non-événementielle est, au
vrai, une histoire qui pousse la conceptualisation plus loin que ne le font ses
sources et que ne le faisaient les historiens d’autrefois. »[ii]
Paul Veyne, l’auteur
de ces lignes, plaide donc pour une
histoire conceptualisante, qui opère, à l’exemple de la sociologie de
Max Weber, avec des « idéaltypes »: ce sont des idées,
des concepts, des hypothèses logiques qui précèdent le recherche et l’orientent.
Elle ne se situe plus au niveau de la réalité empirique des faits. Élaborant
avant de les étudier des concepts rationnels et systématiques, elle se veut
science humaine « avec la connotation mathématique du mot science ».
Ainsi « toute page d’histoire est sous-tendue par des syllogismes
implicites, partout où elle explique au lieu de constater. »
L’historien dont le
talent est « pour moitié d’inventer des concepts » ne part plus
dans son expédition scientifique les mains vides, pour voir ce qu’il va découvrir,
se laissant imprégner par l’admirable diversité du paysage, avec la seule
ambition de bien le peindre. Cet explorateur naïf a fait son temps. Le nouvel
historien sait ce qu’il cherche et même ce qu’il va découvrir. De toute façon,
tout est dans sa tête, pour ainsi dire. C’est un penseur et un créateur. Il
s’arroge le pouvoir de recréer le
passé, parfois même de le créer,
tel qu’il n’a jamais été, c’est-à-dire doué de sens, cohérent, logique, clair.
L’histoire qu’il écrit se veut en général fidèle à ce passé, véridique, mais
on la dirais parfois tentée d’être seulement vraisemblable, possible, comme
une pure construction de l’esprit. Le maître, Lucien Febvre, avait
même soutenu que
« Il n’y a pas le
passé qui engendre l’historien. Il y a l’historien qui fait naître
l’histoire. »
L’« histoire objectivée »
ne s’écrit plus qu’entre guillemets. La subjectivité du chercheur est déclarée
inévitable, quand elle n’est pas déclarée... admirable. Au lieu d’être un
scribe, il est un savant. Il fabrique, il produit des théories explicatives
du passé: il veut Faire de l’histoire,
comme l’indique le titre d’un important ouvrage collectif sous la direction
de Jacques Le Goff
et Pierre Nora.
Dans un des articles
de cet ouvrage, « L’Opération historique », Michel
de Certeau démontre que tout est invention et création de l’historien.
Le découpage chronologique, par exemple, qui ne respecte plus les périodisations
traditionnelles et en opère d’autres selon « l’interprétation ».
Ou bien les documents: ils ne sont pas donnés, c’est l’historien qui les produit,
en donnant ce statut à certains éléments naturels, tels que les glaciers,
les cailloux ou les champs:
« ... au titre
de pertinences nouvelles, il constitue en documents des outils, des compositions
culinaires, des chants, une imagerie populaire, une disposition des terroirs,
une topographie urbaine, etc. Ce n’est pas seulement faire parler ces ‘immenses
secteurs dormants de la documentation’, et donner la voix à un silence...
C’est changer quelque chose qui avait son statut et son rôle en une autre chose qui fonctionne différemment. »
[iii]
L’historien s’engage
dans sa recherche muni de certaines théories et concepts, d’une certaine vision
des faits, il la fait précéder par des hypothèses et par une cohérence déjà
trouvée. (« La cohérence est initiale », écrivait encore Michel
de Certeau). Il opère avec des déductions, des comparaisons et des généralisations,
il articule logiquement les données et leur prête un sens. Dans son apologie
de l’opération historique, l’auteur envisage sans crainte ce qui nous semble
être le risque que l’opération réussisse mais que le patient se porte mal.
L’interprétation, si admirable qu’elle soit, ne correspondrait pas à la réalité
historique.
