Mariana TUTESCU, L'Argumentation
Introduction à l'étude du discours

Page précédente l Sommaire l Auteur l Home l Page suivante

 

1. Bref historique


           0.La cristallisation d’une théorie de l’argumentation se situe à la croisée de plusieurs directions de pensée.
L’intérêt pour l’argumentation, ou « rhétorique des conflits » (A. LEMPEREUR, 1991), n’est pas neuf. Cette discipline est étroitement liée à l’histoire de la philosophie, de la rhétorique et du discours.

           1. Dès le Ve siècle avant J.-C., les Sophistes se faisaient forts de l’enseigner afin de remporter l’adhésion des auditoires les plus divers. Les avocats et les hommes politiques étaient formés par les meilleurs rhéteurs de l’époque. L’art de la persuasion, qui exigeait à la fois la maîtrise du raisonnement, des passions et du style, avait constitué le sujet de bien des traités de l’époque.

          2. Les dialogues de PLATON renferment l’ensemble le plus ancien et le plus riche de raisonnements naturels dans toute la littérature philosophique. Une logique dialectique est instaurée avec ces types de textes. Comme SOCRATE, dont il avait écrit la défense, PLATON laisse ses lecteurs dans un état de perplexité féconde et dévoile la fonction éducative de la réfutation socratique. Il suffit, à ce sujet, de se rapporter au Sophiste, dans lequel PLATON décrit la question socratique comme « la plus grande et la plus vraie des purifications », une purgation de l’âme qui la libère de l’ignorance involontaire, de l’illusion de savoir ce qu’elle ne sait pas.
           La forme générale de l’elenchos, la réfutation socratique, est de faire ressortir dans la prise de position de l’interlocuteur une inconséquence, par le développement, à partir des propositions acceptées par cet interlocuteur, d’une conclusion qui contredit la thèse proposée.
           Dans une étude des principaux raisonnements de Gorgias, Charles H. KAHN démontra comment les trois réfutations de Gorgias, de Polos et Calliclès sont savamment construites pour faire voir une contradiction non pas entre les thèses et les propositions considérées en elles-mêmes, mais entre ce que l’homme croit et ce qu’il est obligé de dire devant l’auditoire (c’est le cas de Gorgias), entre deux attitudes morales incompatibles (c’est le cas de Polos), et finalement, dans le cas de Calliclès, entre ses convictions aristocratiques et les conséquences égalitaires de son hédonisme outrancier. Dans ces trois cas, l’argumentation dépend d’une façon essentielle du caractère et du rôle social de l’interlocuteur.
           Et c’est toujours le chercheur américain Charles H. KAHN qui étudia le raisonnement argumentatif de PLATON dans ses autres dialogues socratiques: Lachès, Protagoras, Ménon. La vie morale y est représentée comme l’œuvre de l’intelligence et du savoir. La raison reste pour PLATON une capacité de calcul, un logistikon.
           L’apparition de l’argumentation au Ve siècle avant J.-C. est déterminée par la conscience que prend l’éloquence attique de ses moyens langagiers, rhétoriques. « Avec l’épanouissement de la démocratie athénienne, cette éloquence découvre les pouvoirs et les moyens de la parole, qui est chargée de se substituer aux autres types de domination, d’affirmer et de décrire les valeurs de la cité. Une telle conception, chez Protagoras ou chez Gorgias, implique un relativisme généralisé. Il n’existe pas de vérité absolue. La matière des affirmations que proposent et qu’étudient les Sophistes se trouve chez les orateurs et chez les poètes tragiques. Elle est constituée par les « lieux communs » (topoï en grec, n.n.), opinions largement répandues, que la parole peut rendre dominantes mais aussi battre en brèche: le domaine du Sophiste et de l’orateur s’étend dans l’espace qui sépare les idées reçues (endoxon) des paradoxes.
           Ainsi s’expliquent les activités favorites de nos auteurs: ils pratiquent les « discours doubles », dans lesquels on traite successivement le pour et le contre à propos d’une question; ils recherchent, dans un esprit pragmatique, la culture encyclopédique qui permet seule de connaître et de définir les lieux communs; ils réfléchissent sur la psychologie et le pathétique » (MICHEL, Alain, 1991: « Rhétorique et philosophie dans le monde romain: les problèmes de l’argumentation », in L’argumentation. Colloque de Cerisy. Textes édités par Alain LEMPEREUR, Mardaga, pp. 38).
           PLATON réagit d’une manière évidente contre un tel relativisme. Derrière l’opinion, il profile l’exigence de l’idée, c’est-à-dire du vrai. L’existence des idées est nécessaire, même si on ne les atteint pas directement. Ce fait est évident pour les savants et surtout pour les géomètres, les disciples de Pythagore, épris de mesure, d’harmonie et de rigueur.
           La discipline qui permettra de régler la logique de la parole sera nommée par les Grecs dialectique. Celle-ci apparaît dans le dialogue, « qui accouche les esprits et fait appel à leur mémoire du fondamental, soit en pratiquant la dichotomie, la division, l’analyse qui remonte aux principes, soit en utilisant les constructions synthétiques du mythe. Platon, en somme, invente l’analyse et la synthèse et pose avant Descartes qu’elles ne peuvent exister sans référence à l’idée » - écrit toujours Alain MICHEL (1991, art. cité, pp. 39).

