Mariana TUTESCU, L'Argumentation
Introduction à l'étude du discours

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Chapitre Premier
Le concept de DISCOURS

         0. Le discours est le concept clé de la linguistique discursive et textuelle, dernière née des sciences du langage. Ce concept entraîne une perspective interdisciplinaire des faits de langue, où logique, sociologie, psychologie, philosophie du langage, théorie de la communication se rejoignent pour se compléter réciproquement.

           L'analyse du discours implique le dépassement du niveau phrastique et la prise en charge de nombreux facteurs pragmatiques, extralinguistiques et situationnels sans lesquels une étude complète de la signification ne saurait être possible.

          « Née d'horizons divers, cette linguistique du discours cherche à aller au-delà des limites que s'est imposée une linguistique de la langue, enfermée dans l'étude du système. Dépassement des limites de la phrase, considérée comme le niveau ultime de l'analyse dans la combinatoire structuraliste; effort pour échapper à la double réduction du langage à la langue, objet idéologiquement neutre, et au code, à fonction purement informative; tentative pour réintroduire le sujet et la situation de communication, exclus en vertu du postulat de l'immanence, cette linguistique du discours est confrontée au problème de l'extralinguistique » (D. MALDIDIER, Cl. NORMAND, R. ROBIN, 1972: 118).

          1. Les différentes acceptions du discours diffèrent selon les écoles linguistiques et les méthodes d'analyse du langage (voir pour la polysémie du concept D. MAINGUENEAU, 1976: 13 - 23 et T. CRISTEA, 1983: 11 - 19).

           Pour notre compte, nous retiendrons les éléments suivants:

          1.1. Le discours est un événement langagier; il s'ensuit que l'événement discursif suppose l'emploi de la langue par un énonciateur et sa réception par un auditeur (allocutaire ou destinataire), suite à l'application de certaines opérations énonciatives et discursives [13]. Dans les termes de Ém. BENVENISTE, le discours est « le langage mis en action » dans un processus historique qui fait de l'énoncé un événement.

           Dans un sens plus large, BENVENISTE entendait par discours « toute énonciation supposant un locuteur et un auditeur et chez le premier l'intention d'influencer l'autre en quelque manière » (1966: 242).

          1.2. Le discours, c'est un énoncé ou un ensemble d'énoncés considéré du point de vue du mécanisme de sa production, autrement dit un énoncé ou un ensemble d'énoncés en situation de communication. Cela veut dire que l'étude du discours est indissociable de l'analyse des facteurs suivants:

           1) - l'énonciateur

           2) - son destinataire ou allocutaire

           3) - l'espace-temps de la communication

           4) - l'intention communicative de l'énonciateur

           5) - le thème du discours

           6) - un savoir commun partagé par l'énonciateur et son destinataire, se rapportant aux données référentielles, culturelles, etc.

          1.3. Lieu de la manifestation de la langue, le discours est le résultat d'une construction. L'énonciateur construit - grâce aux éléments que la langue lui fournit et grâce à la situation de communication - le discours. Dans cette perspective, l'opposition LANGUE / vs / PAROLE, analysée avec finesse dans la psychomécanique de Gustave GUILLAUME, continue à garder son actualité. « Ce qui rend difficile l'étude des faits de langue, c'est que l'observation directe ne les atteint pas. Pour atteindre à ces faits profonds, on est tenu de faire appel à des moyens analytiques plus puissants. Il ne suffit pas de constater, il faut, par imagination constructive [souligné par nous], découvrir ce qui a eu lieu dans les régions profondes de l'esprit auxquelles la conscience n'a point directement accès » (Leçons de linguistique générale de G. GUILLAUME. 1949 - 1950. Structure sémiologique et structure psychique de la langue française, II, Les Presses de l'Université Laval, Québec et Librairie C. Klincksieck, Paris, 1974: 71).

           Dans le même esprit, James KINNEAVY verra l'étude du discours comme « l'étude des usages ou emplois situationnels des données potentielles du langage » (1971: 22).

