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1. Bref historique
0.La
cristallisation d’une théorie de l’argumentation se
situe à la croisée de plusieurs directions de pensée.
L’intérêt pour l’argumentation, ou « rhétorique
des conflits » (A. LEMPEREUR, 1991), n’est pas neuf. Cette
discipline est étroitement liée à l’histoire
de la philosophie, de la rhétorique et du discours.
1.
Dès le Ve siècle avant J.-C., les Sophistes se faisaient
forts de l’enseigner afin de remporter l’adhésion des
auditoires les plus divers. Les avocats et les hommes politiques étaient
formés par les meilleurs rhéteurs de l’époque.
L’art de la persuasion, qui exigeait à la fois la maîtrise
du raisonnement, des passions et du style, avait constitué le sujet
de bien des traités de l’époque.
2.
Les dialogues de PLATON renferment l’ensemble le plus ancien et
le plus riche de raisonnements naturels dans toute la littérature
philosophique. Une logique dialectique est instaurée avec ces types
de textes. Comme SOCRATE, dont il avait écrit la défense,
PLATON laisse ses lecteurs dans un état de perplexité féconde
et dévoile la fonction éducative de la réfutation
socratique. Il suffit, à ce sujet, de se rapporter
au Sophiste, dans lequel PLATON décrit la question socratique
comme « la plus grande et la plus vraie des purifications »,
une purgation de l’âme qui la libère de l’ignorance
involontaire, de l’illusion de savoir ce qu’elle ne sait pas.
La forme
générale de l’elenchos, la réfutation
socratique, est de faire ressortir dans la prise de position de l’interlocuteur
une inconséquence, par le développement, à partir
des propositions acceptées par cet interlocuteur, d’une conclusion
qui contredit la thèse proposée.
Dans
une étude des principaux raisonnements de Gorgias, Charles
H. KAHN démontra comment les trois réfutations de Gorgias,
de Polos et Calliclès sont savamment construites pour faire voir
une contradiction non pas entre les thèses et les propositions
considérées en elles-mêmes, mais entre ce que l’homme
croit et ce qu’il est obligé de dire devant l’auditoire
(c’est le cas de Gorgias), entre deux attitudes morales incompatibles
(c’est le cas de Polos), et finalement, dans le cas de Calliclès,
entre ses convictions aristocratiques et les conséquences égalitaires
de son hédonisme outrancier. Dans ces trois cas, l’argumentation
dépend d’une façon essentielle du caractère
et du rôle social de l’interlocuteur.
Et c’est
toujours le chercheur américain Charles H. KAHN qui étudia
le raisonnement argumentatif de PLATON dans ses autres dialogues socratiques:
Lachès, Protagoras, Ménon. La vie morale y est
représentée comme l’œuvre de l’intelligence
et du savoir. La raison reste pour PLATON une capacité de calcul,
un logistikon.
L’apparition
de l’argumentation au Ve siècle avant J.-C. est déterminée
par la conscience que prend l’éloquence attique de ses moyens
langagiers, rhétoriques. « Avec l’épanouissement
de la démocratie athénienne, cette éloquence découvre
les pouvoirs et les moyens de la parole, qui est chargée de se
substituer aux autres types de domination, d’affirmer et de décrire
les valeurs de la cité. Une telle conception, chez Protagoras ou
chez Gorgias, implique un relativisme généralisé.
Il n’existe pas de vérité absolue. La matière
des affirmations que proposent et qu’étudient les Sophistes
se trouve chez les orateurs et chez les poètes tragiques. Elle
est constituée par les « lieux communs » (topoï
en grec, n.n.), opinions largement répandues, que la parole
peut rendre dominantes mais aussi battre en brèche: le domaine
du Sophiste et de l’orateur s’étend dans l’espace
qui sépare les idées reçues (endoxon) des
paradoxes.
Ainsi
s’expliquent les activités favorites de nos auteurs: ils
pratiquent les « discours doubles », dans lesquels on traite
successivement le pour et le contre
à propos d’une question; ils recherchent, dans un esprit
pragmatique, la culture encyclopédique qui permet seule de connaître
et de définir les lieux communs; ils réfléchissent
sur la psychologie et le pathétique » (MICHEL, Alain, 1991:
« Rhétorique et philosophie dans le monde romain: les problèmes
de l’argumentation », in L’argumentation.
Colloque de Cerisy. Textes édités par Alain LEMPEREUR, Mardaga,
pp. 38).
PLATON
réagit d’une manière évidente contre un tel
relativisme. Derrière l’opinion, il profile l’exigence
de l’idée, c’est-à-dire du vrai. L’existence
des idées est nécessaire, même si on ne les atteint
pas directement. Ce fait est évident pour les savants et surtout
pour les géomètres, les disciples de Pythagore, épris
de mesure, d’harmonie et de rigueur.
