![]() |
Mariana
TUTESCU, L'Argumentation
Introduction à l'étude du discours |
|
Page précédente l Sommaire l Auteur l Home l Page suivante |
||||
|
7. ARGUMENTATION ET LANGUE NATURELLE 7.1. L'argumentation est le raisonnement accompli en langue naturelle, la logique communicative de la langue naturelle. Ensemble de techniques ou stratégies discursives, l'argumentation est une démarche par laquelle l'énonciateur vise à exercer une influence sur son destinataire, vise à le faire adhérer à son propos. L'argumentation cherche à produire une modification sur les dispositions intérieurs de l'argumenté. Elle a une portée doxatique dans la mesure où les techniques discursives qui la sous-tendent visent un changement dans les convictions, croyances, actions, représentations du sujet auquel elles s'adressent. Le discours propre à l'argumentation est un discours efficace. Tournée vers l'avenir, l'argumentation se propose de provoquer une action ou d'y préparer, en agissant par les moyens discursifs sur l'esprit des auditeurs. À lire Ch. PERELMAN et L. OLBRECHTS-TYTECA, s'avère être d'un intérêt particulier le genre oratoire que les Anciens ont qualifié d'épidictique. Nous croyons pourtant que ce sont les trois genres oratoires classiques qui se voient récupérer dans cette nouvelle rhétorique qu'est l'argumentation: le délibératif (où, selon ARISTOTE, l'orateur se propose de conseiller l'utile, le meilleur), le judiciaire (où, selon ARISTOTE, l'orateur plaide le juste) et l'épidictique (qui traite de l'éloge ou du blâme, du beau ou du laid). L'argumentation comporte des éléments rationnels; justifications, éléments de preuve en faveur de la thèse défendue, explications, définitions et différents autres mécanismes langagiers qui témoignent de cette « logique sociale » ou « logique communicative » des langages naturels. L'argumentation comporte aussi des éléments encyclopédiques.
7.2. Exprimée en langue naturelle, l'argumentation épouse tous les mécanismes - vices et vertus- de celle-ci: l'ambiguité, l'implicite, la logique naturelle, l'indirection, la figurativité - somme toute tous ces traits destinés à induire une pertinence communicative. Nous nous permettons de donner ci-desous le texte d'un éditorial de Claude IMBERT, intitulé Le sanglot de l'Afrique, paru dans LE POINT, no. 1137 de juillet 1994. Ce texte est basé sur des métaphores filées et des anaphores lexicales dont l'essentiel est fourni par l'expresion « l'Afrique, baleine semi-échouée aux rivages de l'Histoire ». Nous demanderions au lecteur de bien vouloir comprendre ce texte dans la perspective d'une pertinence argumentative, d'une démonstration figurative de la thèse de la tragédie actuelle de l'Afrique, faite par le passage obligé des ressources tropologiques (symboliques) et encyclopédiques de la langue française. Les constituants en gras sont les ancreurs du texte, éléments qui déclenchent l'implicite sémantico-discursif et qui assurent, en même temps, sa cohérence.
LE SANGLOT DE L'AFRIQUE
L'Afrique est le dernier rêve de l'ancienne grande nation française. Par l'aventure coloniale, la IIIe République perpétuait dans un Empire de sables, de savanes et de jungles une grandeur compromise, de Waterloo à Sedan, sur les champs de bataille européens. La France y mit son ardeur idéologique: derrière soldats et marchands, une République d'instituteurs et d'administrateurs apporterait, pensait-on, à des millions de Vendredi émerveillés la civilisation de Robinson, ses techniques, ses vaccins, ses utopies universalistes. On connaît la suite: Vendredi s'emancipe, le rêve colonial est brisé, l'Empire en miettes. Et sur ses ruines se lève cet autre rêve: celui d'une Afrique indépendante où des nations, dessinées au cordeau dans l'abstraction diplomatique et blanche de la conférence de Berlin, siégeraient, un jour, avec nous, à la table francophone, au grand banquet des pays libres et développés. Hélas, hélas ! Presque partout, des peuples déboussolés cherchent dans le clan ou la tribu des racines nationales et des paysans, loin de leur pitance vivrière, migrant vers les ghettos urbains, leur misère et leur sida. L'Afrique, mal partie, déboule vers l'enfer. C'est qu'au grand calendrier de l'Histoire tous les continents ne vivent pas au même siècle. L'utopie blanche n'a accouché ni d'une classe moyenne ni de la démocratie [...]. Au fil du temps, la politique africaine de la France s'est dégradée en clientélismes variés pour protéger des bastions pétroliers, des établissements militaires jadis stratégiques, une influence politique, au prix d'une collaboration corruptrice avec des satrapies claniques. À côté de missionnaires et de médecins au dévouement impavide, tout un fretin de margoulins et de barbouzes vibrionne autour de l'Afrique, balaine semi-échouée aux rivages de l'Histoire. Le génocide du Rwanda, un des plus terribles du siècle, n'est que le monstrueux abcès d'un corps gangrené. Il y en a d'autres: au Libéria, en Somalie, au Soudan, en Angola, et qu'aucune caméra n'explore. Le Samu français au Rwanda honore la France. Mais ce soin d'urgence n'est pas, ne peut être à la mesure du Mal. C'est la moitié de l'Afrique qu'il faudrait hospitaliser. Toute la communauté internationale devrait se sentir sommée d'intervenir par une solidarité humaine élémentaire. Mais ce sentiment-là n'est pas né. Nos États sont des monstres froids, et nos peuples, des monstres tièdes.
* * * L'Afrique n'est, pour l'heure, inscrite qu'au dispensaire du FMI . Hospitalisée: cela voudrait dire qu'en Afrique des pays sans État et des peuples sans nations devraient être placés sous une tutelle qui aurait, sans l'être, tous les airs de la tutelle coloniale. Impensable! Depuis l'indépendance, les prothèses blanches ont échoué. Le sort politique et économique des Africains est, presque partout, pire qu'aux temps de la colonisation. Et les génocides de masse comme celui du Rwanda n'ont aucun précédent dans l'Afrique précoloniale: ils relèvent plus de la folie suicidaire que des guerres tribales à l'ancienne. Les dieux d'Afrique, investis par le Christ et Mahomet, sont tombés sur la tête. Et tout un continent gémit, abandonné de tout et de tous. Faute d'entreprendre l'impossible, l'Occident a les moyens d'accoucher au forceps une force interafricaine d'intervention. La France est encore, par héritage et vocation, la seule à pouvoir en inspirer l'embryon. Remuons, pour cela, ciel et terre. Aussi cyniques et blasés que nous soyons devenus, on ne peut entendre, sans frémir, le sanglot de l'Afrique. Dans le révélateur de la « chambre noire », le cliché qui nous brûle les yeux, c'est l'atrocité des meurtres d'enfants. L'Afrique - osons la regarder ! - nous exhibe la face tragique de la condition humaine (Claude Imbert, « Le sanglot de l'Afrique », in LE POINT 1137, du 2 juillet 1994).
Ce texte témoigne d'un principe de base postulé par E. EGGS selon lequel « tout discours unit le topique, le générique et le figuré » (1994: 12).
|
||||
|
Page précédente l Sommaire l Auteur l Home l Page suivante |
||||
|
©
Universitatea din Bucuresti 2003. All rights reserved. |