« ... l’effritement
des systèmes interprétatifs en une poussière de perceptions et de décisions
personnelles ne laisse plus subsister, en fait de cohérence, que les règles
d’un genre littéraire et, en fait de référent, que le plaisir de l’historien. »
La nouvelle histoire – une révolution. Ce que nous venons de montrer explique
pourquoi la nouvelle histoire constitue une véritable « coupure
épistémologique ». Elle a modifié non seulement ce que l’on savait du
passé, mais le type même de la connaissance historique, son but et ses
méthodes. Avant de voir les résultats en livres et en idées de cette coupure,
revenons en arrière, pour essayer de voir de quelle coupure elle est elle-même
issue, c’est-à-dire quelles transformations matérielles et spirituelles ont
favorisé son apparition.
Les Annales naissent après la grande crise
de 1929, qui a mis en évidence l’importance des facteurs économiques et sociaux,
comme le soulignaient J. Le Goff et, après lui, François Dosse.
Celui-ci insiste aussi sur le traumatisme provoqué par la guerre de 1914 –
1918. Il s’est soldé par « le rejet du politique », par la découverte
de la destinée collective et de la dépendance de l’individu, de même que par
la relativisation du « message universel des Européens ».
Il y aurait, selon
nous, beaucoup d’autres « idoles » dont la chute a favorisé
l’apparition de la nouvelle histoire et de l’histoire des mentalités, et a
consolidé leurs assises ensuite. En tout premier lieu l’idole du Sujet,
« maître et possesseur de la nature » et maître de soi, tel que le
concevait Descartes. La déconstruction du Sujet, entreprise depuis le début du
siècle, a mis en circulation des idées dont s’est inspirée la nouvelle
histoire. Il est vrai qu’ensuite celle-ci allait apporter une contribution
importante à cette « œuvre » de démolition à laquelle ont participé
d’autres courants de la pensée du XXe siècle.
Le Sujet désignait
l’homme conscient de lui-même, capable de construire son destin et de contrôler
son environnement. Libre, rationnel, actif, il pensait pouvoir s’auto-déterminer. C’était une simple idée.
Depuis un certain temps, on le montre, au contraire, décentré, déterminé par
des forces obscures qui gisent ailleurs qu’en lui-même. La découverte de l’inconscient,
individuel chez Freud, collectif pour Jung, a eu un rôle important
dans ces travaux de sape. Un autre, tout aussi important, revient aux facteurs
matériels et aux nombreux penseurs qui ont prouvé « la
finitude radicale, indépassable, de notre savoir et de notre pouvoir à
l’égard du réel » (Louis Dumont).
Un exemple peut prouver
à quel point la nouvelle histoire et l’histoire des mentalités partagent ces
idées. Fernand Braudel a publié en 1949 un livre dont le sujet était
La Méditerranée et le Monde méditerranéen
à l’époque de Philippe II. Sujet dans le sens de thématique, mais aussi,
dirait-on, dans le sens dont on a parlé ci-dessus: c’est ce cadre géographique
et culturel qui devient Sujet, puissance qui agit et qui régit les pauvres
destinées humaines, en les conditionnant et en les gouvernant. Dans un article
sur ce livre, Lucien Febvre faisait l’éloge du changement révolutionnaire
de perspective, selon lequel déterminantes sont d’abord les forces du cadre
historique et géographique, ensuite les forces collectives des mentalités:
« ... il étudie
d’abord les forces permanentes qui agissent sur les volontés humaines, qui
pèsent sur elles sans qu’elles s’en rendent compte, qui les infléchissent
dans telle ou telle direction: et c’est toute une analyse de ce que représente
comme force guidant, canalisant, exaltant, accélérant le jeu des forces humaines
– ce que, d’un mot négligemment prononcé, nous appelons la Méditerranée. Après
quoi, dans une seconde partie, il fait l’appel des forces ... impersonnelles
et collectives... »
[iv]
Liée à l’« idole »
du Sujet, il y en a une autre dont la chute a été importante. La confiance
dans le pouvoir de la raison et la valorisation de la « Culture avec
un C majuscule », comme disait Robert
Darnton. On pourrait citer des titres de livres significatifs, tels
Adieu la Raison ou La Défaite
de la pensée. La vie matérielle et quotidienne est considérée comme ayant
un poids supérieur, par conséquent l’intérêt de la connaître est devenu prépondérant.