La discipline
qui permettra de régler la logique de la parole sera nommée
par les Grecs dialectique. Celle-ci apparaît dans
le dialogue, « qui accouche les esprits et fait appel à leur
mémoire du fondamental, soit en pratiquant la dichotomie, la division,
l’analyse qui remonte aux principes, soit en utilisant les constructions
synthétiques du mythe. Platon, en somme, invente l’analyse
et la synthèse et pose avant Descartes qu’elles ne peuvent
exister sans référence à l’idée »
- écrit toujours Alain MICHEL (1991, art. cité, pp. 39).
3. Pourtant, c’est ARISTOTE qui fut le premier
philosophe à avoir élaboré une conception systématique
de l’argumentation. Le plus doué des élèves
de PLATON, ARISTOTE formalisa la dialectique, par le recours aux inférences
du général et du particulier, à la déduction
et à l’induction.
En essayant de marier rhétorique et philosophie, ARISTOTE arrive
à une interprétation philosophique de l’enseignement
proposé par les Sophistes.
Dans
les Topiques, ouvrage de jeunesse, ARISTOTE étudie les
lieux proprements dits ou topoï, ressorts logiques de l’argumentation
ou éléments du raisonnement dialectique. Il s’agit
du possible et de l’impossible,
du réel et de l’irréel,
du grand et du petit . Le Stagirite
se pose ainsi les questions de l’être, de la quantité,
de la qualité. Il se réfère à sa doctrine
de la puissance et de l’acte, sous leurs deux aspects principaux:
d’une part, les contraires, les affinités, la cohérence
et la contradiction, de l’autre part, le phénomène
du passage de la puissance à l’acte: la production, la poiétique.
Dans
son ouvrage de maturité, intitulé les Analytiques,
traité logique et épistémologique qui influera sur
toute la pensée européenne jusqu’au XXe siècle,
ARISTOTE s’attache à décrire le fonctionnement du
syllogisme et les ressorts logiques qui sous-tendent la connaissance nécessaire.
Dans
sa Rhétorique, ARISTOTE distingue les topoï
des eidè. Si les premiers sont des éléments
logico-formels, les seconds renvoient à l’enseignement sophistique
et présentent les idées reçues utilisées selon
une argumentation pour ou contre. La Rhétorique fait une
large part à la persuasion de l’auditoire. Dans l’histoire
de la pensée, cet ouvrage représente la première
apparition d’une sociologie des mentalités. D’autre
part, la Rhétorique implique une réflexion originale
sur la psychologie et sur le rôle et la définition des passions.
Si l’on
suit le topicien et rhétoricien ARISTOTE, un argument rhétorique
manifeste toujours l’unité du lógos, de l’éthos
et du páthos, c’est-à-dire celle de la raison,
de l’habitus et de l’émotion.
Le logicien
ARISTOTE, celui des Analytiques, cherche à décrire
l’argument rhétorique comme une forme de démonstration
logico-linguistique, écartant ainsi l’ethos et le pathos.
Actuellement,
le linguiste allemand Ekkehard EGGS a démontré que ce conflit
entre le topique et l’analytique, entre le vraisemblable et le vrai,
entre les passions et les habitus, d’un côté, et la
raison, de l’autre, est inhérent à tout discours humain.
En même temps, dans son ouvrage Grammaire du discours argumentatif
(Éditions Kimé, 1994, Paris), Ekkehard EGGS montra que cette
complémentarité conflictuelle entre le rhétorique
et l’analytique joue sur plusieurs niveaux dans les argumentations
quotidiennes.
La rhétorique
doit également à ARISTOTE l’établissement des
trois genres discursifs: le délibératif
(symbouleutikón), le judiciaire (dikanokón)
et le démonstratif ou épidictique
(epideiktikón). Compte tenu du rapport entre orateur et
auditoire et de la manière dont l’acte est conçu,
plusieurs distinctions rhétorico-argumentatives s’établissent,
qui sont illustrées par le tableau suivant (E. EGGS, 1994: 13):
|
GENRES RHÉTORIQUES
|
| |
DÉLIBÉRATIF |
JUDICIAIRE |
ÉPIDICTIQUE
|
| ACTE
DE PAROLE |
dé-
/ conseiller |
défendre / accuser |
louer / blâmer |
| BUT |
utile / nuisible |
juste
/ injuste |
beau / laid |
|
RÉSULTAT
AUDITOIRE
|
décision
obligatoire
|
pas
de décision
immédiate
|
|
instance
de décision
|
| membre
d’une assemblée |
juge |
spectateur |
| TEMPS |
avenir |
passé |
présent
/
passé / avenir |
Cette taxinomie reflète les pratiques rhétoriques de la
cité grecque au temps d’ARISTOTE; pourtant, selon E. EGGS
(1994: 14), elle se fonde sur une distinction beaucoup plus pertinente,
à savoir la division du champ rhétorico-argumentatif en
trois types de discours et d’argumentation: (i) le discours
déontique, (ii) le discours épistémique
et (iii) le discours éthico-esthétique.