          1.4. Dans une perspective des plus prometteuses, le discours sera conçu comme un ensemble de stratégies discursives.

           Il faut parler de stratégie discursive seulement lorsque les conditions suivantes sont remplies (voir J. CARON, 1978):

           - une situation d''incertitude', liée soit au comportement imprévisible d'un partenaire, soit à une ignorance au moins partielle de la structure de la situation;

           - un but , visé consciemment ou non par le locuteur;

           - des règles du jeu, définissant les coups possibles d'une part, et permettant, d'autre part, en fonction du but à atteindre, une évaluation des situations successivement réalisées;

           - une succession réglée de choix, traduisant un plan logique d'ensemble.

           Le discours, dans son déroulement, construira simultanément:

          a) Un champ discursif, référence discursive, univers de discours, ensemble structuré de signifiés, renvoyant au référent, mais doté d'une structure propre: organisation cognitive d'une part (les 'objets' construits sont liés par des relations temporelles, spatiales, causales, logiques, etc.); organisation dynamique d'autre part (un système d'évaluations, positives ou négatives, 'oriente' ce champ selon un ou plusieurs axes).

          b) Un système de relations liant les interlocuteurs au champ d'une part, entre eux d'autre part: ancrage des énonciateurs dans le discours repérant celui-ci par rapport à l'acte d'énonciation (axe des embrayeurs JE / TU - ICI - MAINTENANT), modulation qualitative et quantitative de cet ancrage par la fonction illocutoire des énoncés et par leurs modalités.

           J. CARON appelle situation discursive cet ensemble constitué par le champ discursif et la relation des énonciateurs à celui-ci et entre eux, tel qu'il se définit à un moment quelconque du discours (1978: 183).

           La construction de cette situation, ainsi que ses tranformations au cours du temps, sont assurées par des opérateurs discursifs, qui assurent des fonctions d'organisation cognitive (les marques temporelles, spatiales, les termes relationnels, les quantificateurs, les divers connecteurs), d'évaluation (les prédicats bipolaires) et d'ancrage (les marques d'énonciation, de modalisation, d'illocution).

           Dans ces conditions, la stratégie discursive est une séquence d'actes de langage qui, à l'aide d'un ensemble d'opérateurs, vise à construire un certain type de situation discursive. L'énoncé interrogatif, la cause, la réfutation de la cause, le démenti, la négation polémique, l'hypothèse, le refus, la justification, la métaphore, etc. sont autant de stratégies discursives.

          1.5. Certains linguistes et théoriciens du langage ont la tendance à mettre le signe d'égalité entre discours et texte.

           La procédure ne va pas sans risques, bien qu'on soit d'accord que tout texte est le produit achevé, clos d'un mécanisme discursif.

           Tout texte s'appuie sur un discours qui l'autorise, l'inverse n'étant pourtant pas vraie.

           Nous croyons fermement à l'idée que le texte est le produit du discours, le discours étant alors le mécanisme, le processus de la production du texte.

           Le texte est achevé, fini, clos, alors que le discours est infini.

           D'autre part, il est impossible de comprendre un discours si l'on ne prend pas en charge son implicite. L'implicite est donc une caractéristique immanente du discours.

           Nous rejoignons ainsi l'hypothèse de R. MARTIN (1983), selon laquelle la langue est conçue comme un ensemble fini de signes et de règles et le discours comme l'ensemble infini des phrases possibles, les énoncés - seule réalité observable - s'opposeront à la fois, dans la cohérence du texte, à la langue et au discours. La phrase, réalité abstraite et purement hypothétique, apparaît comme le fruit d'une reconstruction du linguiste:

      

           (R. MARTIN, 1983: 228)