Les grandes créations spirituelles et artistiques ressemblent à de grandes
cathédrales vides ou, en tout cas, peu fréquentées. La nouvelle histoire et
surtout l’histoire des mentalités ont été inspirées par ces idées, qui flottaient
dans l’air du temps, mais elles ont aussi beaucoup contribué à les consolider
et à les répandre.
Enfin, une autre
« idole » filante, telle une étoile, dont le déclin coïncide avec la
naissance de la nouvelle histoire, est celle du progrès. On nous dit que ce n’est qu’une « idée » qu’on
se faisait. Non seulement l’avenir cesse de paraître « radieux »,
mais on cesse de croire qu’il y en aura un. Les hommes, renonçant à rester
tournés vers lui, comme ils avaient fait depuis le XVIIIe siècle,
commencent à regarder en arrière. Avant de voir quel est le nouveau type
d’histoire, on aurait dû dire que l’intérêt même pour l’histoire, c’est-à-dire
pour le passé et pour son étude, est significatif. Cependant, on ne croit plus
y trouver « des racines ». On le montre tout à fait différent, comme
un monde étranger: une coupure sépare le présent du passé, aussi bien que de
tout avenir.
Avec l’idée de progrès
disparaît aussi l’idée que les peuples évoluent vers les mêmes valeurs. On
pensait que les différences entre les civilisations n’étaient que des
décalages, et que toutes avaient la même évolution, selon un modèle unique. Les
civilisations étaient situées sur une seule spirale, plus ou moins haut, alors
que maintenant on les conçoit comme des monades, renfermées sur leurs
particularismes, sur leurs différences structurelles, sur leurs identités.
Confluences. On a déjà remarqué que, se situant au carrefour de plusieurs domaines
traditionnels du savoir, la nouvelle histoire a eu « un rôle de fédérateur
des sciences sociales » (F. Dosse). Si elle les a fédérées, comme
on le voit dans les pages des Annales,
c’est qu’elle a renoncé à ce qui faisait antérieurement la stricte spécificité
de l’étude historique, pour adopter leurs objets. Elle s’est proposé de chercher
dans le passé ce que la géographie, la sociologie, l’économie, l’ethnologie
cherchent dans le présent. Cette interdisciplinarité nous semble être devenue
encore plus importante pour l’histoire des mentalités qui est, selon nous,
une vraie pluridiscipline. C’est
ce qui explique sa vogue et son rayonnement: non seulement les historiens,
mais aussi les professeurs de lettres, les anthropologues, les sociologues,
les psychologues se découvrent intéressés par elle et se rangent sous sa bannière.
Avant de parler des
autres disciplines qui ont inspiré la nouvelle histoire, il faudrait chercher
dans la branche même: la nouvelle histoire a-t-elle eu des précurseurs? Peu
nombreux, mais de taille. On rappelle Voltaire
qui affirmait que « les trois ou quatre mille descriptions de batailles »
qu’il avait lues ne l’avaient guère instruit sur les hommes et les mœurs des
époques passées. On rappelle surtout Michelet, le grand précurseur, qui, détestant
l’histoire décharnée, avait voulu la « biographier »,
comme si c’était une personne, refaire le bios,
c’est-à-dire la vie intégrale du passé. Il se voulait un « ressusciteur ». Effectivement, le
texte que cite J. Le Goff est étonnant, parce qu’il préfigure avec précision
le programme de la nouvelle histoire:
« En résumé, l’histoire
... me paraissait encore faible en ses deux méthodes: trop peu matérielle,
tenant compte des races, non du sol, du climat, des aliments, de tant de circonstances
physiques et physiologiques. Trop peu spirituelle, parlant des lois, des actes
politiques, non des idées, des mœurs, non du grand mouvement progressif, intérieur,
de l’âme nationale. »
[v]
En ce qui concerne
les autres disciplines, on mentionne en tout premier lieu la géographie. S’en
inspirant au point de devenir une « géohistoire », la nouvelle histoire
ne prenait pas pour modèle n’importe quelle discipline, mais une dont la perspective
était complètement opposée à la sienne: axée sur l’espace et l’immobilité,
alors que c’était la temporalité qui lui était traditionnellement impartie.
