Mariana TUTESCU, L'Argumentation
Introduction à l'étude du discours

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4. ARGUMENTATION, VRAISEMBLANCE ET OPINIONS

 

         4. Si la démonstration relève du VRAI ou du FAUX, le domaine de l'argumentation est celui du vraisemblable et du probable, dans la mesure où ceux-ci échappent aux certitudes du calcul.

          La démonstration s'attache à démontrer l'existence d'une vérité: le VRAI ou le FAUX ; l'argumentation vise plus simplement à produire un effet de vraisemblable, de vérité admise dans un certain monde (dans un monde possible). L'argumentation revêt ainsi un caractère doxatique, elle relève des opinions admises.

          ARISTOTE avait bien remarqué que l'argumentation n'existe qu'à propos de l'opinion... Et l'opinion est génératrice de désaccord, de conflit. Dans cette 'logique sociale' deux volets sont à distinguer: celui qui relève des opinions et celui qui est marqué par le désaccord des esprits.

         « Toute argumentation présuppose un problème, c'est-à-dire un dissensus, réel ou imaginaire, sur une question précise; vu qu'il ne peut y avoir d'argumentation sans langage, toute question doit être formulée en forme de thèse. D'un point de vue pragmatique, tout argumentant vise à faire accepter sa thèse par un interlocuteur. Généralement parlant, toute argumentation vise à transformer un dissensus en consensus » - écrit E. EGGS (1994: 19).

          Des logiciens tel J.-Bl. GRIZE conviennent d'appeler argumentation l'ensemble des stratégies discursives d'un orateur A (instance émettrice) qui s'adresse à un auditeur (argumenté) B en vue de modifier, dans un sens donné, le jugement de B sur la situation S.

         4.1. Soit, par exemple, ce spot publicitaire:

         (5) Avec LUFTHANSA on oublie même qu'on est dans l'air

         Il y a dans cette argumentation persuasive [19] un discours efficace qui vise le vraisemblable [20], le plausible ou le probable; les passagers de la Compagnie LUFTHANSA sont amenés à raisonner que - vu le confort dont on les entoure - ils se croient sur terre, non dans l'air. La logique des mondes possibles pourrait bien expliquer pourquoi l'énoncé de sous (5)

         (5)(a) on est dans l'air,

         enchâssé dans le verbe factif oublier n'est - dans ce cas - ni VRAI, ni FAUX, mais bien VRAI 'dans un certain monde Ma', le monde de l'instance productrice du discours. Le verbe oublier y perd sa valeur factive.

          Vu le sens pragmatique du même 'enchérissant', mot incident au verbe oublier, l'énoncé (5) aurait pour signification:

         « Avec le confort que la Compagnie LUFTHANSA offre aux passagers, on oublie tout, même le fait qu'on est dans l'air ».

         4.2. Une question telle: « Les animaux ont-ils une âme ? » suscita un intéressant débat historique entre philosophes et scientifiques.

          Ce débat sur l'âme des bêtes n'a cessé de hanter l'histoire de l'humanisme depuis le XVIIe siècle. C'est avec le cartésianisme et sa fameuse théorie des « animaux-machines » que cette question se pose sous sa forme moderne. DESCARTES postula le principe de l'anthropomorphisme qui accorde tous les droits à l'homme et aucun à la nature, y compris sous sa forme animale. « Je sais bien, écrit DESCARTES, que les bêtes font beaucoup de choses mieux que nous, mais je ne m'étonne pas, car cela même sert à prouver qu'elles agissent naturellement et par ressorts, ainsi qu'une horloge qui montre mieux l'heure qu'il est que notre jugement. Et c'est sans doute lorsque les hirondelles viennent au printemps qu'elles agissent en cela comme des horloges. »

          BUFFON reprendra cette idée dans ses Histoires naturelles.

          MAUPERTUIS ouvre la série des anticartésianistes qui défendent la thèse que les animaux ont une âme, une sensibilité et une intelligence. RÉAUMUR, CONDILLAC, ROUSSEAU, LAROUSSE, MICHELET, SCHOELCHER, HUGO et bien d'autres encore ont plaidé pour l'âme des animaux.