En effet, dans le genre délibératif, il s’agit de
montrer ce qu’il faut faire ou ne pas faire; dans une phase importante
d’un procès où il s’agit de savoir si l’accusé
a ou n’a pas accompli un acte injuste déterminé, l’argumentation
est nécessairement épistémique; enfin, le discours
épidictique montre devant les auditeurs ce qui est - dans les actes
d’un individu ou d’un groupe social - beau et à imiter
ou, au contraire, laid et à éviter.
ARISTOTE
insista sur le fait que l’argumentation épistémique
est au centre du discours judiciare en ce sens qu’il faut prouver
ou réfuter qu’un accusé a accompli un acte bien déterminé.
Une affaire juridique peu claire exige la recherche de sa cause et donc
une démonstration. En langage juridique moderne, ARISTOTE distingue
donc les jugements de fait 'épistémiques' des jugements
de droit 'déontiques'.
L’actualité
de la pensée d’ARISTOTE est immense. Immense aussi son héritage.
Le lien essentiel établi par le Stagirite entre philosophie, rhétorique
et dialectique fera fortune. Cette doctrine se transmettra au monde romain.
Malgré le déclin des scolastiques, elle se retrouvera au
Moyen Âge, traversera la Renaissance et aura des reflets considérables
au Siècle Classique.
4.
Le monde romain se caractérisera par des rapports étroits
entre philosophie et rhétorique ainsi que par une synthèse
profonde de l’héritage grec et du rôle joué
par la parole oratoire dans la politique et dans l’esprit de la
cité.
Les
rhéteurs grecs marquent profondément la pensée romaine.
Il s’agit surtout de HERMAGORAS DE TEMNOS au IIe siècle avant
J.-C., au moment où Rome assure sa domination sur la Grèce
et où le monde hellénistique s’épanche dans
la civilisation latine, et de HERMOGÈNE DE TARSE, au milieu du
IIe siècle après J.-C., à l’apogé de
l’Empire, lorsque fleurit la deuxième Sophistique.
L’essor
de l’argumentation est dû surtout à CICÉRON,
qui la définit en termes suivants: « licet definire
[...] argumentum rationem, quae rei dubiae faciat fidem »
(« on peut définir l’argument comme un moyen rationnel
qui nous fait donner foi à une chose douteuse », in Topiques).
S’inscrivant dans la bonne tradition aristotélicienne, CICÉRON
rattache l’argumentation au probable et au persuasif.
En même temps, il présente une théorie des états
de cause qu’il emprunte pour l’essentiel à HERMAGORAS.
Dans
son traité De Inuentione, CICÉRON conçoit
les arguments ou lieux comme pouvant procéder de res (des
objets) et de personae (des personnes). Se distanciant ainsi
d’ARISTOTE, il met en valeur l’aspect sociologique des arguments.
Quatre arguments principaux sont à retenir chez CICÉRON:
l’énumération, le dilemme, l’induction, l’épichérème.
Les deux premiers tendent à enfermer l’adversaire dans une
situation sans issue, soit que l’on réfute à l’avance
la totalité de ses moyens, soit qu’il soit pris entre les
deux termes d’une alternative.
L’étude
de l’épichérème permet à CICÉRON
d’analyser la structure interne du discours dialectique. Il comprend
une proposition, une assomption et une conclusion. L’implicite apparaît
d’une manière pertinente chez CICÉRON, puisque la
forme théorique de l’argument est souvent masquée
par sa présentation affective. La parole oratoire fait appel aux
ruses, aux passions, à l’implicite psychologique.
La notion
de persona, désignant d’abord le masque et le rôle,
se charge, sous l’influence du stoïcien PANÉTIUS de
RHODES, d’une valeur argumentative, philosophique et morale, convoquant
ainsi le respect des exigeances de l’humanisme.
Dans
son traité De Oratore, CICÉRON esquisse une argumentation
dialectique dont les lieux sont de purs topoï, n’ayant
plus de rapport avec les eidè, mais contribuant par contre
à la délimitation des catégories.