          Dans la théorie globale de la langue proposée par R. MARTIN, la composante discursive assure l'insertion de la phrase dans la cohésion / cohérence du texte. La fonction discursive du langage assure la cohérence textuelle. Cette composante rend compte de l'adéquation de la phrase à son contexte. Ainsi la phrase Pierre est de retour sera vraie dans les conditions suivantes: le personnage Pierre est identifié de la même manière par le locuteur et son allocutaire; si Pierre est de retour, c'est qu'il était présent à un moment donné, qu'il s'est absenté et qu'il est à nouveau présent. Si l'on imagine un contexte où il est question des difficultés où la France s'empêtre, du chomage qui ne cesse de croître, de l'inflation qui galope, du marasme de la culture et de l'enseignement, alors il sera malaisé d'y faire apparaître brusquement l'observation, pourtant censée, que Pierre est de retour. La cohérence discursivo-textuelle s'y oppose: la fonction discursive n'autorise pas pareil coq-à-l'âne.

           C'est la fonction discursive qui explique la bonne formation de (1) et l'agrammaticalité de (2):

          (1) Il a gelé. Les conduites de chauffage ont éclaté.

          (2) * Il a gelé. Mon dentifrice est bifluoré.

           Des connaissances d'univers, un savoir encyclopédique sont nécessaires pour l'établissement de la cohérence discursive des textes. Qu'on envisage - à ce sujet - quelques réponses à une question comme:

          Pourquoi le professeur Durand a-t-il pris son parapluie ?

          (a) ? Parce qu'il a cours.

          (b) Parce qu'il a commencé à pleuvoir.

          (c) Parce qu'il n'a pas d'imperméable.

          (d) * Parce qu'il fait beau.

           Le savoir encyclopédique explique pourquoi (a) est une réponse douteuse et (d) une réponse incorrecte, agrammaticale discursivement.

           Pour des raisons de commodité, nous emploierons souvent le terme de 'discours' dans le sens de 'texte'.

          2. Le texte recèle les traces linguistiques des opérations énonciatives et discursives. Il y en a plus: certains mots - adverbes et conjonctions pour la plupart - ont un rôle essentiel dans la cohérence discursive.

           Ce sont les connecteurs ou opérateurs discursifs, 'mots du discours' qui contribuent foncièrement à donner une certaine orientation argumentative à l'énoncé.

           Ainsi, dire d'une femme: (3) Elle lit même le chinois,

          c'est - grâce au morphème 'enchérissant' même - inférer à la conclusion: « Elle est savante ». Il suffit de comparer (3) à l'énoncé correspondant sans même :

          (4) Elle lit le chinois,

          dont le présupposé pourra être: « elle est sinologue », pour se convaincre du rôle discursif, lisez argumentatif, de même, morphème qui embraie l'énoncé sur toute une échelle argumentative.

           Il en est ainsi de nombreux autres mophèmes. Soit par exemple, le modalisateur bien, marqueur d'une opération énonciative. Enchaîné à des verbes psychologiques (aimer), épistémiques (savoir, voir, remarquer) ou d'action (finir, etc.), ce connecteur marque une opération énonciative propre à l'univers de croyance [14] de son énonciateur. Ainsi, aimer cette femme et aimer bien cette femme n'est pas la même chose. Si la première structure sera paraphrasée par « avoir de l'amour pour cette femme », la seconde pourra signifier « avoir de la sympathie pour cette femme ».

           Un énoncé tel:

          (5) Il postera bien la lettre un jour ou l'autre

          signifie « il finira bien par poster la lettre », l'énoncé pouvant renfermer un acte de reproche pour la paresse ou la négligeance du personnage.

          (6) Il fera bien un geste en ta faveur

          arrive à signifier: « Quand même! Il peut bien faire cet effort, non?! »

           Par l'énoncé:

          (7) Vous prendrez bien un petit quelque chose !

          on presse autrui de prendre même le minimum (ajustement au seuil le plus bas), on le prie de ne pas se faire prier. L'énoncé a une force conative et persuasive; on y ressent le sentiment qu'on a affaire à une invite pressante (voir A. CULIOLI, 1978: 311).

