Mariana TUTESCU, L'Argumentation
Introduction à l'étude du discours

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6. ARGUMENTATION, IMPLICITE ET IMPLICATIONS

 

        6.1. Une argumentation naturelle est la plupart du temps logiquement incomplète, les prémisses n'en sont que rarement explicitées.

           Les argumentations naturelles sont généralement du genre enthymène, elles comportent des propositions implicites.

           Soit, à ce sujet, l'énoncé:

          (22) L'alcool tue.

          Dans le discours où on l'emploie, il manque une prémisse: « Vous ne souhaitez pas vous tuer » et, également, la conclusion: « Donc, ne buvez pas (plus) d'alcool ».

           L'implicite du discours est une caractéristique foncière de l'argumentation. C'est aux destinataires (argumentés) d'expliciter le discours, d'en découvrir les chaînons manquants essentiels pour sa signifier en invoquant la raison vous ne souhaitez pas mourir, qui est partagée par tous ses destinataires, qui va de soi, qui est un postulat de signification.

           Partant de là, inutile aussi de conclure ne buvez pas, qui découle forcément.

           Ces 'raccourcis' propres à l'argumentation naturelle ont pour rôle de mobiliser l'argumenté, de l'amener à une conclusion, à une ou plusieurs inférences. Or, comme M. CHAROLLES le remarque: « laisser à l'argumenté le soin de conclure, c'est l'intégrer, donc le faire déjà adhérer, c'est aussi l'amener à penser que le raisonnement est très fort puisque sa conclusion ne mérite pas d'être énoncée tant elle va de soi » (M. CHAROLLES, 1979).

          

           6.2. Les lois de l'argumentation ne sont pas celles de la démonstration logique. Ainsi, par exemple, l'implication logique et l'implication en langue naturelle n'ont pas la même essence.

          6.2.1. En logique, l'opérateur d'implication (si...(alors)) est un connecteur qui permet la composition des propositions compte chaque fois que des valeurs de vérité de ses composants. Le remplacement d'un composant par une autre proposition douée de la même valeur de vérité n'affecte pas la valeur de vérité du composé. Au contraire, une conditionnelle irréelle ou contrefactuelle n'est pas une fonction de vérité; les valeurs de vérité de ses composants laissent non décidée la valeur de vérité du composé. Il en est de même de tous les autres énoncés de supposition centrés sur différentes types de si: implicatif, concessif, inversif, habituel, adversatif, restrictif, explicatif, présuppositionnel (voir M.TUTESCU, 1978: 160 - 168).

           La table des valeurs de vérité de l'implication logique, dans le calcul classique des propositions, est:

           Soit, transposée en langue naturelle, la composition des deux propositions suivantes: Il pleut, il fait froid; leur composition donnera: S'il pleut, alors il fait froid.

           Pour que la proposition complexe soit démentie, il suffit qu'on puisse invoquer un cas où il pleuve sans qu'il fasse froid, c'est-à-dire où joue la combinaison V F. Ainsi, à la base de l'implication il y a une relation causale ou une loi générale basée sur le rapport entre les valeurs de vérité des deux propositions P et Q qui se combinent pour aboutir à P Q.

          

           6.2.2. Dans le calcul des propositions, il est faux de dire que: P Q équivaut à ~P ~Q. Par contre, dans la logique naturelle, par l'effet de la loi de la contraposition on aura:

          P Q ~P ~Q

          

           Pour un logicien, l'énoncé:

          (23) Si tu fais tes devoirs, tu iras au cinéma

          n'équivaut pas à:

          (24) Si tu ne fais pas tes devoirs, tu n'iras pas au cinéma.

          Mais, en langue naturelle, cela est possible et on interprètera la plupart du temps les conditionnelles comme énonçant une condition nécessaire et suffisante. L'explication est fournie par le principe de 'perfection conditionnelle', postulé par M. GEIS et A. ZWICKY (1971) et conformément auquel l'énoncé conditionnel tend à devenir biconditionnel, P É Q invitant l'allocutaire à faire l'inférence ~P ~Q.

