Mariana TUTESCU, L'Argumentation
Introduction à l'étude du discours

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5.ARGUMENTATION ET CONTRADICTION

    5. À la différence de la démonstration, l'argumentation est - le plus souvent - le domaine du désaccord, du conflit, de la contradiction.

      5.1. En logique classique, la contradiction est un péché mortel. Dans cette logique, il est exclu d'avoir à la fois p et non p ( ou ), ce qu'on symbolisera par le schéma valide ' ~ ( p · ) ', où ' ~ ' signifie ' non ' et ' · ' signifie la conjonction logique. De là la loi du tiers exclu, postulant que toute proposition est ou VRAIE ou FAUSSE, tertium non datur. Soit en formule:

                           

, où ' v ' signifie la disjonction logique ( = ou ).

 

          La non contradiction est un postulat fondamental de la logique classique. Dans cette logique, les propositions - qui sont des instances de schémas fonctionnels valides ou inconsistants - sont respectivement dites vraies ou fausses au sens des fonctions de vérité. Des symboles spéciaux tels ' v ': ' p v q ' pour ' p ou q '; ' ~ ' : ' ~ p ' pour ' non p '; ou 覧> : ' p q' et ' p ——> q ' pour ' si p alors q '; ' ': ' p q ', ' p <—> q ' et ' p ~ q ' y agissent dans le mécanisme de la composition des propositions.

           Comme on le verra par la suite, deux principes fondementaux régissent les relations entre arguments: le principe de force argumentative (illustré par l'emploi de même) et le principe de contradiction argumentative (illustré par l'emploi de mais).

           Le principe de contradiction argumentative agit de la manière suivante (voir J. MOESCHLER, 1989: 34):

          un argument a est contradictoire à un argument a' si et seulement si:

          (i) a et a' appartiennent à deux ensembles d'arguments complémentaires A et A';

           (ii) tous les énoncés E de a servent l'ensemble de conclusions C et tous les énoncés E' de a' servent l'ensemble de conclusions C ' inverse.

           Il en résulte le carré de l'argumentation, symbolisé par le schéma ci-dessous:

                           

         Transposés au niveau textuel, les principes ci-dessus reviennent à dire qu'il y a deux orientations argumentatives possibles: le pour et le contre. Si on appelle l'argumentant qui veut proposer une thèse (T) proposant et celui qui veut montrer le contraire (non-T) opposant, on pourra représenter la situation argumentative de base ainsi:

                            (E. EGGS, 1994: 20)

       5.2. La contradiction agit à tous les niveaux: phrastique, énonciatif, textuel. Elle témoigne de la polyphonie discursive.

        5.2.1. Soit pour le niveau phrastique le cas du connecteur argumentatif mais.

        (8) Je suis roi MAIS je suis pauvre (M. Tournier).

         (9) Il pleut MAIS je sors prendre de l'air.

         (10) Je suis noir MAIS je suis roi (M. Tournier).

          (11) Un village de poupée, ne trouvez-vous pas ? Le pittoresque ne lui a pas été épargné ! MAIS je ne vous ai pas conduit dans cette île pour le pittoresque, cher ami. Tout le monde peut vous faire admirer des coiffes, des sabots et des maisons décorées où des pêcheurs fument du tabac dans l'odeur d' encaustique. Je suis un des rares, AU CONTRAIRE, à pouvoir vous montrer ce qu'il y a d'important ici (A. Camus).

            Dans (8), l'argument être roi conduit vers une conclusion favorable: richesse, bonheur, etc; l'argument être pauvre, introduit par le connecteur mais, amène une conclusion défavorable, contraire à celle du premier énoncé. Il y a donc là une relation de contradiction entre deux conclusions amenées par deux arguments apparaissant dans la même structure phrastique.

            Le connecteur mais a une valeur unique d'opposition, qui se manifeste à travers la diversité de ses emplois discursifs. De l'énoncé Il pleut (P) on aurait tendance à conclure C (« Je ne sors pas » ); il ne le faut pas, car l'énoncé Q (Je sors prendre de l'air) est un argument fort pour la conclusion non-C.

             Dans (8) comme dans (9) mais est ' anti-implicatif '.

             Rattachant deux énoncés P et Q, mais n'indique pas à proprement parler que P et Q sont deux informations opposées en elles-mêmes: « elles ne s'opposent que par rapport à un mouvement argumentatif mis en évidence par la conclusion r » (O. DUCROT et alii, 1980: 97).