            3. Pourtant, c’est ARISTOTE qui fut le premier philosophe à avoir élaboré une conception systématique de l’argumentation. Le plus doué des élèves de PLATON, ARISTOTE formalisa la dialectique, par le recours aux inférences du général et du particulier, à la déduction et à l’induction.
En essayant de marier rhétorique et philosophie, ARISTOTE arrive à une interprétation philosophique de l’enseignement proposé par les Sophistes.
           Dans les Topiques, ouvrage de jeunesse, ARISTOTE étudie les lieux proprements dits ou topoï, ressorts logiques de l’argumentation ou éléments du raisonnement dialectique. Il s’agit du possible et de l’impossible, du réel et de l’irréel, du grand et du petit . Le Stagirite se pose ainsi les questions de l’être, de la quantité, de la qualité. Il se réfère à sa doctrine de la puissance et de l’acte, sous leurs deux aspects principaux: d’une part, les contraires, les affinités, la cohérence et la contradiction, de l’autre part, le phénomène du passage de la puissance à l’acte: la production, la poiétique.
           Dans son ouvrage de maturité, intitulé les Analytiques, traité logique et épistémologique qui influera sur toute la pensée européenne jusqu’au XXe siècle, ARISTOTE s’attache à décrire le fonctionnement du syllogisme et les ressorts logiques qui sous-tendent la connaissance nécessaire.
           Dans sa Rhétorique, ARISTOTE distingue les topoï des eidè. Si les premiers sont des éléments logico-formels, les seconds renvoient à l’enseignement sophistique et présentent les idées reçues utilisées selon une argumentation pour ou contre. La Rhétorique fait une large part à la persuasion de l’auditoire. Dans l’histoire de la pensée, cet ouvrage représente la première apparition d’une sociologie des mentalités. D’autre part, la Rhétorique implique une réflexion originale sur la psychologie et sur le rôle et la définition des passions.
           Si l’on suit le topicien et rhétoricien ARISTOTE, un argument rhétorique manifeste toujours l’unité du lógos, de l’éthos et du páthos, c’est-à-dire celle de la raison, de l’habitus et de l’émotion.
           Le logicien ARISTOTE, celui des Analytiques, cherche à décrire l’argument rhétorique comme une forme de démonstration logico-linguistique, écartant ainsi l’ethos et le pathos.
           Actuellement, le linguiste allemand Ekkehard EGGS a démontré que ce conflit entre le topique et l’analytique, entre le vraisemblable et le vrai, entre les passions et les habitus, d’un côté, et la raison, de l’autre, est inhérent à tout discours humain. En même temps, dans son ouvrage Grammaire du discours argumentatif (Éditions Kimé, 1994, Paris), Ekkehard EGGS montra que cette complémentarité conflictuelle entre le rhétorique et l’analytique joue sur plusieurs niveaux dans les argumentations quotidiennes.
           La rhétorique doit également à ARISTOTE l’établissement des trois genres discursifs: le délibératif (symbouleutikón), le judiciaire (dikanokón) et le démonstratif ou épidictique (epideiktikón). Compte tenu du rapport entre orateur et auditoire et de la manière dont l’acte est conçu, plusieurs distinctions rhétorico-argumentatives s’établissent, qui sont illustrées par le tableau suivant (E. EGGS, 1994: 13):


GENRES RHÉTORIQUES
  DÉLIBÉRATIF  JUDICIAIRE ÉPIDICTIQUE
ACTE DE PAROLE dé- / conseiller  défendre / accuser louer / blâmer
BUT utile / nuisible  juste / injuste beau / laid

RÉSULTAT

AUDITOIRE

décision obligatoire
pas de décision
immédiate
instance de décision
membre d’une assemblée juge spectateur
TEMPS avenir  passé présent /
passé / avenir