           Le modalisateur bien construit un 'ajout énonciatif' (A. CULIOLI, 1978: 301), permettant d'établir une relation entre un énoncé implicite e1, 'repère constitutif' de nature justificative, et un énoncé e2, que l'on tire du premier par l'implication rhétorique.

           Notre livre s'arrêtera à quelques-uns des connecteurs discursifs à vocation argumentative et dont les analyses deviennent classiques: mais, même, d'ailleurs, au moins, alors, donc, eh bien, tu sais, tu vois.

          3. Tout discours prend ancrage sur du préconstruit. Il s'agit d'un préconstruit culturel et d'un préconstruit situationnel qui par le biais de la langue naturelle, sont représentés dans le discours. Ce postulat, énoncé par J.-Bl. GRIZE (1976), signifie:

           - que le discours est produit en situation;

           - qu'il se déroule dans une langue naturelle.

           Contrairement à se qui se passe dans un langage formel, les symboles ne sont ici jamais vides de sens. Deux problèmes se posent alors:

           a) quelle forme donner à ce préconstruit;

           b) comment le repérer dans les textes ?

           Pour ce qui est de la forme, il faut dire que celle-ci est conditionnée par la situation de communication, par le contexte énonciatif et situationnel dans lesquels la langue est employée. À un fruitier il y a un sens à demander si telle poire est juteuse, non si elle est célibataire. L'adjectif juteux dans le syntagme poire juteuse et compte tenu du contexte situationnel signifiera « qui a beaucoup de jus ». Par contre, l'adjectif juteux a tout à fait une autre signification dans le texte suivant:

          (8) La tournée des cabines téléphoniques en panne est également juteuse. Il suffit de secouer très fort le dispositif qui refuse toute communication, mais qui continue à accepter la monnaie. Je note au passage la sagesse du ministre des P.T.T. qui, pour réduire les effets fâcheux de la récente hausse des tarifs, a généralisé les téléphones à carte magnétique, dissuadant ainsi la majorité des usagers (art. de Philippe Bouvard, « Lettre d'un vacancier azuréen à ses cousins qui n'ont pas quitté Paris », in PARIS - MATCH, le 23 août 1985).

           La situation de communication confère à la forme juteux le sens de « bonne affaire », « affaire qui rapporte qui rapporte beau-coup ».

           Le repérage du préconstruit est la levée d'ambiguïté référentielle assurée par le discours. Le préconstruit est , « dans chaque discours, ce et seulement cela que le locuteur tient pour tel » (J.-Bl. GRIZE, 1976: 96).

           Ainsi pour reprendre l'exemple de J-Bl. GRIZE, n'a-t-on pas à se demander si une voiture a des roues, des freins ou un moteur.

           En revanche, si on trouve dans un discours:

          (9) Cette voiture n'a pas de roues,

          alors on conclut que pour le locuteur avoir des roues fait partie de la famille du 'faisceau' de voiture, c'est-à-dire de la famille des propriétés que l'objet a et des relations qu'il peut soutenir avec d'autres objets pour un locuteur en situation.

          4. Une même opération logico-sémantique peut être rendue par des formes discursives (lisez textuelles) multiples. Une conséquence pratique s'en dégage: « les formes langagières doivent être traitées comme des indices d'opérations logiques, au même titre que des gestes. Ainsi, la question n'est pas de déterminer, par exemple, quel est le sens logique de et, mais de montrer par quels moyens une langue donnée, dans les circonstances données, exprime telle opération logique, ici la concomitance » (J.-Bl. GRIZE, 1976: 97).

           Soit donc, l'opération logique de 'concomitance'. Elle sera rendue en français par des énoncés rattachés au moyen des relateurs et, alors, en même temps, pendant que, pendant ce temps, etc. Que l'on observe, à cet égard, l'exemple suivant:

          (10) Un malade s'y trouve [à Oran] bien seul. Qu'on pense, alors, à celui qui va mourir, pris au piège derrière des centaines de murs crépitants de chaleur, pendant qu'à la même minute, toute une population, au téléphone ou dans les cafés, parle de traites, de connaissement et d'escompte (A. Camus, La Peste).

