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Mariana
TUTESCU, L'Argumentation
Introduction à l'étude du discours |
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| Chapitre
III
1. Ce concept fut élaboré par O. DUCROT (1980) à l'intérieur d'une théorie énonciative de la langue. Conformément à l'idée de polyphonie, dans l'interprétation des énoncés on entend s'exprimer une pluralité de voix, très souvent différentes de celles du locuteur. L'existence de plusieurs degrés dans la « destinarité » permet de comprendre un énoncé comme: (1) Ce que je dis s'adresse moins à toi qu'à ton frère. L'hypothèse de l'« altérité » constitutive de tout discours est conçue par O. DUCROT (1980) dans le sens que « la pensée d'autrui est constitutive de la mienne et il est impossible de les séparer radicalement » (O. DUCROT, 1980: 45). L'élaboration de la thèse de la polyphonie amena O. DUCROT à formuler deux distinctions importantes.
1.1. La première vise l'opposition locuteur / vs / allocutaire. Si le locuteur est celui qui profère l'énoncé, l'auteur des paroles émises, l'allocutaire est la personne à qui l'énonciation est censée s'adresser, l'être à qui les paroles sont dites.
1.2. La deuxième distinction vise la corrélation énonciateur / vs / destinataire. L'énonciateur est l'agent-source des actes illocutionnaires, l'instance qui assure le contenu de l'énoncé et se porte garant de sa vérité. Le destinataire est la personne censée être l'objet des actes illocutionnaires, le patient de ces actes.
1.3. Une conclusion importante s'en dégage: le locuteur d'un message peut être différent de l'énonciateur qui s'y exprime; au même titre, l'allocutaire est souvent différent du destinataire de l'acte performé. De cette façon, on peut tirer - dans un discours - les conséquences d'une assertion qu'on n'a pas prise en compte, dont on s'est distancié, en lui donnant pour responsable un énonciateur différent du locuteur. Ainsi, si l'acte illocutionnaire au moyen duquel on caractérise l'énonciation est attribué à un personnage différent du locuteur L, le destinataire de cet acte pouvant alors être différent de l'allocutaire, et identifié, par exemple, au locuteur L. C'est le cas de: (2) Jean m'a annoncé que le temps se remettrait au beau. J'irai à la campagne demain. La polyphonie entraîne donc une troisième distinction, fonctionnant à deux niveaux, locuteur / vs / énonciateur et allocutaire / vs / destinataire.
2. Il y a des morphèmes, des types d'énoncés qui favorisent, voire imposent, la lecture polyphonique. Il est à signaler que celle-ci est fortement déclenchée par des expressions comme selon X, à ce que dit X, à en croire X. Ainsi, après: (3) À ce que dit ma mère, le temps va changer, il est fort probable de trouver des enchaînements concernant la météo, par exemple: (4) Je prends un lainage, que des enchaînements concernant le sujet grammatical: (5) * Elle broie du noir, ma mère. Les stratégies argumentatives telles: l'interrogation,la négation polémique, le démenti, la réfutation de la cause, le paradoxe, la litote, l'ironie ne sauraient être comprise sans faire recours au concept de polyphonie.
3. Ce concept s'avère être fort utile pour décrire l'opposition sémantico-pragmatique existant entre car et puisque. Ces deux morphèmes servent à introduire un énoncé E2 qui justifie l'énonciateur d'un premier énoncé E1. (6) Allons à la piscine (E1) puisqu 'il fait chaud (E2). car
3.1. Car est impossible à employer, dans une conversation, pour reprendre en E2 une information qui vient d'être communiquée par l'allocutaire. On s'imagine mal - note O. DUCROT - un dialogue tel:
(7) - Ce qu'il fait beau aujoud'hui ! (=E2) - Eh bien, allons à la piscine (=E1), car il fait beau aujourd'hui (E2). Par contre la réplique avec puisque sera parfaitement normale: - Eh bien, allons à la piscine (=E1), puisqu'il fait beau (=E2). Ce qui rend car impossible, c'est que le locuteur « prétende dire E2 sur la simple foi de l'allocutaire, qu'il le dise parce que l'allocutaire l'a dit. En revanche, il peut très bien dire E2 s'il le prend sous sa responsabilité, s'il le reprend à son propre compte - en signalant seulement qu'il parle en conformité avec l'allocutaire » (O. DUCROT, 1980: 48). Un énoncé qui rapporte les dires de l'allocutaire sera, par conséquent, normal: (8) - Eh bien, allons à la piscine (E1) car, comme tu l'as dit, il fait (vraiment / diablement) beau aujourd'hui (E2). Il en résulte que l'énonciateur, responsable de l'assertion faite en E2, doit être identifié, dans le cas de car, avec le locuteur.