            Cette taxinomie reflète les pratiques rhétoriques de la cité grecque au temps d’ARISTOTE; pourtant, selon E. EGGS (1994: 14), elle se fonde sur une distinction beaucoup plus pertinente, à savoir la division du champ rhétorico-argumentatif en trois types de discours et d’argumentation: (i) le discours déontique, (ii) le discours épistémique et (iii) le discours éthico-esthétique. En effet, dans le genre délibératif, il s’agit de montrer ce qu’il faut faire ou ne pas faire; dans une phase importante d’un procès où il s’agit de savoir si l’accusé a ou n’a pas accompli un acte injuste déterminé, l’argumentation est nécessairement épistémique; enfin, le discours épidictique montre devant les auditeurs ce qui est - dans les actes d’un individu ou d’un groupe social - beau et à imiter ou, au contraire, laid et à éviter.
           ARISTOTE insista sur le fait que l’argumentation épistémique est au centre du discours judiciare en ce sens qu’il faut prouver ou réfuter qu’un accusé a accompli un acte bien déterminé. Une affaire juridique peu claire exige la recherche de sa cause et donc une démonstration. En langage juridique moderne, ARISTOTE distingue donc les jugements de fait 'épistémiques' des jugements de droit 'déontiques'.
           L’actualité de la pensée d’ARISTOTE est immense. Immense aussi son héritage. Le lien essentiel établi par le Stagirite entre philosophie, rhétorique et dialectique fera fortune. Cette doctrine se transmettra au monde romain. Malgré le déclin des scolastiques, elle se retrouvera au Moyen Âge, traversera la Renaissance et aura des reflets considérables au Siècle Classique.

           4. Le monde romain se caractérisera par des rapports étroits entre philosophie et rhétorique ainsi que par une synthèse profonde de l’héritage grec et du rôle joué par la parole oratoire dans la politique et dans l’esprit de la cité.
           Les rhéteurs grecs marquent profondément la pensée romaine. Il s’agit surtout de HERMAGORAS DE TEMNOS au IIe siècle avant J.-C., au moment où Rome assure sa domination sur la Grèce et où le monde hellénistique s’épanche dans la civilisation latine, et de HERMOGÈNE DE TARSE, au milieu du IIe siècle après J.-C., à l’apogé de l’Empire, lorsque fleurit la deuxième Sophistique.
           L’essor de l’argumentation est dû surtout à CICÉRON, qui la définit en termes suivants: « licet definire [...] argumentum rationem, quae rei dubiae faciat fidem » (« on peut définir l’argument comme un moyen rationnel qui nous fait donner foi à une chose douteuse », in Topiques). S’inscrivant dans la bonne tradition aristotélicienne, CICÉRON rattache l’argumentation au probable et au persuasif. En même temps, il présente une théorie des états de cause qu’il emprunte pour l’essentiel à HERMAGORAS.
           Dans son traité De Inuentione, CICÉRON conçoit les arguments ou lieux comme pouvant procéder de res (des objets) et de personae (des personnes). Se distanciant ainsi d’ARISTOTE, il met en valeur l’aspect sociologique des arguments. Quatre arguments principaux sont à retenir chez CICÉRON: l’énumération, le dilemme, l’induction, l’épichérème. Les deux premiers tendent à enfermer l’adversaire dans une situation sans issue, soit que l’on réfute à l’avance la totalité de ses moyens, soit qu’il soit pris entre les deux termes d’une alternative.
           L’étude de l’épichérème permet à CICÉRON d’analyser la structure interne du discours dialectique. Il comprend une proposition, une assomption et une conclusion. L’implicite apparaît d’une manière pertinente chez CICÉRON, puisque la forme théorique de l’argument est souvent masquée par sa présentation affective. La parole oratoire fait appel aux ruses, aux passions, à l’implicite psychologique.
           La notion de persona, désignant d’abord le masque et le rôle, se charge, sous l’influence du stoïcien PANÉTIUS de RHODES, d’une valeur argumentative, philosophique et morale, convoquant ainsi le respect des exigeances de l’humanisme.
           Dans son traité De Oratore, CICÉRON esquisse une argumentation dialectique dont les lieux sont de purs topoï, n’ayant plus de rapport avec les eidè, mais contribuant par contre à la délimitation des catégories.
           L’Arpinate insiste d’abord sur la définition, topos qui procède par partition, division logique ou étymologique. Il étudie également les lieux de la relation: la similitude, les causes, les conséquences et les oppositions logiques. Une double classification des arguments s’instaure: d’une part on peut évaluer leur degré de nécessité ou de probabilité; d’autre part ils s’appuient sur des valeurs morales et dialectiques. Les schémas d’argumentation de CICÉRON reflètent l’influence de PLATON et d’un éclectisme stoïco-péripatéticien. Soulignons, en dernier lieu, que la doctrine cicéronienne réside dans une conception philosophique de la parole oratoire, dans une tactique de convaincre par l’emploi des récits orientés, dans une éloquence qui traite des personnes et s’adresse aux passions.
Avec HERMAGORAS et CICÉRON s’affirme l’aspect hautement contradictoire de l’argumentation, celui qui sera mis en évidence par la rhétorique juridique de Ch. PERELMAN.