           L'optique onomasiologique caractérise essentiellement la structure du discours. Soit aussi un autre exemple. Le contenu logico-sémantique d'« accepter une invitation » (d'aller au théâtre) pourra se rendre par les formules langagières suivantes:

          (11) - Je vous remercie de votre aimable invitation.

          - C'est avec joie / plaisir que j'irai avec vous au théâtre.

          - J'accepte bien volontiers.

          - C'est gentil / aimable à vous de m'inviter .

          - C'est merveilleux.

          - J'accepte avec plaisir.

          - Je veux bien.

          - Ça fait longtemps que je ne suis plus allé au théâtre.

          - Ce sera avec plaisir. - Merci beaucoup / infiniment.

           - C'est sympa d'avoir pensé à moi.

           - Oui, avec plaisir.

           - O.K.!

           - D'accord.généralement, elle lui fournit des informations nécessaires à l'identification des contenus sémantiques ou pragmatiques, littéraux (déictiques, polysémie), ou dérivés (ironie, métaphore).

           L'identification des données pragmatiques, le préconstruit culturel et situationnel apparaissent pour le destinataire dans un discours tel:

          (15) Nous vous rappelons qu'il ne s'agit pas d'un entracte, mais d'une courte pause,

          énoncé au micro dans un certain théâtre. Seule la connaissance de la situation particulière de ce théâtre et des comportements usuels de ceux qui le fréquentent permettent de dériver, de la valeur informative de l'énoncé, cette mise en garde:

          (15)(a) N'allez-donc pas boire un coup au bistrot du coin comme vous en avez l'habitude lorsqu'il s'agit d'un véritable entracte.

           Dans l'énoncé (16) J'ai la crève,déclaration faite à la cantonade par un locuteur L apercevant un groupe d'amis à l'entrée de ce même théâtre, il faut voir la salutation qui permet d'interpréter cet énoncé moins comme une information sur l'état de santé du locuteur, que comme une excuse ou une justification:

          (16)(a) Aussi ne vous fais-je pas, comme j'en ai l'habitude, la bise, car je crains de vous passer ma crève (exemples empruntés à C. KERBRAT-ORECCHIONI, 1980: 207).

          6. Les paramètres esquissés ci-dessus nous permettent de comprendre le concept de 'discours quotidien', concept élaboré par J.-Bl. GRIZE (1981), dans sa tentative de déceler un genre qui puisse se retrouver dans des textes de nature diverse. Le discours quotidien fut préfiguré dans ce que L. WITTGENSTEIN appelait 'every day language'.

           On peut parler de discours quotidien lorsque l'une ou l'autre des conditions suivantes au moins sera satisfaite:

           (a) Le discours s'adresse à un interlocuteur particulier.

           (b) Il est engendré en situation.

           (c) C'est un discours d'action.

           (d) Il ne vise qu'une validité locale (J.-Bl. GRIZE, 1981: 8).

           Si on doit distinguer ces conditions, c'est uniquement pour des raisons de clarté méthodologique, car, en fait, aucune d'elles n'est véritablement indépendante des autres.

           6.1. Tout discours est fait pour s'adresser à autrui. L' « altérité » du discours, les degrés dans la « destinarité » - selon le mot d'O. DUCROT - représentent le fait que le discours est construit pour son distinataire dont il recèle - le plus souvent - les traces. Il n'y a aucun acte de langage qui ne soit aussi acte d'interlocution. Le locuteur parle à quelqu'un et pour quelqu'un; aussi doit-il aménager son discours, non seulement en fonction de ce qu'il veut communiquer, mais tenant compte encore de celui auquel il s'adresse.

