1.
LA SCHÉMATISATION
1.1.
Les opérations schématisantes se ramènent
au fait que tout discours construit une sorte de micro-univers appelé
schématisation. Ce sont des opérations de détermination.
La
schématisation résulte d’une activité
dialogique. C’est que l’énonciateur-orateur produit
un discours pour un auditeur actuel ou virtuel; et il le fait en fonction
des représentations qu’il a de son auditeur.
«
Le terme de schématisation tout d’abord renvoie simultanément
à une action (schématiser) et à un résultat
(schéma) » (J.-Bl. GRIZE, 1974, cit. ap. G. VIGNAUX,
1976: 213). Du côté du sujet producteur, le problème
est celui des opérations qu’implique l’activité
discursive et du côté du produit - le discours - texte
- il s’agit du résultat de la composition ordonnée
de ces opérations, autrement dit de la représentation
construite par le sujet. Tout discours est un univers propre, une représentation
qui se suffit à elle-même. Le concept de schématisation
vise à traduire ce à quoi répond tout discours:
un projet du sujet. « Tout discours est d’abord le spectaculaire
d’une structuration opérée par son sujet »
(G. VIGNAUX, 1976: 214). Il s’agit bien des interventions nécessaires
à un sujet pour constituer son discours: invention, proposition,
disposition, articulation.
1.2.
La schématisation rappelle la théâtralité,
notion élaborée par G. VIGNAUX (1976) dont les éléments
constitutifs sont - comme nous l’avons déjà vu -
les acteurs, les procès, les situations et les marques d’opérations.
Dans le même esprit, E. LANDOWSKI (1983) témoigne d’une
conception « scénographique » de l’énonciation.
Selon lui, tout discours est un « simulacre en construction »;
tout sujet parlant est, en fait, un masque. La narrativisation de l’énonciation,
conçue comme « scénographie dans le discours »
implique une interaction sémiotique entre actants, procès
et situations, réalisée du point de vue langagier par
des opérations discursives.
Le
discours procède d’une simplification des éléments
(acteurs, procès, situations) suffisants pour la représentation
qu’il engendre. En même temps, la schématisation
détermine progressivement son micro-univers.
Les
significations que le discours véhicule doivent être imaginées
et perçues en état d’incomplétude, comme
l’est un schéma.
«
La stratégie discursive est alors de dégager une situation
qui ne comporte que des connaissances définitivement sûres
sous forme de jugements susceptibles d’assurer une situation inférant
l’adhésion, la décision » (G. VIGNAUX, 1976:
215).
La
cohérence du schéma discursif assurera une complétude
interne qui contrebalance l’incomplétude mentionnée
ci-dessus et cette cohérence est schéma pour autrui, de
telle sorte qu’il y pourra introduire les éléments
qui lui semblent encore nécessaires à la représentation
ainsi constituée. « La stratégie du discours est
en conséquence de paraître non seulement schéma
mais champ d’activité pour autrui » (G. VIGNAUX 1976:
216). Et par ailleurs, le même logicien écrira que le discours
est lieu du sens et l’« une des formes privilégiées
d’action sur l’extérieur: c’est une action
virtuelle » (G. VIGNAUX, 1976: 214).
Soient
ces deux exemples de textes, où l’on pourra aisément
observer la schématisation du discours:
(1) L’homme
est un roseau, le plus faible de la nature; mais c’est un roseau
pensant (B. Pascal, Choix de pensées).
(2)
J’avais toute une pile de dossiers devant moi et je les feuilletais.
Joseph Leborgne était étendu dans son fauteuil, devant
le radiateur électrique. Il avait les yeux clos.
Comme
je cessais un instant de tourner les pages, je l’entendis soupirer
avec lassitude:
«
Pas celui-là ! »
Je
tressaillis. Je ripostai:
«
Comment pouvez-vous savoir quel est le dossier que je viens d’ouvrir
? »
«
C’est le dossier 16... Je ne lui ai pas donné d’autre
titre !...
Le
papier bulle de la chemise est plus rugueux que le papier des autres
chemises.... »
«
Et pourquoi avez-vous dit: " Pas celui-là ! " ?
«
Parce que c’est une affaire d’empoisonnement et qu’il
n’existe rien de plus laid que ces affaires-là... Laid,
vous entendez ! D’un morne à faire pleurer !... Et il en
est ainsi de toutes les affaires d’empoisonnement... On dirait
que cette arme est réservée à des cas spéciaux,
à la fois tragiques et mesquins... »
C’en
était assez pour me décider à examiner le dossier,
qui commençait par un extrait du journal de Fécamp
(G. Simenon, Les 13 Mystères).