L’Arpinate
insiste d’abord sur la définition, topos qui procède
par partition, division logique ou étymologique. Il étudie
également les lieux de la relation: la similitude, les causes,
les conséquences et les oppositions logiques. Une double classification
des arguments s’instaure: d’une part on peut évaluer
leur degré de nécessité ou de probabilité;
d’autre part ils s’appuient sur des valeurs morales et dialectiques.
Les schémas d’argumentation de CICÉRON reflètent
l’influence de PLATON et d’un éclectisme stoïco-péripatéticien.
Soulignons, en dernier lieu, que la doctrine cicéronienne réside
dans une conception philosophique de la parole oratoire, dans une tactique
de convaincre par l’emploi des récits orientés,
dans une éloquence qui traite des personnes et s’adresse
aux passions.
Avec HERMAGORAS et CICÉRON s’affirme l’aspect hautement
contradictoire de l’argumentation, celui qui sera
mis en évidence par la rhétorique juridique de Ch. PERELMAN.
5. Sans se préoccuper spécialement de l’argumentation,
la scolastique ou la philosophie pratiquée dans
les écoles et les universités du Moyen Âge est profondément
marquée par l’esprit d’ARISTOTE.
Cette
philosophie est traversée par le conflit entre croyance
et raison, la première représentée
par la Bible, par Saint-Augustin, la seconde illustrée par la Logique
et les théories d’ARISTOTE.
La scolastique
atteint son apogée aux XIIe et XIIIe siècles, lorsque pour
la première fois les écrits aristotéliciens furent
traduits et assimilés par l’Occident latin.
Toute
l’histoire de la philosophie scolastique peut être conçue
comme une confrontation de l’Église avec l’assimilation
d’ARISTOTE.
Héritier
de la culture grecque, le philosophe et homme politique latin BOÈCE
(Anicius Manlius Severinus Boetius) traduisit et commenta en latin les
traités d’ARISTOTE dont il voulait accorder la philosophie
avec celle de PLATON. Son commentaire à une Introduction (Isagoge)
des Catégories d’ARISTOTE due au néoplatonicien
syrien PORPHYRIOS, ses propres commentaires aux traités De
l’interprétation et Les Catégories ont constitué
le fondement de la Logique Ancienne (Logica Vetus) du XIIe siècle.
Avec les travaux des grammairiens latins tardifs PRISCIANUS et DONATUS,
cette logique a beaucoup contribué à l’élaboration
d’une théorie de la signification.
L’intérêt
pour la logique s’accroît au début du XIIe siècle
grâce aux écrits de Pierre ABÉLARD, qui, par sa passion
pour la logique et son esprit critique, devint un des fondateurs de la
scolastique.
Son
traité Sic et non, où apparaissaient juxtaposés
des passages de la Bible qui se contredisaient, constitua un « défi
» lancé aux théologiens et relevé par ceux-ci
dans les termes mêmes de la logique d’ABÉLARD.
C’est
ce qui a créé cette relation délicate entre raison
et croyance, propre à la scolastique.
La philosophie scolastique favorisa un système d’enseignement
basé sur le trivium (grammaire, rhétorique et logique),
bouillon de culture pour l’étude de la nature du langage,
de la signification, des sophismes, des raisonnements et des inférences.
Enseignée
durant la seconde moitiée du XIIIe siècle à Paris,
la grammaire spéculative des Modistes témoigne
du désir de comprendre les fondements de l’organisation langagière,
de faire de la grammaire un art ou, au mieux, une science. Cette grammaire
dite des Modistes s’efforce de dégager les «
modes de signifier » (d’où le nom de « Modistes
») et d’établir les conditions de vérité
des propositions.
La pratique
du débat oral, développée dans les universités,
donna naissance à la forme littéraire stéréotypée
de quaestio, type argumentatif dans lequel des autorités
divergentes sont amenées à se confronter pour être
ensuite reconciliées. C’est cette forme qui prédomine
dans les écrits académiques du Moyen Âge. Le Maître
- magister artium - formulait une question; tel étudiant
argumentait en faveur d’une réponse, tel autre en faveur
de la réponse contraire et, finalement, le Maître intervenait
pour répondre lui-même à la question et apporter toutes
les solutions aux arguments contradictoires formulés par les étudiants.
Les arguments pro et contra s’appuyaient
sur des autorités tels La BOÈCE, ARISTOTE, Saint AUGUSTIN
ou la Bible. La solution finale s’obtenait ainsi grâce à
des distinctions dans la signification des mots, de telle manière
qu’il en résultait la mise d’accord d’une autorité
avec une autre, à la condition près de faire ressortir les
acceptions différentes des termes-clés. De là, l’adage
scolastique bien connu: « Lorsqu’on trouve une contradiction,
il faut opérer une distinction ». Tel est, en gros, le schéma
argumentatif de ce type de débat, nommé quaestio disputata,
qui avait lieu entre maîtres et étudiants.