3.2. Puisque présente la situation inverse. En introduisant E2 par puisque, le locuteur fait s'exprimer un énonciateur dont il se déclare distinct et qu'il identifie à l'allocutaire. Le locuteur ne s'engage pas sur E2 à titre personnel, il n'en prend pas la responsabilité, bien qu'il puisse se déclarer par ailleurs d'accord avec E2. Cela explique - soutient O. DUCROT (1980: 48) - la possibilité de puisque dans le raisonnement par l'absurde, quand l'hypothèse formulée en E2 est justement celle que le locuteur combat ou rejette. Cela explique d'autre part le fait, décrit souvent par la présupposition, que E2, même lorsqu'il n'est pas la reprise d'une réplique antérieure de l'allocutaire, est présenté comme déjà connu ou déjà admis par celui-ci. Ensuite, l'hypothèse de la valeur polyphonique de puisque explique pourquoi il est difficile, après puisque, d'introduire dans E2 un modalisateur comme vraiment, qui marque que l'assertion dont il fait partie est le fruit d'une expérience personnelle. Au même titre, il est difficile d'introduire dans puisque E2 les modalisateurs sacrément et diablement, qui sont des espèces d'interjections adverbialisées et impliquent, par conséquent, un engagement personnel du locuteur dans l'assertion [16].
3.3. Le cas de la différence polyphonique entre car et puisque illustre clairement que le locuteur de l'énonciation peut être distinct de l'énonciateur de l'assertion - même lorsqu'il se dit personnellement d'accord avec ce qui est asserté (c'est le cas de puisque E2, lorsqu'il ne s'agit pas d'un raisonnement par l'absurde). D'autre part, le locuteur peut s'identifier avec l'énonciateur - même lorsqu'il signale en outre que l'assertion a été déjà faite par quelqu'un d'autre (car, comme tu l'as dit, E2). « Ce qui est pertinent, pour que locuteur et énonciateur coïncident, c'est que le locuteur se présente comme la source de l'acte de l'assertion, c'est-à-dire comme celui qui garantit sa véracité » (O. DUCROT, 1980: 49).
4. L'analyse polyphonique explique, d'une manière nuancée, le sens pragmatique de d'ailleurs. (9) Je ne veux pas lire cet écrivain: il est trop ennuyeux (P), et d'ailleurs je n'aime pas son genre (Q). En articulant par d'ailleurs deux éléments sémantiques P et Q, on accomplit successivement deux actes d'argumentation A1 et A2. En A1, on emploi P en faveur de la conclusion r, puis, en A2, on utilise Q en faveur de la même conclusion. D'autre part, on présente P (l'argument employé en A1) comme suffisant pour que le destinataire D1 de A1 admette la conclusion r. En ce qui concerne A2, d'ailleurs ne dit rien sur le caractère suffisant ou non, par rapport au destinataire D2, de l'argument Q qui y est utilisé: Q peut être présenté aussi bien comme décisif que comme seulement favorable à la conclusion r. Dans le cas où l'énonciation de P d'ailleurs Q est donnée comme adressée à un unique allocutaire, le locuteur construit deux images successives de son allocutaire. Dans la première, liée au fait qu'il est destinataire de l'acte A1 (présenté comme argumentativement suffisant), il apparaît comme homme à se satisfaire de l'argument P, ce qui amène à lui attribuer les dispositions psychologiques nécessaires pour cela. La seconde image tient au fait qu'en ajoutant A2 à A1 et en vertu des maximes gricéiennes de la coopération (quantité, qualité, pertinence et manière), le locuteur dira ce qu'il considère utile de dire. L'allocutaire, assimilé à D2, va donc apparaître comme ayant besoin, pour admettre la conclusion r, de l'argument Q. Ainsi le locuteur de d'ailleurs donne l'impression qu'il a, entre l'énonciation de P et celle de Q, modifié l'image qu'il se fait de son allocutaire, ou au moins, qu'il a envisagé d'autres hypothèses à ce sujet. Ces deux constructions successives de l'interlocuteur furent étudiées avec finesse par O. DUCROT dans cette stratégie discursive qu'il appelle « la logique du camelot » (1980). En donnant à l'allocutaire un second argument « en prime », on fait semblant de revenir sur l'idée qu'on se faisait de lui [17].