On peut distinguer dans le discours de l’énonciateur des
propos qui répondent à trois fins distinctes:
(a)
Poser le cadre de la schématisation, c’est-à-dire
évoquer des objets, rappeler des faits et les enrichir;
(b)
Répondre par avance aux questions et aux doutes de l’allocutaire;
(c)
Empêcher ou réfuter les contre-discours que l’allocutaire
pourrait tenir. Le contre-discours est la manisfestation d’un
refus qui exclut tout autant l’incompréhension que le doute.
L’exigence
(a) se retrouve dans l’exemple (1), mais aussi dans (2); (b) et
(c) se retrouvent dans (2), surtout dans la réplique: «
Pas celui-là ! », mais aussi dans la réplique: «Parce
que c’est une affaire d’empoisonnement... », qui justifie
le caractère d’unicité du dossier 16, ainsi que
l’interdiction de le feuilleter.
1.3.
La schématisation exige de son auteur qu’il dispose d’un
certain nombre de représentations de la situation de discours
et de son auditoire. Cette hypothèse apparaît clairement
lorsqu’une même forme peut donner lieu à des sens
distincts. À ce sujet, J.-Bl. GRIZE (1978) accompagne les exemples:
Attention
au chien ! et Attention aux enfants !
du commentaire suivant: « Je ne savais pas, disait un étranger,
que chez vous les enfants étaient particulièrement méchants
» (J.-Bl. GRIZE, 1978: 47).
Les
représentations sont celles du locuteur / énonciateur;
les images sont proposées par le discours. Si les représentations
ne peuvent être qu’inférées à partir
d’indices, les images peuvent, en principe, être décrites
sur la base des configurations discursives.
1.4.
Une schématisation propose essentiellement trois sortes d’images:
•
celle de l’énonciateur / locuteur: im (A);
•
celle du destinataire / allocuteur: im (B);
•
celle de la situation dont il est question: im (T).
Soit
l’information sémantique: « mauvais temps »,
« pluie », « temps nuageux ».
L’image
de l’énonciateur apparaît dans:
(3) Malheureusement, le temps
sera très nuageux sur le nord-ouest. Sur l’est, instabilité
avec de nombreuses averses entrecoupées d’éclaicies.
Il s’y agit d’un énonciateur effacé mais engagé,
vu la présence du modalisateur malheureusement.
(4) La radio annonce
qu’une zone de mauvais temps avec des pluies discontinues touchera
la moitié nord du pays et descendra vers le sud en cours de journée.
L’énonciateur en est un témoin neutre.
(5) La radio aurait annoncé
que le temps serait très nuageux sur le nord-ouest. Sur l’est,
il y aurait des pluies discontinues. L’énonciateur
en est un témoin effacé mais engagé.
(6) Je sais qu’il
pleuvra et qu’il fera mauvais temps de par mes rhumatismes.
L’énonciateur en est présent et nécessairement
engagé.
(7) J’ai entendu la
radio annoncer que le temps sera très nuageux et qu’il
pleuvra dans tout le pays. L’énonciateur en est un
témoin présent.
L’image
du destinataire apparaît dans:
(8) À cause du mauvais
temps, des pluies discontinues et du brouillard, les automobilistes
sont priés de ne pas rouler à toute vitesse.
L’image
de la situation dont il est question, la thématisation discursive
apparaîtra dans:
(9) Le temps sera très
nuageux sur le nord-ouest. Sur l’est, instabilité avec
de nombreuses averses entrecoupées d’éclaicies (PARIS
- MATCH, le 27 sept. 1985).
L’image
de la situation est fortement pertinente dans les exemples (1) et (2).
Il est aisé de théâtraliser le discours schématisant,
proposé par le texte de G. SIMENON: ses acteurs, les procès,
les situations et les marques d’opérateurs.
1.5.
La schématisation est constituée d’opérations
de déterminations. Celles-ci sont de quatre sortes:
(a) Opérations constitutives
d’objets, qui agissent comme des thématisations, des
localisations de l’objet X dans un préconstruit (voir l’exemple
(1)), de sélection d’une partie de l’objet X (voir
(1) et (2))
(b) Opérations de prédication,
introduisant des prédicats de forme diverse.
(c) Opérations de restriction,
qui marquent les limites entre lesquelles la prédiction sera
prise en charge par le locuteur. Les quantificateurs en sont des exemples
particuliers. Dans (2), toute une pile de (dossiers), les, rien,
d’un morne (à faire pleurer), toutes les, le, etc.
sont des quantificateurs qui restreignent les limites de la prédication.
Les morphèmes de temps, d’espace, de circonstance marquent
également des opérations de restriction.
(d) Opérations de modalisation,
indiquant le type de prise en charge de la prédication par le
sujet. Ainsi, l’opérateur énonciatif bien,
modalisateur que nous avons esquissé dans le chapitre antérieur,
témoigne d’une certaine prise en charge de l’information
par le locuteur.