Les
débats publics (quaestiones quodlibetales) étaient
des joutes intellectuelles d’une telle importance que tout le monde
pouvait y prendre part, les activités intellectuelles étant
suspendues pendant le déroulement de ces débats. Les questions
y étaient formulées par n’importe qui (a quolibet)
et sur n’importe quel sujet (de quolibet). Les objections
que le Maître-Défendeur devait affronter étaient si
incommodes et imprévisibles que certains tenaient cet exercice
pour un supplice et préféraient s’en passer.
Les
grandes synthèses, telles Summa Theologiae et Summa
contra Gentiles de Thomas d’AQUIN, reposent sur des enchaînements
de quaestiones, où la résolution d’une question
en amène une autre jusqu’à ce que tout le champ problématique
soit épuisé. L’ensemble des réponses est à
concevoir comme un grand système cohérent.
Toute
la littérature philosophique et théologique médiévale
revêt ainsi soit la forme de commentaires, soit celle de quaestio,
la première exposant les opinions de différentes autorités,
le seconde les conciliant entre elles.
6. Après cet essor dans la pensée de l’Antiquité
classique, l’argumentation connut de longs siècles de silence.
Nous essayerons cependant d’en trouver des illustrations fragmentaires
dans l’évolution de la pensée occidentale.
Ainsi,
par exemple, pendant la deuxième moitié du XVe siècle
et le premier tiers du XVIe siècle, se manifestent en France les
poètes nommés « les grands rhétoriqueurs »
(Jean LEMAIRE DE BELGES, Guillaume CRÉTIN, Pierre GRINGOIRE et
autres).
Poètes
de circonstances, attachés à de grandes maisons seigneuriales,
« valets de chambre » et chroniqueurs ou historiographes médiocres,
sans originalité et sincérité bien souvent, les «
grands rhétoriqueurs » ont été des expérimentateurs
ingénieux du langage poétique. Ces maîtres de l’allégorie,
du calembour, des pirouettes verbales, ont accordé une grande attention
à l’ornement verbal, aux complications rythmiques, aux abstractions
personnifiées. Parmi les nombreux genres cultivés, ils ont
accordé une première place au doctrinal, leurs
œuvres se proposant de moraliser, d’instruire, de transmettre
quelque vérité. Les débats moraux, de contestation,
amoureux, occupent une place importante dans leurs écrits. Ces
poètes ont également composé des blasons laudatifs
ou dépréciatfs.
En véritable
précurseur de la Pléïade, Jean LEMAIRE DE BELGES entreprend
dans Concorde des deux langues (1511 ou 1512) une défense
du français, en rien inférieur au toscan; il y défend
également l’idée de concorde, sur le plan littéraire
et politique, entre la France et l’Italie, pays prédestinés,
selon lui, à s’entendre.
Un schéma
argumentatif évident se retrouve dans son œuvre capitale:
Illustration de Gaule et singularités de Troie (histoire
monumentale en prose dont le premier volume parut en 1511, le deuxième
en 1512 et le troisième en 1513), dans laquelle Jean LEMAIRE DE
BELGES se propose de démontrer l’ascendance troyenne des
Germains et des Gaulois. Cette œuvre recèle une intention
politique évidente: en montrant la provenance d’un tronc
commun des maisons des Gaules celtique et belge, l’auteur exhorte
à l’union des couronnes de France et d’Autriche dans
le but de combattre les Turcs et de reconquérir Troie. On voit
ainsi comment le XVIe siècle noue l’alliance entre les divinités
antiques et les maisons royales d’Europe.
7. Au XVIe siècle, le manifeste de la Pléiade,
La Défense et Illustration de la langue française (1549),
renferme autant une défense et un éloge du français
qu’un programme vigoureux de l’enrichissement et du développement
de cette langue. Document complexe, témoignant de la psychologie
de tout une génération de poètes , de leur art poétique,
ce texte argumentatif repose sur une antinomie dialectique, étant
engagé à la fois dans le présent et dans le passé.
L’antiquité gréco-latine constitue un argument d’autorité
essentiel dans la lutte contre l’esprit médiéval théologal.
Le premier remède recommandé pour pallier à la pauvreté
du français est la traduction des meilleurs textes anciens. À
cela s’ajoute l’art rhétorique constitué par
les « cinq parties de bien dire »: l’invention, l’élocution,
la disposition, la mémoire, la prononciation, les deux premières
étant essentielles.
DU BELLAY
propose deux moyens d’enrichissement du vocabulaire: l’invention
des mots nouveaux et le rajeunissement des mots anciens.