           Ch. PERELMAN et L. OLBRECHTS-TYTECA avaient déjà démontré que le discours construit son auditoire. La formulation discursive varie selon la formation, les motivations et les intérêts des destinataires. La présence du destinataire se fait plus ou moins explicite selon le type du texte.

           Soient deux petits textes informatifs et directifs tirés des dépliants touristiques français. Le premier se rapporte à la Cathédrale Saint-Victor de Marseille:

          (17)

Amis visiteurs, allez à Saint-Victor, un lieu chagé d'histoire: l'édifice est bien complexe, mais dix-sept siècles de foi lui ont donné une âme...

           Vous vous trouverez sur la place - le parvis - et vous verrez ces murailles et leurs deux tours [...]

.

           Vous y pourrez voir de nombreux sarcophages, la plupart paléochrétiens, des sculptures primitives, des inscriptions remarquables... (Chanoine Charles Seinturier, Curé de Saint-Victor).

On y remarque les traces, plus précisément les marques du destinatire: la deuxième personne (vous vous trouverez, vous verrez), le futur, l'impératif, autant de morphèmes qui témoignent de la destinarité explicite du texte.

Le second se rapporte à la ville d'Aix-en-Provence: la haute fréquence de l'infinitif prouve l'implication directe du destinataire.

Les indications touristiques sont un guide de la ville; les verbes à l'infinitif instaurent des consignes utiles au touriste qui visite la ville:

(18) Au sud du Palais de Justice, édifié sur l'emplacement de l'ancien Palais des Comtes de Provence, prendre la rue Marius-Reinaud, puis la route Espariat [...].

          Avant d'arriver sur la Place de l'Hôtel de Ville en passant par la rue Aude, on remarque au n° 13 le décor à l'italienne de l'Hôtel de Peyronnetti [...].

          En passant devant l'Hôtel Maynier d'Oppède (1757), on arrive à la Cathédrale, monument composé de nombreux éléments d'époques différentes [...]. Sont également à voir, le baptistère du IVe-Ve siècle et le cloître du XIIe-XIIIe siècle [...]

.

           Gagner ensuite le cours Sextius; dans le parc de l'établissement thermal, une tour d'enceinte du XIVe siècle. Par la rue Célony, on accède au Pavillon Vendôme, construit en 1665 - 68 par Louis de Mercœur, Duc de Vendôme, petit-fils d'Henri IV et de Gabrielle d'Estrées (Aix -en-Provence - Visite de la ville, Office municipal de tourisme).

          À part des marques de l'infinitif, la mobilisation du destinataire est réalisée par l'emploi de l'indéfini on (on remarque, on arrive, on accède) dont le substitué est « vous, touristes qui voulez visiter la ville », par la périphrase sont à voir, à sens « prospectif », de « conseil », les adverbes avant (avant d'arriver) et ensuite (gagner ensuite) qui marquent une graduation dans les actions que le visiteur fera. Le déroulement du discours suit un ordre didactique, le langage étant - dans le dépliant - accompagné du code iconique du plan de la ville.

           Dans la mesure où l'allocutaire est véritablement un interlocuteur, il peut à chaque instant refuser ce qui est dit et produire un contre-discours qui annule celui qu'il reçoit. Ce trait confère au discours quotidien le statut d'un dialogue. Le discours quotidien est un discours dialogique.

           Soit ce passage de La Peste où Tarrou assiste à l'entretien de deux receveurs de tranways:

          (19)

- Tu as bien connu Camps, disait l'un.

           - Camps ? un grand, avec une moustache noire ?

           - C'est ça. Il était à l'aiguillage.

           - Oui, bien sûr.

           - Eh bien, il est mort.

           - Ah ! et quand donc ?

           - Après l'histoire des rats.

           - Tiens ! Et qu'est-ce qu'il a eu?

           - Je ne sais pas, la fièvre. Et puis il n'était pas fort. Il a eu des abcès sous le bras. Il n'a pas résisté.

           - Il avait pourtant l'air comme tout le monde.