            5. Sans se préoccuper spécialement de l’argumentation, la scolastique ou la philosophie pratiquée dans les écoles et les universités du Moyen Âge est profondément marquée par l’esprit d’ARISTOTE.
           Cette philosophie est traversée par le conflit entre croyance et raison, la première représentée par la Bible, par Saint-Augustin, la seconde illustrée par la Logique et les théories d’ARISTOTE.
           La scolastique atteint son apogée aux XIIe et XIIIe siècles, lorsque pour la première fois les écrits aristotéliciens furent traduits et assimilés par l’Occident latin.
           Toute l’histoire de la philosophie scolastique peut être conçue comme une confrontation de l’Église avec l’assimilation d’ARISTOTE.
           Héritier de la culture grecque, le philosophe et homme politique latin BOÈCE (Anicius Manlius Severinus Boetius) traduisit et commenta en latin les traités d’ARISTOTE dont il voulait accorder la philosophie avec celle de PLATON. Son commentaire à une Introduction (Isagoge) des Catégories d’ARISTOTE due au néoplatonicien syrien PORPHYRIOS, ses propres commentaires aux traités De l’interprétation et Les Catégories ont constitué le fondement de la Logique Ancienne (Logica Vetus) du XIIe siècle. Avec les travaux des grammairiens latins tardifs PRISCIANUS et DONATUS, cette logique a beaucoup contribué à l’élaboration d’une théorie de la signification.
           L’intérêt pour la logique s’accroît au début du XIIe siècle grâce aux écrits de Pierre ABÉLARD, qui, par sa passion pour la logique et son esprit critique, devint un des fondateurs de la scolastique.
           Son traité Sic et non, où apparaissaient juxtaposés des passages de la Bible qui se contredisaient, constitua un « défi » lancé aux théologiens et relevé par ceux-ci dans les termes mêmes de la logique d’ABÉLARD.
           C’est ce qui a créé cette relation délicate entre raison et croyance, propre à la scolastique.
La philosophie scolastique favorisa un système d’enseignement basé sur le trivium (grammaire, rhétorique et logique), bouillon de culture pour l’étude de la nature du langage, de la signification, des sophismes, des raisonnements et des inférences.
           Enseignée durant la seconde moitiée du XIIIe siècle à Paris, la grammaire spéculative des Modistes témoigne du désir de comprendre les fondements de l’organisation langagière, de faire de la grammaire un art ou, au mieux, une science. Cette grammaire dite des Modistes s’efforce de dégager les « modes de signifier » (d’où le nom de « Modistes ») et d’établir les conditions de vérité des propositions.
           La pratique du débat oral, développée dans les universités, donna naissance à la forme littéraire stéréotypée de quaestio, type argumentatif dans lequel des autorités divergentes sont amenées à se confronter pour être ensuite reconciliées. C’est cette forme qui prédomine dans les écrits académiques du Moyen Âge. Le Maître - magister artium - formulait une question; tel étudiant argumentait en faveur d’une réponse, tel autre en faveur de la réponse contraire et, finalement, le Maître intervenait pour répondre lui-même à la question et apporter toutes les solutions aux arguments contradictoires formulés par les étudiants. Les arguments pro et contra s’appuyaient sur des autorités tels La BOÈCE, ARISTOTE, Saint AUGUSTIN ou la Bible. La solution finale s’obtenait ainsi grâce à des distinctions dans la signification des mots, de telle manière qu’il en résultait la mise d’accord d’une autorité avec une autre, à la condition près de faire ressortir les acceptions différentes des termes-clés. De là, l’adage scolastique bien connu: « Lorsqu’on trouve une contradiction, il faut opérer une distinction ». Tel est, en gros, le schéma argumentatif de ce type de débat, nommé quaestio disputata, qui avait lieu entre maîtres et étudiants.
            Les débats publics (quaestiones quodlibetales) étaient des joutes intellectuelles d’une telle importance que tout le monde pouvait y prendre part, les activités intellectuelles étant suspendues pendant le déroulement de ces débats. Les questions y étaient formulées par n’importe qui (a quolibet) et sur n’importe quel sujet (de quolibet). Les objections que le Maître-Défendeur devait affronter étaient si incommodes et imprévisibles que certains tenaient cet exercice pour un supplice et préféraient s’en passer.
           Les grandes synthèses, telles Summa Theologiae et Summa contra Gentiles de Thomas d’AQUIN, reposent sur des enchaînements de quaestiones, où la résolution d’une question en amène une autre jusqu’à ce que tout le champ problématique soit épuisé. L’ensemble des réponses est à concevoir comme un grand système cohérent.
           Toute la littérature philosophique et théologique médiévale revêt ainsi soit la forme de commentaires, soit celle de quaestio, la première exposant les opinions de différentes autorités, le seconde les conciliant entre elles.