4.1. L'interprétation polyphonique du morphème d'ailleurs est le fait de deux facteurs: d'abord le sens de ce connecteur argumentatif qui exige deux actes d'argumentation successifs, dont chacun a son destinataire et dont le premier est présenté comme suffisant. « C'est la notion de polyphonie, entraînant la distinction entre le rôle d'allocutaire, relatif à l'énonciation, et celui de destinataire, relatif à l'activité illocutoire, qui permet de parler de destinataires différents sans rien préjuger sur l'unicité ou la non-unicité de l'allocutaire » (O.DUCROT, 1980: 236). Le second facteur qui amène cet effet de dédoublement tient aux conditions situationnelles prises en compte au moment de l'interprétation des énoncés. Il faut que la situation interprétative permette l'identification des deux destinataires avec un allocutaire unique (ou avec un groupe unique d'allocutaires). En même temps, il faut que puisse jouer la loi de discours de l'exhaustivité, exigeant que la parole soit « utile », ou - en d'autres termes - les maximes conversationnelles de GRICE (dont surtout la maxime de la pertinence). Grâce à ces maximes, l'acte d'argumentation A2 apparaîtra comme nécessaire, ce qui contredit l'image de l'allocutaire établie à partir de l'acte A1, et conduit ainsi à un dédoublement dans la représentation de l'interlocuteur.
4.2. Que le locuteur veuille bien appliquer cette analyse polyphonique, de nature sémantico-pragmatique, au texte suivant où apparaît le connecteur argumentatif d'ailleurs, marqueur de la « logique du camelot »: (10) - Mon cher ami, dit l'oncle, vous saurez que le vin est un aliment indispensable aux travailleurs de force, et surtout aux déménageurs. Je veux dire le vin naturel, et celui-ci vient de chez moi ! D'ailleurs, vous-même, quand vous aurez fini de décharger vos meubles, vous serez bien aise d'en siffler un gobelet ! (M. Pagnol, La gloire de mon père). On y remarquera facilement que l'acte d'argumenter A2, présent dans l'énoncé d'ailleurs Q, devient nécessaire, puisque dans A1 nous avions un constat, une assertion, tandis que dans A2 on a une promesse, une prévision jointe à un engagement : je vous promets de vous donner un verre de ce vin quand vous aurez fini votre travail.
5. Le concept de polyphonie n'est pas sans rapport aux 'univers de croyance' et aux 'images d'univers', concepts fondamentaux de la théorie sémantico-logique de Robert MARTIN (1983, 1987, 1992).
6. Le comportement discursif des adverbes de phrases ou modalisateurs certes et peut-être trouve une explication pertinente dans l'approche polyphonique.
6.1. Soit l'exemple suivant, commenté par O. DUCROT (1984: 229 - 230). Vous me proposez d'aller faire du ski et je rejette votre proposition en vous répondant: (11) Certes, il fait beau, mais j'ai mal aux pieds. Les énoncés de ce genre mettent en scène deux énonciateurs successifs, E1 et E2, qui argumentent dans les sens opposés, le locuteur s'assimilant à E2 et assimilant son allocutaire à E1. Bien que le locuteur se déclare d'accord avec le fait allégué par E1, il se distancie cependant de E1: il reconnaît qu'il fait beau, mais ne l'asserte pas à son propre compte. C'est que l'emploi du modalisateur certes est impossible si le locuteur s'assimile à l'énonciateur assertant P. Le locuteur s'assimile à un second énonciateur, à celui qui argumente contre la sortie projetée, alors que le premier est assimilé à quelqu'un d'autre, peut-être, par exemple, à l'allocutaire. Dans le seconde partie de l'énoncé, on accomplit un acte « primitif », acte d'affirmation, et, plus particulièrement, d'affirmation argumentative. À lire O. DUCROT (1984: 230), l'acte de la première partie de l'énoncé en est un dérivé, un « acte de concession », qui consiste à faire entendre un énonciateur argumentant dans un sens opposé au locuteur, énonciateur dont on se distancie (tout en lui donnant une certaine forme d'accord).