             Le mais de (10) est ' compensatoire ', il a une valeur appréciative, normative.

             Dans (11) mais ' de réfutation ' introduit une polémicité dont la dimension polyphonique est évidente. (11) construit une contre-argumentation.

            La contre-argumentation, qu'ARISTOTE appellait anti-syllogismos, mais aussi élenchos, est définie dans les Réfutations sophistiques comme « une argumentation qui contredit la conclusion de l'adversaire ».

             La contre-argumentation de (11) aurait la forme :

            (11)(a) C'est un village de poupée, très pittoresque MAIS ce n'est pas pour son pittoresque que je vous y ai conduit, c'est pour des choses plus importantes.

             5.2.2. Le débat, la contradiction argumentative se font voir d'une manière pertinente dans l'acte de réfutation, la négation polémique, le discours polémique.

             La réfutation est un acte illocutoire réactif, performé par un énonciateur B renvoyant à une énonciation assertive d'un énonciateur A.

            Soit ces exemples:

            (12) A - Ce film est génial.

           B - C'est un vrai navet.

           (13) A - Marie est intelligente.

           B - Non, elle n'est pas intelligente, mais elle n'est pas bête non plus.

          (14) Johnny Holliday ne chatouille pas sa guitare, il la massacre.

          (15) Ce n'est pas du café; c'est du jus de chaussette.

           Une réfutation présuppose toujours un acte d'assertion préalable auquel elle s'oppose. En tant que telle, la réfutation est soumise à un certain nombre de conditions (contextuelles) liés à cette énonciation initiative: condition de contenu propositionnel, condition d'argumentativité, condition de sincérité réflexive et condition interactionnelle (J. MOESCHLER, 1982: 70 - 74). Conçue comme acte représentatif (son objet étant une proposition dont l'énonciateur statue la fausseté), la réfutation réagit toujours à un acte représentatif.

           Si la relation existant entre le contenu d'une réfutation et celui de l'assertion préalable est une relation de contradiction, cela signifie qu'il existe entre les interlocuteurs un désaccord.

         La condition d'argumentativité met l'énonciateur de la réfutation dans l'obligation (virtuelle, donc actualisable) de justifier, condition dans l'exemple de sous (11), (12), (13) et (14). L'obligation d'argumenter vise la fausseté d'un contenu.

        À noter que l'énonciation assertive n'est pas nécessairement présente en discours, elle peut très bien être inférée du contexte d'énonciation. Soit cet exemple emprunté à J. MOESCHLER (1982: 71):

         (16) SITUATION: regard accusateur d'un père à l'arrivée tardive de son fils (A).

          A: - Je ne suis pas allé à la manif.

         À signaler aussi que l'assertion peut très bien appartenir à la même intervention que la réfutation. Dans ce cas, l'assertion est réalisée sur le mode du rapport d'assertion.

         (17) On prétend que les films de violence sont responsables de la délinquence des jeunes.

         OR il se trouve qu' il y a eu délinquence des jeunes même dans les pays ou les films de violence sont interdits.

          On y remarque que la conjonction or introduit une objection à une thèse, comme elle peut par ailleurs introduire la mineure d'un syllogisme.

          Il en ressort que du point de vue discursif, la réfutation est un facteur de polémicité.

          La négation polémique, des connecteurs tels mais, or, cependant, au contaire sont des réalisateurs de l'acte de réfutation.

         5.3. La contradiction argumentative est résorbée par le discours.

          Les stratégies discursives employées par les énonciateurs recèlent une certaine tolérence à / de la contradiction. C'est que le langage naturel est, par sa nature même, une joute langagière.

          Comme C. KERBRAT-ORECCHIONI (1984) le démontre, le discours met en œuvre certaines stratégies interprétatives qui permettent de résorber l'apparente contradiction qu'il comporte.

          L'argumentation suppose qu'un débat soit préalablement ouvert. La logique qui la sous-tend, empruntant ses données à la logique du contradictoire, à la logique du flou et de la gradualité, n'est rien d'autre que la logique discursive propre au langage naturel. C'est ce qui a amené G.VIGNAUX (1976: 36) à définir l'argumentation comme « échange discursif sur des opinions diverses ou opposées » et dont « la logique est fondée sur des stratégies discursives construites par un sujet ».