            6. Après cet essor dans la pensée de l’Antiquité classique, l’argumentation connut de longs siècles de silence. Nous essayerons cependant d’en trouver des illustrations fragmentaires dans l’évolution de la pensée occidentale.
           Ainsi, par exemple, pendant la deuxième moitié du XVe siècle et le premier tiers du XVIe siècle, se manifestent en France les poètes nommés « les grands rhétoriqueurs » (Jean LEMAIRE DE BELGES, Guillaume CRÉTIN, Pierre GRINGOIRE et autres).
           Poètes de circonstances, attachés à de grandes maisons seigneuriales, « valets de chambre » et chroniqueurs ou historiographes médiocres, sans originalité et sincérité bien souvent, les « grands rhétoriqueurs » ont été des expérimentateurs ingénieux du langage poétique. Ces maîtres de l’allégorie, du calembour, des pirouettes verbales, ont accordé une grande attention à l’ornement verbal, aux complications rythmiques, aux abstractions personnifiées. Parmi les nombreux genres cultivés, ils ont accordé une première place au doctrinal, leurs œuvres se proposant de moraliser, d’instruire, de transmettre quelque vérité. Les débats moraux, de contestation, amoureux, occupent une place importante dans leurs écrits. Ces poètes ont également composé des blasons laudatifs ou dépréciatfs.
           En véritable précurseur de la Pléïade, Jean LEMAIRE DE BELGES entreprend dans Concorde des deux langues (1511 ou 1512) une défense du français, en rien inférieur au toscan; il y défend également l’idée de concorde, sur le plan littéraire et politique, entre la France et l’Italie, pays prédestinés, selon lui, à s’entendre.
           Un schéma argumentatif évident se retrouve dans son œuvre capitale: Illustration de Gaule et singularités de Troie (histoire monumentale en prose dont le premier volume parut en 1511, le deuxième en 1512 et le troisième en 1513), dans laquelle Jean LEMAIRE DE BELGES se propose de démontrer l’ascendance troyenne des Germains et des Gaulois. Cette œuvre recèle une intention politique évidente: en montrant la provenance d’un tronc commun des maisons des Gaules celtique et belge, l’auteur exhorte à l’union des couronnes de France et d’Autriche dans le but de combattre les Turcs et de reconquérir Troie. On voit ainsi comment le XVIe siècle noue l’alliance entre les divinités antiques et les maisons royales d’Europe.

            7. Au XVIe siècle, le manifeste de la Pléiade, La Défense et Illustration de la langue française (1549), renferme autant une défense et un éloge du français qu’un programme vigoureux de l’enrichissement et du développement de cette langue. Document complexe, témoignant de la psychologie de tout une génération de poètes , de leur art poétique, ce texte argumentatif repose sur une antinomie dialectique, étant engagé à la fois dans le présent et dans le passé. L’antiquité gréco-latine constitue un argument d’autorité essentiel dans la lutte contre l’esprit médiéval théologal. Le premier remède recommandé pour pallier à la pauvreté du français est la traduction des meilleurs textes anciens. À cela s’ajoute l’art rhétorique constitué par les « cinq parties de bien dire »: l’invention, l’élocution, la disposition, la mémoire, la prononciation, les deux premières étant essentielles.
           DU BELLAY propose deux moyens d’enrichissement du vocabulaire: l’invention des mots nouveaux et le rajeunissement des mots anciens.
           Au-delà de ses contradictions et de ses faiblesses, La Défense apparaît comme une revendication ardente de la dignité du français et un plaidoyer argumenté en faveur de la culture nationale.
           L’attention accordée au travail de la langue, la formulation d’une théorie générale de l’art d’écrire constituent un acquis moderne de ce document culturel et linguistique.