Au-delà
de ses contradictions et de ses faiblesses, La Défense
apparaît comme une revendication ardente de la dignité du
français et un plaidoyer argumenté en faveur de la culture
nationale.
L’attention
accordée au travail de la langue, la formulation d’une théorie
générale de l’art d’écrire constituent
un acquis moderne de ce document culturel et linguistique.
8. La cristallisation d’une certaine forme argumentative,
d’un certain type de texte argumentatif nous semble appartenir au
XVIIe siècle.
Les
pensées des moralistes, celles de PASCAL en constituent des formes
classiques. Il suffit de se rapporter, à ce sujet, au paradoxe
sceptique propre à PASCAL et sous-tendu par un certain type de
raisonnement, à la différence du paradoxe dogmatique, issu
du mariage de l’esprit d’ARISTOTE avec celui de DESCARTES
et sous-tendu par un autre type de raisonnement.
Précurseur
de la longue tradition empiriste anglaise, qui va de LOCKE, HUME et J.-S.
MILL à Bertrand RUSSELL, Francis BACON rompt avec la pensée
aristotélicienne et la scolastique. Dans The Advancement of
Learning (1605) et De Dignitate et Augmentis Scientiarum
(1623), il essaie de renouveler l’ordre des sciences par la proposition
d’une classification basée sur la distinction des facultés
de l’âme: histoire (mémoire), poésie (imagination)
et philosophie (raison).
La pensée
de Fr. BACON, concrète, pratique et théorique en même
temps, est orientée vers l’avenir, seul garant de l’abandon
des idées « embarrassantes » des méthodes traditionnelles.
Dans
la seconde partie de son Novum Organum (1620), Francis BACON
proposa les principes d’une méthode inductive et expérimentale.
Il souligna, à juste titre, que la logique syllogistique traditionnelle
n’est pas un moyen pour des découvertes empiriques, mais
seulement un moyen de dévoiler les conséquences déductives
des données préalablement acquises. Il mit en évidence
la nécessité de soumettre aux épreuves les généralisations
pour la recherche des « cas négatifs ». Refusant l’empirisme
spontané tout comme le rationalisme abstrait, il fit de la connaissance
scientifique la découverte des causes naturelles des faits et la
détermination de leur forme.
Selon
D’ALEMBERT, BACON fut le premier à promouvoir la nécessité
de la physique expérimentale.
En voulant
découvrir les motivations psychologiques et les intérêts
humains qui président aux différents types de conceptions
philosophiques, Fr. BACON substitue aux paralogismes et aux sophismes
dans la tradition aristotélicienne une énumération
des causes d’erreurs qui affectent les jugements humains. Il s’y
agit d’une nouvelle conception dans l’approche de l’erreur.
Les idola mentis ou apparences trompeuses ont pour sources des
erreurs dans la perception. Ces idoles sont de quatre types:
(1) idoles ou erreurs « de la tribu » ou de la nation, dues
à l’anthropomorphisme naturel de l’esprit humain; (2)
idoles « de la caverne », déformations dues aux habitudes
de l’homme, à son éducation, à la nature propre
de chaque individu; (3) idoles « du forum », « du marché
» ou « de l’agora », c’est-à-dire
du langage commun, dont le mauvais usage impose à la pensée
des fantômes, embrouille et pervertit le jugement; (4) idoles «
du théâtre », divers dogmes philosophiques ainsi que
les faux principes de démonstration, les idées erronées
sur ce qu’est le savoir. Ces idoles sont dites du théâtre,
parce que les diverses philosophies ne sont qu’autant de pièces
de théâtre « mettant en scène les mondes qu’elles
ont créés ».
«
Les idoles résument plus complètement que tout autre œuvre
un changement d’attitude envers les paralogismes, les sophismes
et l’erreur. À partir de là, l’analyse des fallacies
fera appel à des facteurs psychologiques, dans le cas des Idoles
de la Tribu et de la Caverne, ou à des facteurs sociaux dans le
cas des Idoles du Marché. Les Idoles du Théâtre ne
sont pas invoqués aussi directement, au moins dans la tradition
empiriste anglaise, l’argument d’autorité est plutôt
considéré comme un paralogisme que comme doté d’une
validité intrinsèque » (HAMBLIN, C. L., 1970: Fallacies,
London, Methuen, cit. ap. Ch. PLANTIN, 1990: 120 - 121).
L’héritage
de l’analyse des erreurs de jugement est important pour toute la
lignée des philosophes qui se réclament des empiristes anglais.
De Fr. BACON à Stuart MILL (A System of Logic, 1843) et
jusqu’au Traité de logique formelle de J. TRICOT
(1973, 3ème édition, Vrin, Paris) on traite des problèmes
d’essence logico-linguistique - paralogismes et
sophismes - pour basculer vers l’analyse de l’erreur
de méthode et de l’illusion sensorielle.