          Normalement, « quand quelqu'un soutient simultanément une proposition et sa négation, nous pensons qu'il ne désire pas dire quelque chose d'absurde, et nous nous demandons comment il faut interpréter ce qu'il dit pour éviter l'incohérence » - écrivent Ch.PERELMAN et L. OLBRECHTS-TYTECA (1958: 262). Ces stratégies discursives qui effacent la contradiction sont fournies par les maximes de la coopération: la quantité, la qualité, la pertinence et la manière. La pertinence, surtout, permet de dire ce qui est essentiel pour la modification de l'univers de croyances de l'auditeur.

          Dans la théorie de D. WILSON et D. SPERBER, la pertinence d'un énoncé est en proportion directe du nombre de conséquences pragmatiques qu'il entraîne pour l'auditeur et en proportion inverse de la richesse d'information qu'il contient. Selon ces auteurs, « un énoncé est d'autant plus pertinent qu'avec moins d'information, il amène l'auditeur à enrichir ou à modifier le plus ses connaissances ou ses conceptions » (1979: 88).

          L'auditeur tient pour axiomatique le principe que « le locuteur a fait de son mieux pour produire l'énoncé le plus pertinent possible ». Dans ces conditions, « être pertinent, c'est amener l'auditeur à enrichir ou à modifier ses connaissances et ses conceptions. Cet enrichissement ou cette modification se fait au moyen d'un calcul dont les prémisses sont fournies par le savoir partagé, l'énoncé, et, le cas écheant, l'énonciation. Dans ce calcul, seules entrent, bien sûr, des prémisses que l'auditeur considère comme vraies » (D.WILSON et D. SPERBER, 1979: 90). Selon D. SPERBER et D.WILSON (1989), la pertinence comme notion comparative est le résultat de deux principes:

         (a) plus l'effet cognitif produit par le traitement d'un énoncé est grand, plus grande sera la pertinence de cet énoncé pour l'individu qui l'a traité;

         (b) plus l'effort requis pour le traitement d'un énoncé donné est important, moins grande sera la pertinence de cet énoncé pour l'individu qui l'a traité.

          Il en résulte, d'une part, (a) qu'une hypothèse est d'autant et (b) qu'une hypothèse est d'autant plus pertinente dans un contexte donné que l'effort nécessaire pour l'y traiter est moindre, de l'autre (D. SPERBER et D. WILSON, 1989: 191).

         5.4. La contradiction argumentative est génératrice de pertinence argumentative.

          La pertinence argumentative rattache la notion de pertinence au propre de l'argumentation, ensemble des techniques discursives destinées à induire certaines conclusions, certaines orientations issues d'un lieu commun ou d'un principe général sous-jacent qu'Oswald DUCROT appelle topos.

          Dans leur taxinomie des arguments, Ch. PERELMAN et L. OLBRECHTS-TYTECA (1976) concevaient l'argumentation par les contraires comme une sous-classe des arguments de réciprocité, type appartenant à la classe des arguments quasi-logiques.

          5.4.1. La contradiction argumentative explique le fonctionnement des tropes rhétoriques de la classe des métalogismes, tels l'antiphrase, l'ironie et le paradoxe.

          Dire (18) Quel temps superbe! sous une pluie glaciale, c'est produire un énoncé ironique.

          L'antiphrase (19) C'est un illustre inconnu, l'hyperbole (20) Je n'ai pas fermé l'œil de la nuit et quand je me suis réveillé... et le paradoxe (21) On peut diviser les animaux en personnes d'esprit et en personnes à talent. Le chien, l'éléphant, par exemple, sont des gens d'esprit; le rossignol et le ver à soie sont des gens à talent (Rivarol) sont des stratégies argumentatives basées sur une contradiction résolue pertinemment par le discours.

          Ces tropes sont précisément des contradictions de valeur argumentative.

          Dans tous ces cas, la contradiction est l'indice d'un fonctionnement figuré, indirect. « Un trope n'est que le calcul de résolution d'une antinomie » (A. BERRENDONNER, 1981: 182).

         5.5. Il existe un type de logique moderne qui pourrait entretenir des rapports intéressants avec la contradiction argumentative. C'est la logique dynamique du contradictoire, envisagée par Stéphane LUPASCO; celui-ci pose les fondements d'une logique non aristotélicienne qui supprime la toute puissance du principe de la non contradiction en l'affaiblissant.

          Le système logique de St. LUPASCO emploie trois prédicats de base: 'l'actualisation' (A), 'la potentialité' (P) et 'l'état ni actuel, ni potentiel d'un terme par rapport au terme antithétique' (T).