            8. La cristallisation d’une certaine forme argumentative, d’un certain type de texte argumentatif nous semble appartenir au XVIIe siècle.
           Les pensées des moralistes, celles de PASCAL en constituent des formes classiques. Il suffit de se rapporter, à ce sujet, au paradoxe sceptique propre à PASCAL et sous-tendu par un certain type de raisonnement, à la différence du paradoxe dogmatique, issu du mariage de l’esprit d’ARISTOTE avec celui de DESCARTES et sous-tendu par un autre type de raisonnement.
           Précurseur de la longue tradition empiriste anglaise, qui va de LOCKE, HUME et J.-S. MILL à Bertrand RUSSELL, Francis BACON rompt avec la pensée aristotélicienne et la scolastique. Dans The Advancement of Learning (1605) et De Dignitate et Augmentis Scientiarum (1623), il essaie de renouveler l’ordre des sciences par la proposition d’une classification basée sur la distinction des facultés de l’âme: histoire (mémoire), poésie (imagination) et philosophie (raison).
           La pensée de Fr. BACON, concrète, pratique et théorique en même temps, est orientée vers l’avenir, seul garant de l’abandon des idées « embarrassantes » des méthodes traditionnelles.
           Dans la seconde partie de son Novum Organum (1620), Francis BACON proposa les principes d’une méthode inductive et expérimentale. Il souligna, à juste titre, que la logique syllogistique traditionnelle n’est pas un moyen pour des découvertes empiriques, mais seulement un moyen de dévoiler les conséquences déductives des données préalablement acquises. Il mit en évidence la nécessité de soumettre aux épreuves les généralisations pour la recherche des « cas négatifs ». Refusant l’empirisme spontané tout comme le rationalisme abstrait, il fit de la connaissance scientifique la découverte des causes naturelles des faits et la détermination de leur forme.
           Selon D’ALEMBERT, BACON fut le premier à promouvoir la nécessité de la physique expérimentale.
           En voulant découvrir les motivations psychologiques et les intérêts humains qui président aux différents types de conceptions philosophiques, Fr. BACON substitue aux paralogismes et aux sophismes dans la tradition aristotélicienne une énumération des causes d’erreurs qui affectent les jugements humains. Il s’y agit d’une nouvelle conception dans l’approche de l’erreur. Les idola mentis ou apparences trompeuses ont pour sources des erreurs dans la perception. Ces idoles sont de quatre types: (1) idoles ou erreurs « de la tribu » ou de la nation, dues à l’anthropomorphisme naturel de l’esprit humain; (2) idoles « de la caverne », déformations dues aux habitudes de l’homme, à son éducation, à la nature propre de chaque individu; (3) idoles « du forum », « du marché » ou « de l’agora », c’est-à-dire du langage commun, dont le mauvais usage impose à la pensée des fantômes, embrouille et pervertit le jugement; (4) idoles « du théâtre », divers dogmes philosophiques ainsi que les faux principes de démonstration, les idées erronées sur ce qu’est le savoir. Ces idoles sont dites du théâtre, parce que les diverses philosophies ne sont qu’autant de pièces de théâtre « mettant en scène les mondes qu’elles ont créés ».
           « Les idoles résument plus complètement que tout autre œuvre un changement d’attitude envers les paralogismes, les sophismes et l’erreur. À partir de là, l’analyse des fallacies fera appel à des facteurs psychologiques, dans le cas des Idoles de la Tribu et de la Caverne, ou à des facteurs sociaux dans le cas des Idoles du Marché. Les Idoles du Théâtre ne sont pas invoqués aussi directement, au moins dans la tradition empiriste anglaise, l’argument d’autorité est plutôt considéré comme un paralogisme que comme doté d’une validité intrinsèque » (HAMBLIN, C. L., 1970: Fallacies, London, Methuen, cit. ap. Ch. PLANTIN, 1990: 120 - 121).
           L’héritage de l’analyse des erreurs de jugement est important pour toute la lignée des philosophes qui se réclament des empiristes anglais. De Fr. BACON à Stuart MILL (A System of Logic, 1843) et jusqu’au Traité de logique formelle de J. TRICOT (1973, 3ème édition, Vrin, Paris) on traite des problèmes d’essence logico-linguistique - paralogismes et sophismes - pour basculer vers l’analyse de l’erreur de méthode et de l’illusion sensorielle.