9. Fondateur de l’empirisme anglais classique,
John LOCKE présente dans son œuvre philosophique An Essay
Concerning Human Understanding (1690) une évaluation critique
des origines, de la nature et des limites de la raison humaine.
Témoignant
de certains rapports avec l’œuvre de DESCARTES et se trouvant,
en même temps, en opposition évidente avec celle-ci, J. LOCKE
défend la thèse qu’on ne saurait posséder une
connaissance évidente des vérités générales
sur le monde. L’unité de base de la connaissance est pour
LOCKE l’intuition.
L’hypothèse
que le langage employé pour la classification des objets se fonde
nécessairement sur ce que nous concevons comme qualités
essentielles des objets et non sur une connaissance sûre et certaine
des essences réelles de ces objets mêmes constitue une critique
pertinente du programme rationaliste d’édification de la
science préconisée par DESCARTES et SPINOZA.
LOCKE
conteste les fausses aspirations à une science de la nature entièrement
démonstrative. Une haute probabilité caractérise
les sciences de la nature.
Avec
J. LOCKE, une problématique propre de l’argumentation s’impose
à la pensée philosophique. Dans le Livre IV de son Essai,
J. LOCKE distingue quatre sortes d’argumentation:
(1)
Argumentum ad verecundiam, c’est-à-dire
l’argumentation d’autorité. Par modestie (verecundia:
« modestie, pudeur ») on s’en tiendra à l’opinion
des hommes éminents par leur fonction, leur savoir, leur pouvoir
ou pour toute autre raison.
(2)
Argumentum ad ignorantiam, ou argumentation sur l’ignorance.
C'est le stratagème employé par ceux qui demandent à
l’adversaire d’admettre ce qu’on leur présente
comme une preuve, ou bien d’en fournir une meilleure.
(3)
Argumentum ad hominem, forme d’argumentation légitime
pour vérifier la cohérence de la personne qui est en question.
Il s’agit d’une argumentation fallacieuse dont les prémisses
ne font qu’attaquer une certaine personne (en se rapportant, par
exemple, à son manque d’intégrité morale),
alors que la conclusion s’attache à prouver la fausseté
d’une thèse que cette personne défend. Ce type d’argumentation
peut, le cas échéant, démontrer une inconséquence
intéressante entre une personne et ses opinions ou bien elle peut
nous amener à suspecter les raisons de sa conduite.
Cette argumentation est invalide lorsqu’elle prétend trancher
sur le fond du débat, elle ne prouve rien sur la vérité
ou la fausseté de la thèse.
Il est
à mentionner que l’argumentum ad hominem
connaît aussi une seconde acception. Il s’agit du désaccord
moral de deux interlocuteurs. L’argumentation prend pour prémisse
ce qu’une des parties accepte, mais l’autre instance argumentative
refuse; celle-ci en déduit une conséquence inacceptable
pour la première partie.
(4)
Argumentum ad juridicium, seule forme valide d’argumentation,
qui se fonde sur le jugement, sur la nature des choses. Il s’agit,
selon LOCKE, des preuves issues des fondements de la connaissance ou de
la probabilité. Seule cette argumentation peut produire du savoir.
Cet argument est mis en contraste avec l’argumentum ad hominem,
l’argumentum ad ignorantiam et l’argumentum
ad verecundiam que LOCKE rejette.
10. La Logique de Port-Royal ou L’Art
de penser (1662) de ARNAULD et NICOLE, inséparable de la Grammaire
générale et raisonnée de Port-Royal, reflète
la tradition de la logique aristotélicienne et elle est profondément
marquée par l’influence des méthodes de penser de
BACON et DESCARTES.
Divisée
en quatre parties -analyse de l’idée, du jugement, du raisonnement,
de la méthode - cette logique est, avant la lettre, une logique
naturelle, une logique qui fait une large part aux rapports entre logique
logicienne et langue naturelle. Le problème des paralogismes
[1]
est traité par la Logique de Port-Royal dans sa troisième
partie, consacrée au raisonnement, aux chapitres 19 « Des
diverses manières de mal raisonner, que l’on appelle sophismes
» et 20 « Des mauvais raisonnements que l’on commet
dans la vie civile et dans les discours ordinaires ». Sont retenus
comme sophismes, par exemple, les cas suivants:
(i) - Prouver autre chose que ce qui est en question. Dans ce cas, la
réfutation vise non pas la thèse réélle de
l’adversaire, mais une position expressément construite pour
être réfutée.