          Dans son « Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes », ROUSSEAU élabore une réflexion décisive sur la différence entre animalité et humanité: l'animal est un être de nature, alors que l'homme est un être de culture. Voici ce passage ou l'on retrouve un classique raisonnement argumentatif:

         (6) Je ne vois dans tout animal qu'une machine ingénieuse, à qui la nature a donné des sens pour se remonter elle-même, et pour se garantir jusqu'à un certain point de tout ce qui tend à la détruire ou à la déranger. J'aperçois précisément les mêmes choses dans la machine humaine; avec cette différence que la nature seule fait tout dans les opérations de la bête, au lieu que l'homme concourt aux siennes en qualité d'agent libre. L'une choisit ou rejette par instinct, et l'autre par un acte de liberté: ce qui fait que la bête ne peut s'écarter de la règle qui lui est prescrite, même quand il lui serait avantageux de le faire, et que l'homme s'en écarte souvent à son préjudice. C'est ainsi qu'un pigeon mourrait de faim près d'un bassin rempli des meilleurs viandes, et un chat sur des tas de fruits ou de grains, quoique l'un et l'autre pût très bien se nourrir de l'aliment qu'il dédaigne, s'il s'était avisé d'en essayer. C'est ainsi que les hommes dissolus se livrent à des excès qui leur causent la fièvre et la mort parce que l'esprit déprave les sens, et que la volonté parle encore quand la nature se tait.

          Voici aussi quelques extraits de l'interview accordée à l'hebdomadaire LE POINT par le neurobiologiste Jean-Didier VINCENT sur le même thème:

         (7) LE POINT: Les animaux pensent-ils ?

          J.-D. VINCENT: Dès qu'il y a de la vie, dès qu'il y a des relations entre un être et un milieu, il y a des échanges que j'appelle pensée. LE POINT: Entre une huître et la mer...

          J.-D. VINCENT: ... oui, il y a de la pensée. Vous connaissez la démonstration faite par Uexküll, un biologiste allemand du début du siècle, à propos du bernard-l'hermite, ce crustacé qui habite des coquilles abandonnées. Que fait-il face à une anémone de mer ? S'il a faim, il la considère comme une proie et la mange. S'il n'a pas de maison, il la considère non comme une proie, mais comme un logis. S'il est logé et n'a pas faim, il va s'en servir comme d'une arme antiagression en l'accrochant à sa coquille. Autrement dit, le sens du monde sera changé par l'état interne de cet animal.

         ...................................

          LE POINT: Un chien qui, par désespoir amoureux, se laisse mourir sur la tombe de son maître, est-il vrai ou faux ?

          J.-D. VINCENT: Vrai. Mais attention à ne pas projeter sur lui notre propre subjectivité. L'anthropomorphisme est l'ennemi numéro un de toute approche éthologique [21]. Un chien a une intelligence de chien, c'est un animal de meute qui est détourné de son fonctionnement normal. Il va spontanément se poser en dominé. Quand ce rapport est inversé ou faussé, un chien peut devenir névrotique. Il peut perdre toute autonomie, former avec son maître un couple symbiotique, et alors, oui, il peut vouloir mourir quand son maître est mort » (LE POINT, 1282, avril 1997).

         4.3. Cet exemple, un peu long, est destiné à montrer comment, en défendant une thèse ou un point de vue, une argumentation construit son raisonnement.

          Domaine du vraisemblable, du probable, illustrant une logique des mondes possibles, l'argumentation est la démonstration d'une opinion, d'un point de vue. À ce sujet, elle apparaît comme une certaine manière de voir le monde.

          La construction du monde argumentatif est le fait du sujet argumentant, énonciateur discursif qui bâtit une argumentation à partir de certaines prémisses. Ce sujet raisonne, enchaîne prémisses et justifications, construit des chaînes argumentatives, démonte des schèmes discursifs; et tout ce travail infère à certaines conclusions. Ce raisonnement argumentatif est fait au moyen de la langue et de la logique naturelles. Dans les exemples de sous (6) et (7) on voit comment une thèse est argumentée, c'est-à-dire étayée par des arguments et par de bons arguments.

          En même temps, toute argumentation schématise, met en œuvre ce que Ch. PERELMAN et L. OLBRECHTS-TYTECA nomment des 'techniques dissociatives'.

 

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