            9. Fondateur de l’empirisme anglais classique, John LOCKE présente dans son œuvre philosophique An Essay Concerning Human Understanding (1690) une évaluation critique des origines, de la nature et des limites de la raison humaine.
           Témoignant de certains rapports avec l’œuvre de DESCARTES et se trouvant, en même temps, en opposition évidente avec celle-ci, J. LOCKE défend la thèse qu’on ne saurait posséder une connaissance évidente des vérités générales sur le monde. L’unité de base de la connaissance est pour LOCKE l’intuition.
           L’hypothèse que le langage employé pour la classification des objets se fonde nécessairement sur ce que nous concevons comme qualités essentielles des objets et non sur une connaissance sûre et certaine des essences réelles de ces objets mêmes constitue une critique pertinente du programme rationaliste d’édification de la science préconisée par DESCARTES et SPINOZA.
           LOCKE conteste les fausses aspirations à une science de la nature entièrement démonstrative. Une haute probabilité caractérise les sciences de la nature.
           Avec J. LOCKE, une problématique propre de l’argumentation s’impose à la pensée philosophique. Dans le Livre IV de son Essai, J. LOCKE distingue quatre sortes d’argumentation:
           (1) Argumentum ad verecundiam, c’est-à-dire l’argumentation d’autorité. Par modestie (verecundia: « modestie, pudeur ») on s’en tiendra à l’opinion des hommes éminents par leur fonction, leur savoir, leur pouvoir ou pour toute autre raison.
           (2) Argumentum ad ignorantiam, ou argumentation sur l’ignorance. C'est le stratagème employé par ceux qui demandent à l’adversaire d’admettre ce qu’on leur présente comme une preuve, ou bien d’en fournir une meilleure.
           (3) Argumentum ad hominem, forme d’argumentation légitime pour vérifier la cohérence de la personne qui est en question. Il s’agit d’une argumentation fallacieuse dont les prémisses ne font qu’attaquer une certaine personne (en se rapportant, par exemple, à son manque d’intégrité morale), alors que la conclusion s’attache à prouver la fausseté d’une thèse que cette personne défend. Ce type d’argumentation peut, le cas échéant, démontrer une inconséquence intéressante entre une personne et ses opinions ou bien elle peut nous amener à suspecter les raisons de sa conduite.
Cette argumentation est invalide lorsqu’elle prétend trancher sur le fond du débat, elle ne prouve rien sur la vérité ou la fausseté de la thèse.
           Il est à mentionner que l’argumentum ad hominem connaît aussi une seconde acception. Il s’agit du désaccord moral de deux interlocuteurs. L’argumentation prend pour prémisse ce qu’une des parties accepte, mais l’autre instance argumentative refuse; celle-ci en déduit une conséquence inacceptable pour la première partie.
           (4) Argumentum ad juridicium, seule forme valide d’argumentation, qui se fonde sur le jugement, sur la nature des choses. Il s’agit, selon LOCKE, des preuves issues des fondements de la connaissance ou de la probabilité. Seule cette argumentation peut produire du savoir. Cet argument est mis en contraste avec l’argumentum ad hominem, l’argumentum ad ignorantiam et l’argumentum ad verecundiam que LOCKE rejette.

            10. La Logique de Port-Royal ou L’Art de penser (1662) de ARNAULD et NICOLE, inséparable de la Grammaire générale et raisonnée de Port-Royal, reflète la tradition de la logique aristotélicienne et elle est profondément marquée par l’influence des méthodes de penser de BACON et DESCARTES.
           Divisée en quatre parties -analyse de l’idée, du jugement, du raisonnement, de la méthode - cette logique est, avant la lettre, une logique naturelle, une logique qui fait une large part aux rapports entre logique logicienne et langue naturelle. Le problème des paralogismes [1] est traité par la Logique de Port-Royal dans sa troisième partie, consacrée au raisonnement, aux chapitres 19 « Des diverses manières de mal raisonner, que l’on appelle sophismes » et 20 « Des mauvais raisonnements que l’on commet dans la vie civile et dans les discours ordinaires ». Sont retenus comme sophismes, par exemple, les cas suivants:

            (i) - Prouver autre chose que ce qui est en question. Dans ce cas, la réfutation vise non pas la thèse réélle de l’adversaire, mais une position expressément construite pour être réfutée.
           (ii) - Supposer pour vrai ce qui est en question. « C’est ce qu’Aristote appelle pétition de principe, ce qu’on voit assez être entièrement contraire à la vraie raison; puisque dans tout raisonnement ce qui sert de preuve doit être plus clair et plus connu que ce que l’on veut prouver » (pp. 306, cit. ap. Ch. PLANTIN, 1990: 121).
           (iii) - Prendre pour cause ce qui n’est point cause, c’est-à-dire non causa pro causa.
           (iv) - Juger d’une cause par ce qui ne lui convient que par accident.