Ne s’intéressant plus aux chronologies, généalogies, successions et périodisations,
elle ne délaisse pas seulement certains objets d’étude, mais surtout un certain
principe explicatif. Celui qui affirmait que les facteurs déterminants sont
de nature temporelle: événements, actions, enchaînements avant – après, changements.
Écrivant une Grammaire des
civilisations, Fernand Braudel, un historien, montrait que les civilisations
sont en tout premier lieu « des espaces »:
« Les
civilisations (quelle que soit leur taille, les grandes comme les médiocres)
peuvent toujours se localiser sur une carte. Une part essentielle de leur
réalité dépend des contraintes ou des avantages de leur logement
géographique...
Parler de civilisation,
ce sera parler d’espaces, de terres, de reliefs, de climats, de végétations,
d’espèces animales, d’avantages donnés ou acquis. »
[vi]
De même que la géographie,
la nouvelle histoire ne se préoccupe plus de ce qui se passe, mais de ce qui
demeure. C’est le cadre qui est
déterminant, l’ensemble structurel.
Les coordonnées temporelles semblent moins importantes que les coordonnées
spatiales. En 1950, Fernand Braudel parlait d’une histoire « presque
immobile », en 1973 E.
Le Roy Ladurie parle d’une histoire « immobile ». Risquant
de perdre son identité, selon F. Dosse, l’histoire este devenue structurale.
D’autres disciplines
ont inspiré également l’orientation vers l’immobilisme des structures. La
sociologie, par exemple, qui a insufflé à la nouvelle histoire l’intérêt pour
la structure sociale des époques passées. Elle lui a montré l’importance des
faits qui se répètent, de leurs connexions en synchronie, des lois et idéaltypes
qui permettent de systématiser et d’interpréter. Mais ce que la sociologie
lui a surtout donné c’est la perception des « dimensions collectives
de l’individu » (Paul
Veyne). Ainsi, on en est venu à considérer que les paramètres individuels
sont infiniment moins déterminants que les conditionnements collectifs: cadre
géographique, société, spécifique culturel. On s’intéresse donc à ce qui est
commun à un moment donné, à ce que tous partagent, même sans le savoir. Le
projecteur de la recherche se braque sur la masse, et non pas sur l’individu.
Ou bien, si on l’éclaire, c’est pour tout ce qui ne lui appartient pas en
propre: pour ce qu’il a de représentatif, de typique, en tant que
membre d’une collectivité.
Méthodes. Si la nouvelle histoire et l’histoire des mentalités appliquent de nouvelle
méthodes, c’est parce qu’elles s’arrogent un nouveau type de connaissances
spécifiques: elles ne veulent plus raconter ce qui s’est passé, mais expliquer.
L’« histoire-restitution » cède la place à l’ » histoire-interprétation »
(F.
Furet). Celle-ci pense pouvoir révéler ce qui se cachait, éclaircir
ce qui était opaque, retrouver la cohérence ou même la donner à des faits
qui n’en avaient aucune. Il y a là un optimisme gnoséologique admirable, qui
bat en brèche le topos de la « défaite de la pensée ». Effectivement, le
lecteur des ouvrages sur la Méditerranée ou sur Montaillou, village
occitan, sur les structures anciennes du quotidien, sur la peur ou la pudeur
en Occident, a de véritables révélations. Il découvre des continents perdus,
trouve la voie royale dans l’enchevêtrement du passé, le comprend merveilleusement
bien. Si un doute vient l’effleurer de temps en temps, il n’a qu’à se dire
se no è vero, è ben trovato.