           Voilà pourquoi (23) sera compris comme (24). Le principe de 'perfection conditionnelle' ou 'inférence invitée' joue surtout dans le cas des prédictions:

          (25) Si ce gosse se penche trop par la fenêtre, il va tomber dehors, dans celui des promesse (voir l'exemple (23) ci-dessus), dans celui des menaces:

          (26) Si tu cries trop fort, tu auras affaire à moi,

          comme dans celui des conditionnelles contrefactuelles ou irréelles:

          (27) Si Marc avait obtenu son doctorat d'Etat, sa mère eût été contente.

           Dans toutes ces situations, les énoncés si P, (alors) Q s'interprètent si non P, (alors) non Q , les usagers de la langue concevant P non seulement comme une condition suffisante de Q, mais aussi nécessaire, ou, au moins, très favorable.

          

           6.3. Les lois de l'argumentation sont fonction des lois propres au discours. Pour nous rapporter à l'exemple ci-dessous, la 'loi d'exhaustivité'- postulée par O. DUCROT - pourrait bien expliquer pourquoi une conditionnelle est généralement conçue comme biconditionnelle, c'est-à-dire comme une condition nécessaire et suffisante. En vertu de cette loi, l'énonciateur donnera, sur le thème dont il parle, les renseignements les plus forts qu'il possède, et qui sont susceptibles d'intéresser le destinataire. On affirme pour informer, et dès qu'on entreprend d'informer, on doit dire tout ce que l'on sait.

           La loi d'exhaustivité postule que « lorsqu'on parle d'un certain sujet, on est tenu de dire, dans la mesure où cela est censé intéresser l'auditeur, et où d'autre part, on a le droit de le faire, tout ce que l'on sait sur ce sujet » (J.-Cl. ANSCOMBRE et O. DUCROT, 1983: 52).

           Cette loi permet d'interpréter certains comme certains seulement (« pas tous »). Ainsi l'énoncé:

          (28) Certains chapitres sont intéressants dans ce livre

          présuppose que:

          (29) Certains chapitres ne le sont pas

          et signifie - grâce à son posé - :

          (30) Certains seulement sont intéressants.

           Au même titre, le préfixe seulement si qui, en logique est l'inverse de si, arrive - par l'effet de la loi d'exhaustivité - à être employé avec si... Ainsi, la connexion complexe si et seulement si combine des propositions de manière à former un composé qui est vrai précisément dans le cas où ses composants s'accordent en valeur de vérité.

           C'est toujours par l'effet de la loi d'exhaustivité qu'un énoncé dont un des constituants est un peu aura les mêmes conditions de vérité que l'énoncé avec au moins un peu. Ainsi:

          (31) J'ai un peu d'argent dans ma poche

          arrive à signifier:

        (32) J'ai au moins un peu d'argent dans ma poche.

         Il n'y a donc pas de rupture entre le 'raisonnement inférentiel' ou démonstratif et le 'raisonnement argumentatif '. Et puisque la contrainte logique n'est pas le privilège de la déduction, il semble plus naturel que la distinction démonstration / vs / argumentation cède la place à la distinction suggérée par G. KALINOWSKI entre 'arguments contraignants' et 'arguments persuasifs'.

           Il ne serait pas sans intérêt de cerner de plus près l'exigence de distinguer entre l'organisation interne d'un raisonnement et son usage normal, tout en reconnaissant avec R. BLANCHÉ (1973) que la nature de l'inférence démonstrative est plus adaptée aux recherches théoriques, alors que la nature de l'argumentation est propre surtout aux exigences de la pratique.

           Ainsi, le paradoxe de l'inférence, présenté par KEYNES au sujet du syllogisme, nous apparaît dans toute son étendue: il est malaisé de mettre d'accord les deux vertus essentielles du raisonnement - la rigueur et l'efficacité, raison pour laquelle « dans les analyses logico-rhétoriques nous sommes tenus de faire pencher la balance, selon les circonstances, soit en faveur du trajet formel de l'argumentation, soit en faveur de la compréhension de celle-ci selon le point de vue psycho-sociologique » (Petru IOAN, 1983: 153).

 

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