            11. Avec sa Science Nouvelle (en original: Principii di scienza nuova d’intorno alla comune natura delle nazioni), parue en 1725, le philosophe de l’histoire Giambattista VICO accomplit le passage de la philosophie scolastique à la philosophie romantique, en brûlant les étapes et tout en niant la valeur du cogito cartésien avant d’en avoir éprouvé jusqu’à l’épuisement les valeurs explicatives.
           La Science Nouvelle offre, au début du XVIIIe siècle, l’esquisse des fondements modernes de la philosophie de l’histoire et fournit une explication commune à la variété des cultures et civilisations humaines.
           En employant des axiomes et des démonstrations, Giambattista VICO s’efforce de trouver « une langue mentale commune à toutes les nations ».
           Son historisme s’appuie sur les « trois âges »: « l’âge des dieux », « l’âge des héros » et « l’âge des hommes ». Ces trois âges constituent un cycle complet de l’évolution de l’humanité.
           L’identité du droit naturel des peuples au cours de l’histoire signifie l’identité d’une civilisation particulière et « la nature commune de toutes les nations ».
           G. VICO établit les étapes de la connaissance, à partir de la connaissance fantastique, due à l’imagination, vers la connaissance rationnelle, et il pose, de cette façon , les fondements de l’esthétique et de la poétique.
           Dans la philosophie de VICO, le sentiment religieux se convertit en la conscience de la dignité de l’homme et implique, sur le plan esthétique, l’éloge de l’effort permanent en tant que critère suprême de l’excellence de l’homme. Le philosophe de l’histoire reprend ainsi les thèmes majeurs de l’humanisme de la Renaissance auxquels il confère les fondements de l’histoire, la « dignité de l’homme » apparaissant comme le résultat d’une longue marche de l’animalité vers l’humanité, vers les institutions juridiques de plus en plus responsables de l’idéal de justice, d’une longue évolution allant de la connaissance mythique à la connaissance rationnelle, capable de découvrir les rapports réels entre les objets et les phénomènes.
           Une certaine structure argumentative sous-tend la pensée de G.VICO.
           Les cinq livres qui structurent La Science Nouvelle reposent sur la convergence des preuves d’ordre historique vers la conclusion énoncée dans le titre, c’est-à-dire « la nature commune de toutes les nations » ou l’unité essentielle de leurs histoires particulières.
           Le Premier livre se propose de découvrir les lois internes ou le principe immanent et unitaire des histoires particulières des peuples de l’Antiquité en partant de la prémisse « verum et factum convertuntur ».
           Les deuxième et troisième livres présentent les arguments, offerts par l’histoire de l’humanité, attestant son chemin initial, l’âge poétique.
           Dans la « sagesse poétique », basée sur les mythes, les relations causales objectives sont transfigurées selon une « logique poétique ».
           L’effort permanent de l’humanité dans son évolution est marqué par des contradictions, par des contrastes, par des tensions. Chaque instant de cruauté ou d’injustice est la prémisse nécessaire pour une meilleure organisation. La providence, principe directeur du progrès, est chez VICO « la rationalité immanente en histoire » (selon le mot de B. CROCE). Pour VICO, la convergence du verum et du factum signifie leur identité sur le plan épistémologique, le philosophe de l’histoire introduisant ainsi « l’historisme anthropocentrique » (Nina FAÇON, « Studiu introductiv » la Stiinta Noua, Editura Univers, pp. 37). L’homme ne crée pas le monde, il crée l’histoire, et celle-ci se déroule conformément à la loi de la succession des trois âges. La providence n’est que la manifestation des lois immanentes de l’histoire, la « rationalité » intrinsèque de l’histoire.
           En évitant le scepticisme, La Science Nouvelle renferme, à l’aube du XVIIIe siècle, l’esquisse des recherches ultérieures sur la définition et la classification des sciences de l’esprit qui, de HERDER à HEGEL et à Auguste COMTE, se sont efforcées de poser les fondements de la philosophie moderne de l’histoire.

Page précédente l Sommaire l Auteur l Home l Page suivante

© Universitatea din Bucuresti 2003. All rights reserved.
No part of this text may be reproduced in any form without written permission of the University of Bucharest, except for short quotations with the indication of the website address and the web page.
This book was first published by Editura Universitãţii din Bucureşti under
ISBN 973-575-248-4
Comments to: Mariana TUTESCU
Last update: February, 2005
Web design&Text editor: Monica CIUCIU