Auparavant, on cherchait
les faits, on les présentait; maintenant on veut les rendre intelligibles. Pour ce faire, on les
situe dans une structure, c’est-à-dire dans un ensemble fermé où ils entrent en
relation avec d’autre faits semblables ou opposables. Par exemple, pour définir
l’imaginaire ancien de la montagne on recueille
(1) un grand nombre
d’images analogues, qui prouvent
toute que la montagne était répulsive. Cette histoire est toujours quantitative,
comme le soulignait François Furet dans Faire de l’histoire:
« ... l’ambition
à la fois la plus générale et la plus élémentaire de l’histoire quantitative
est de constituer le fait en séries temporelles d’unités homogènes et comparables...
Cette opération logique fondamentale définit l’histoire sérielle, selon le mot proposé par Pierre
Chaunu... l’histoire sérielle présente l’avantage décisif, du point
de vue scientifique, de substituer à l’insaisissable ‘événement’ de l’histoire
positiviste la répétition régulière de données sélectionnées et construites
en fonction de leur caractère comparable. »
[vii]
(2) Pour définir
l’imaginaire ancien de la montagne on recueille aussi des images opposées,
appartenant aux époques qui l’ont valorisée. Ainsi, on comprend comment elle
était pour les uns en voyant comment elle n’était pas pour les autres.
On a déjà remarqué
ce que doit cette méthode au structuralisme, surtout ethnologique, de Lévi-Strauss.
On n’a pas remarqué ce qu’elle doit à la sémiologie de Saussure.
C’est lui le premier qui a défini les faits d’un système « non pas positivement
par leur contenu, mais négativement par leurs rapports avec les autres termes. »
Il a montré que l’identité ou la valeur n’était pas donnée d’avance
mais qu’elle émanait du système: afin de la trouver, on doit rapporter le
fait à d’autres
1.similaires, avec lesquels ce fait peut être comparé;
2.
dissemblables, avec
lesquels il entre en relation de concurrence et de substitution, telle l’image
bénéfique de la montagne qui remplacera dans une autre culture celle de la
montagne maléfique.
Saussure a beaucoup insisté sur les définitions « oppositives,
relatives et négatives ». Montrant qu’on comprend mieux ce qu’est une
chose en voyant ce qu’elle n’est pas, il a donné la priorité aux différences.
Sur ses traces, on a fait de la différence le principe même de la définition
et de la compréhension, mais aucune discipline ne le montre aussi explicitement
que la nouvelle histoire et que, surtout, l’histoire des mentalités. Nous
allons montrer l’importance de ce principe pour cette dernière. Pour l’instant,
citons la conception que Michel de Certeau se fait de l’opération historique,
afin de prouver que, même si on ne l’a pas vu jusqu’à présent, l’influence
de la méthode saussurienne est certaine:
« Le travail consiste
à produire du négatif, et qui soit
significatif. Il est spécialisé
dans la fabrication de ces différences
pertinentes... le passé est d’abord le moyen de représenter une différence. »
[viii]
[i] Pierre Nora, « Le Retour de l’événement » in Faire de l’histoire. 1, Paris, Gallimard, 1974, p. 300.
[ii] Paul Veyne, « L’Histoire conceptualisante » in Faire de l’histoire. 1, Paris, Gallimard, 1974, p. 104.
[iii] Michel de Certeau, « L’Opération historique » in Faire de l’histoire. 1, Paris, Gallimard, 1974, p. 44.
[iv] Apud Jacques Le Goff, op. cit., p. 46.
[v] Jules Michelet, Préface de 1869 de L’Histoire de France, apud Jacques Le Goff, op. cit., p. 50 – 51.
[vi] Fernand Braudel, Grammaire des civilisations, Paris, Flammarion, 1993, p. 40 – 41.
[vii] François Furet, « Le Quantitatif en histoire » in Faire de l’histoire. 1, Paris, Gallimard, 1974, p. 72.
[viii] Michel de Certeau, op. cit., p. 57.
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Universitatea din Bucuresti, 2002. |