6.2. Comme le locuteur de certes, celui de peut-être ne s'associe pas au contenu commenté: il ne l'asserte pas pour son propre compte. Soient ces énoncés avec le modalisateur peut-être, opérateur de possibilité: (12) a. Peut-être que Paul a vendu sa voiture. b. Peut-être Paul a-t-il vendu sa voiture. c. Paul, peut-être, a vendu sa voiture. d. Paul a peut-être vendu sa voiture. e. Paul a vendu sa voiture, peut-être. À propos de ces exemples, M symbolisera peut-être et p l'énoncé sur lequel cet adverbe porte (Paul a vendu sa voiture). Comme H. NØLKE (1993: 173 - 181) l'a démontré, toute énonciation de la structure M(p) introduit deux énonciateurs: Ep, à qui le locuteur (-en-tant-que-tel) ne s'assimile pas; Em, à qui le locuteur (-en-tant-que-tel) s'assimile. Ep affirme la vérité de p. Em ajoute en tant que commentaire que: (i) il n'a pas de preuve ni en faveur de p, ni en faveur de non-p; (ii) il est conscient du fait que Ep a apparemment une preuve en réserve en faveur de p; (iii) tout en étant solidaire de Ep, il accepte l'orientation argumentative que celui-ci attache à p (H. NØLKE, 1993: 174). Le locuteur est donc énonciateur de peut-être et seulement de peut-être. En tant que locuteur de l'énoncé, il n'assume pas le contenu sur lequel porte cet adverbe modalisateur. Peut-être n'est pas l'objet d'une affirmation. Il est seulement ajouté en tant que commentaire. À souligner que des différences sémantiques notables s'instaurent entre les énoncés de sous (12) dans leurs enchaînements textuels. Ces différences peuvent être expliquées par l'analyse polyphonique. Que l'on compare les exemples de sous (12) et les trois enchaînements présentés dans (13): (13) a. Mais je n'en suis pas sûr. b. Mais Marie n'a pas vendu la sienne; là, j'en suis sûr ! c. Mais il n'a pas vendu sa maison; là, j'en suis sûr ! Le locuteur qui envisage l'enchaînement (13)a, a tendance à choisir (12)a. C'est que dans (12)a, peut-être ajoute un commentaire au contenu pris comme un tout, et (13)a devient la continuation normale. « L'antéposition Q a pour effet une minimalisation du rapport entre l'adverbe et le FOYER, ce qui favorise une mise en contraste de l'énoncé tout entier. C'est la position préférée des évaluatifs et des connecteurs, lesquels, justement, évitent ce rapport » (H. NØLKE, 1993: 176). Le locuteur qui envisage l'enchaînement (13)b choisira l'énoncé (12)c (ou bien il mettra un accent d'insistance sur Paul), car, dans ce cas, le commentaire porte sur l'élément Paul, qui sera contrasté dans (13)b. Dans (12)c, l'adverbe déclenche une sorte de focalisation du sujet grammatical, qui conduit souvent à un changement de thème. Enfin, le locuteur qui envisage l'enchaînement (13)c, choisira l'énoncé (12)d ou (12)e, ce qui produit l'effet après coup. Dans ces énoncés, peut-être porte sur le FOYER neutre (sa voiture). S'il fonctionne comme élément seul dans les réponses, peut-être a une signification positive. Ce fait explique la grammaticalité de (14)a et b et l'agrammaticalité de (14)c: (14) - Tu viendras demain ? a. - Oui, peut-être. b. - Peut-être. c. *- Non, peut-être.
7. L'approche polyphonique du comportement énonciativo-discursif de tous ces morphèmes prouve la fausseté de la théorie de l'unicité du sujet parlant. Le postulat selon lequel l'énoncé isolé fait entendre une seule voix s'est avéré faux. La polyphonie est constitutive de tout énoncé renvoyant au processus de son énonciation. Selon une formule chère à O. DUCROT, le DIT dévoile les traces de son DIRE. Le sens des énoncés recèle un commentaire de l'énonciation beaucoup plus pertinent que selui qui s'exprime dans l'accomplissement des actes illocutoires. La théorie de la polyphonie ajoute à l'altérité « externe », propre aux actes de langage, une altérité « interne », propre au phénomène de l'énonciation.
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