          St. LUPASCO (1958, tr. roum. 1982) remplace le postulat fondemental de l'identité et de la non contradiction absolue de la logique classique rendu par la formule p q (p implique q) par le postulat fondemental de la logique dynamique du contradictoire, symbolisé par la formule:

(3)

         où les indices A, P et T des symboles e et e signifient, respectivement, 'l'actualisation', la 'potentialité' et 'l'état ni actuel, ni potentiel T - AP' d'un terme par rapport au terme antithétique (semiactuel ou semipotentiel). En effet, en passant de l'état A à l'état P ou de l'état P à l'état A, e ou e se trouve être nécessairement dans un état où il n'est ni actuel, ni potentiel par rapport à ou e, mais bien à mi-chemin, pour ainsi dire, entre A et P.

          Cette logique est, sans doute, une variante de la logique du flou, des systèmes qui engendrent les grammaires floues (angl. fuzzy grammars), caractérisées par une graduation de la vérité, par une multiplicité des valeurs de vérité.

          Le postulat fondamental de la logique dynamique du contradictoire remplace la formule classique (signifiant que la conjonction de A et A se nie d'elle-même) par les formules:

         qui sont les conjonctions contradictoires de base.

          Les conjonctions ci-dessus sont nommées par St. LUPASCO dualités élémentaires contradictoires, quanta logiques ou dichotomies contradictoires fondamentales, fonctions des deux variables de l'actualisation et de la potentialité, dépendantes de manière réciproque et contradictoire.

          La table de vérité ci-dessous symbolise, elle aussi, le postulat fondemental de la logique dynamique du contradictoire:

(ii)

         

          Cette table remplace la table de vérité classique:

       

          Dans cette logique dynamique il n'y a pas d'actualisation sans potentialité contradictoire ou inversement. « Lorsqu'on se trouvera devant deux phénomènes contradictoires qui sont au même niveau d'actualisation ou de potentialité, non seulement on ne les réduira pas à 0, comme il arrive en logique classique (celle qui se trouve dans le "pouvoir" métaphysique d'Aristote), mais bien on les réduira à l'état T, c'est-à-dire on ne les considérera ni comme actuels, ni comme potentiels, mais plutôt comme étant les deux, en même temps, semi-actuels et semi-potentiels et chacun d'eux par rapport à son pendant contradictoire » (St. LUPASCO, 1982: 87, la traduction nous appartient). Et le philosophe de continuer: « ces phénomènes ont aussi, obligatoirement, derrière eux, une potentialité et devant eux une actualité, puisque, conformément au postulat fondamental de cette logique dynamique du contradictoire, aucun de ces deux phénomènes ne saurait être indépendant et absolu, c'est-à-dire rigoureusement actualisé ou régulièrement soumis à la potentialité » (St. LUPASCO, 1982: 87).

          Dans cette 'logique de l'énergie' - telle que son auteur même la définit - le principe sous-jacent de base est le principe d'antagonisme. Conformément à celui-ci, tout phénomène, élément ou événement est - de par sa nature même - dualiste et contradictoire, marqué par un dynamisme contradictoire; c'est que toute actualisation dynamique implique une potentialité dynamique contradictoire et toute non actualisation - non potentialité implique une non actualisation - non potentialité contradictoire. Ce qu'on pourra écrire:

          A (e) P (e); A () P (e); T (e) T ()

         (iii)

          P (e) A (); P (e) A (e); T () T (e)

          Cela signifie que toute énergie, tout dynamisme étant, par sa nature, passage d'un état potentiel à un état actuel, et inversement, - phénomène au-delà duquel il ne saurait y avoir d'énergie - , implique une seconde énergie, un second dynamisme antagoniste, qu'il (elle) maintient dans un état potentiel de par son actualisation et lui permet de s'actualiser, à son tour, par sa potentialité.

          Tout phénomène suppose donc le phénomène opposé.

          En symbolisant par la flèche « 覧> » le passage d'un état potentiel à un état actuel et inversement, les formules suivantes expriment le postulat de base de cette logique: le principe d'antagonisme:   (iv)

          ( 覧> eA) É (eA覧> )

       

          ( 覧> eA) É (eA 覧> )

          Mais le passage de à eA est médiatisé par eT. On pourra donc écrire:  (v)

          ( 覧> eT) É (eA 覧> eT); (eT 覧> eA) É (eT 覧> )

        

          ( 覧> eT) É (eA 覧> eT); (eT 覧> eA) É (eT 覧> )

(St. LUPASCO, 1982: 89)

 

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