          - Non, il avait la poitrine faible, et il faisait de la musique à l'Orphéon. Toujours souffler dans un piston, ça use.

           - Ah ! termine le deuxième, quand on est malade, il ne fautpas souffler dans un piston (A. Camus, La Peste).

           La réplique en gras est une réfutation, créant un contre-discours de l'interlocuteur qui annule la réplique antérieure de son locuteur:

          Il avait pourtant l'air comme tout le monde.

          Dans ce discours:

          - Non, il avait la poitrine faible, et il faisait de la musique à l'Orphéon. Toujours souffler dans un piston, ça use,

          on remarque l'enchaînement argumentatif des stratégies et opérations discursives:

          - Non, il avait la poitrine faible est un démenti de l'affirmation antérieure du premier locuteur au sujet de la bonne santé du personnage:

           - Il avait pourtant l'air comme tout le monde.

          Dans la séquence:

          et il faisait de la musique à l'Orphéon

          le connecteur et a le sens concessif de « pourtant », greffé sur le sens premier de « concomitance ».

           L'observation factuelle, à statut de vérité générale:

          Toujours souffler dans un piston, ça use

          devient une justification pour la dégradation physique et la mort du personnage.

           Les arguments X avait la poitrine faible et Toujours souffler dans un piston, ça use deviennent des arguments forts ou preuves pour l'assertion antérieure:

          X est mort.

          6.2. Le constituant SITUATION du discours quotidien est hors de doute. La manipulation des temps peut prendre valeur argumentative. Qu'on se rapporte aux textes d'information touristique, (17) et (18). Dans (17) le futur comme temps est explicitement exprimé; au même titre le mode impératif.

           Dans (18), l'infinitif a la valeur d'un prospectif, ainsi que la périphrase sont également à voir X et Y.

          « Les partenaires du dialogue ont un passé, un présent et un avenir et les objets dont ils traitent un avant, un maintenant et un après. De là découle que le discours quotidien ne se déroule pratiquement jamais tout entier au présent et que la manipulation des temps peut même prendre valeur argumentative » (J.-Bl. GRIZE, 1981: 9). Les temps verbaux acquièrent des valeurs de dicto. 6.3. Discours d'action, le discours quotidien est basé sur une logique du changement de l'état Eo en l'état E1.

          À partir d'un fait, d'une prémisse, on tire les conséquences de son existence; dans ce sens on dira que le discours quotidien est avant tout factuello-déductif.

           Voilà, à ce sujet, un conseil publicitaire pour l'achat de la cuisinière De Dietrich:

          (20) Le four à pyrolise suffirait à vous donner envie de la cuisinière électrique De Dietrich [...].

          Cuisinière De Dietrich. Vous l'aimerez longtemps (PARIS - MATCH, 1978).

           Les morphèmes de conditionnel présent et de futur donnent à ce texte une orientation argumentative précise: Achetez cet ustensile électro-ménager. Celle-ci est l'acte d'inférence qui se dégage du discours: une invitation à l'achat de l'objet.

          6.4. Comme il en résulte, le discours quotidien vise une validité locale. Il s'adresse à un interlocuteur particulier, dans une situation précise et en vue d'une action déterminée. Le discours quotidien n'a aucune visée d'universalité.

          « S'il n'est de science que du général, il n'est d'action que du particulier et un discours pratique ne s'occupe que de donner de la situation une image spécifique, une image adaptée à sa finalité » (J.-Bl. GRIZE, 1981: 10).

           Dans une situation donnée, il faut agir et réagir conformément à ses données, et J. PIAGET a souvent souligné que les contradictions de l'enfant ne le gênaient guère.

          « Lorsque, au milieu du lac, je dois réparer mon moteur, j'ai tout intérêt à raisonnenr comme l'enfant et à éviter de laisser tomber à l'eau ma clé anglaise: parce qu'elle est lourde. Et tant pis pour le jerricane vide: parce qu'il est léger » (J.-Bl. GRIZE, 1981: 10).

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