(ii)
- Supposer pour vrai ce qui est en question. « C’est ce qu’Aristote
appelle pétition de principe, ce qu’on voit assez être
entièrement contraire à la vraie raison; puisque dans tout
raisonnement ce qui sert de preuve doit être plus clair et plus
connu que ce que l’on veut prouver » (pp. 306, cit. ap.
Ch. PLANTIN, 1990: 121).
(iii)
- Prendre pour cause ce qui n’est point cause, c’est-à-dire
non causa pro causa.
(iv)
- Juger d’une cause par ce qui ne lui convient que par accident.
11. Avec sa Science Nouvelle (en original:
Principii di scienza nuova d’intorno alla comune natura delle nazioni),
parue en 1725, le philosophe de l’histoire Giambattista VICO accomplit
le passage de la philosophie scolastique à la philosophie romantique,
en brûlant les étapes et tout en niant la valeur du cogito
cartésien avant d’en avoir éprouvé jusqu’à
l’épuisement les valeurs explicatives.
La Science
Nouvelle offre, au début du XVIIIe siècle, l’esquisse
des fondements modernes de la philosophie de l’histoire et fournit
une explication commune à la variété des cultures
et civilisations humaines.
En employant
des axiomes et des démonstrations, Giambattista VICO s’efforce
de trouver « une langue mentale commune à toutes les nations
».
Son
historisme s’appuie sur les « trois âges »: «
l’âge des dieux », « l’âge des héros
» et « l’âge des hommes ». Ces trois âges
constituent un cycle complet de l’évolution de l’humanité.
L’identité
du droit naturel des peuples au cours de l’histoire signifie l’identité
d’une civilisation particulière et « la nature commune
de toutes les nations ».
G. VICO
établit les étapes de la connaissance, à partir de
la connaissance fantastique, due à l’imagination, vers la
connaissance rationnelle, et il pose, de cette façon , les fondements
de l’esthétique et de la poétique.
Dans
la philosophie de VICO, le sentiment religieux se convertit en la conscience
de la dignité de l’homme et implique, sur le plan esthétique,
l’éloge de l’effort permanent en tant que critère
suprême de l’excellence de l’homme. Le philosophe de
l’histoire reprend ainsi les thèmes majeurs de l’humanisme
de la Renaissance auxquels il confère les fondements de l’histoire,
la « dignité de l’homme » apparaissant comme
le résultat d’une longue marche de l’animalité
vers l’humanité, vers les institutions juridiques de plus
en plus responsables de l’idéal de justice, d’une longue
évolution allant de la connaissance mythique à la connaissance
rationnelle, capable de découvrir les rapports réels entre
les objets et les phénomènes.
Une
certaine structure argumentative sous-tend la pensée de G.VICO.
Les
cinq livres qui structurent La Science Nouvelle reposent sur
la convergence des preuves d’ordre historique vers la conclusion
énoncée dans le titre, c’est-à-dire «
la nature commune de toutes les nations » ou l’unité
essentielle de leurs histoires particulières.
Le Premier
livre se propose de découvrir les lois internes ou le principe
immanent et unitaire des histoires particulières des peuples de
l’Antiquité en partant de la prémisse « verum
et factum convertuntur ».
Les
deuxième et troisième livres présentent les arguments,
offerts par l’histoire de l’humanité, attestant son
chemin initial, l’âge poétique.
Dans
la « sagesse poétique », basée sur les mythes,
les relations causales objectives sont transfigurées selon une
« logique poétique ».
L’effort
permanent de l’humanité dans son évolution est marqué
par des contradictions, par des contrastes, par des tensions. Chaque instant
de cruauté ou d’injustice est la prémisse nécessaire
pour une meilleure organisation. La providence, principe
directeur du progrès, est chez VICO « la rationalité
immanente en histoire » (selon le mot de B. CROCE). Pour VICO, la
convergence du verum et du factum signifie leur identité
sur le plan épistémologique, le philosophe de l’histoire
introduisant ainsi « l’historisme anthropocentrique »
(Nina FAÇON, « Studiu introductiv » la Stiinta
Noua, Editura Univers, pp. 37). L’homme ne crée pas
le monde, il crée l’histoire, et celle-ci se déroule
conformément à la loi de la succession des trois âges.
La providence n’est que la manifestation des lois immanentes de
l’histoire, la « rationalité » intrinsèque
de l’histoire.
En évitant
le scepticisme, La Science Nouvelle renferme, à l’aube
du XVIIIe siècle, l’esquisse des recherches ultérieures
sur la définition et la classification des sciences de l’esprit
qui, de HERDER à HEGEL et à Auguste COMTE, se sont efforcées
de poser les fondements de la philosophie moderne de l’histoire.
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