Mariana TUTESCU, L'Argumentation
Introduction à l'étude du discours

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Chapitre VI
FORCE ET ORIENTATION ARGUMENTATIVES.
L'acte d'argumenter.
Classe argumentative, gradualité et échelle argumentative.
Principes discursifs

 

                   0. Le modèle de l'argumentativité radicale, élaboré d'abord par O. DUCROT seul, par O. DUCROT et J.-Cl. ANSCOMBRE ensuite, pose les fondements d'une théorie sémantique de l'énoncé basée sur la structure linguistique de la phrase que cet énoncé réalise.

                    Le contexte d'énonciation de cette phrase détermine la conclusion que le destinataire devra en tirer. Ce même contexte, qui engendre l'énoncé, convoque des topoï qui permettront son interprétation sémantique.

                    Dès 1976, O. DUCROT et J.-Cl. ANSCOMBRE ont avancé l'hypothèse d'une rhétorique integrée à la pragmatique, celle-ci étant elle-même integrée à une description sémantique des énoncés.

                    C'est que le contenu sémantique de tout énoncé est constitué de deux volets: une informativité et une argumentativité.

                    Ainsi, par exemple, dire:

                   (1) C'est un bon hôtel,

                   c'est décrire un certain état de fait, c'est faire une assertion sur l'objet hôtel, présenté comme ayant les qualités d'être « bien chauffé », « situé au centre ville », « calme », par exemple. Plus encore: dire (1) à son destinataire, c'est lui RECOMMANDER cet hôtel, c'est accomplir un acte d'ARGUMENTER, basé sur une vision favorable de l'objet en question, argumentation effective dont la conclusion sera:

                   (1)(a) Je te RECOMMANDE de descendre dans cet hôtel.

                    Il paraît que pour toute une classe d'énoncés, les évaluatifs ou les appréciatifs, l'argumentativité est plus importante que l'informativité [22].

                    1. La force ou l'orientation argumentative de l'énoncé est « la classe de conclusions suggérées au destinataire: celle que l'énoncé présente comme une des visées de l'énonciation » (J.-Cl. ANSCOMBRE et O.DUCROT, 1983: 149).

                    Ainsi, par exemple:

                   (2) Il est minuit

                   aura pour force argumentative: « Il est tard »; « Il faut aller se coucher ».

                   (3) Il va pleuvoir

                   oriente l'énonciation vers des conclusions du type « Prends ton parapluie » ou « Ne sors plus ».

                   (4) Il fait froid

                   induit des conclusions du type: « Mets le chauffage », « Ferme la fenêtre », « Prends un lainage », etc.

                    L'énoncé:

                   (5) Marie est peu intelligente

                   induira chez le destinataire une signification proche de:

                   (5') Marie n'est pas intelligente,

                   et cela par l'effet de la loi de la litote.

                    Lorsqu'un énonciateur dira:

                   (6) La place ne coûte pas 50 Francs,

                   cette phrase négative sera comprise comme signifiant:

                   (6') La place coûte moins que 50 Francs.

                   De même:

                   (7) Le verre est à moitié vide,

                   conduira vers la conclusion argumentative:

                   (7') Il faut le remplir.

                    Cette force argumentative a des marques dans la structure même de l'énoncé: c'est que l'énoncé peut comporter divers constituants morphématiques et / ou lexicaux qui, en plus de leur contenu informatif, servent à lui donner une orientation argumentative, à entraîner le destinataire dans telle ou telle direction.

                    2. Ainsi donc nous dirons avec J. MOESCHLER (1989) que la visée argumentative d'un énoncé est la propriété qu'il a de faire admettre telle ou telle conclusion.

                    L'orientation argumentative d'un énoncé, c'est la direction générale qui permet - à partir des faits représentés par cet énoncé - la reconnaissance de sa visée argumentative, atteignant de cette manière telle ou telle conclusion.

                   À partir d'un énoncé comme:

                   (8) Il est huit heures,

                   deux classes de conclusions peuvent être visées, respectivement:

                   (8)(a) Dépêche-toi! et

                   (8)(b) Inutile de te dépêcher.

                   Dans chaque cas il y a argumentativité, donc - selon nous - argumentème, puisque l'ensemble (a) est associé à la conclusion C: Dépêche-toi! Il est tard, tandis que l'ensemble (b) est associé à la conclusion non-C (ou C ' ): Ne te dépêche pas! Il est tôt.

                    Il y a donc dans cette relation argumentative d'un argument A à la conclusion C un topos qui explicite justement le concept d'orientation argumentative.

                    Dans un énoncé tel que:

                   (9) Il n'est que huit heures,

                   l'opérateur argumentatif ne...que oriente vers le « tôt », fait qui autorise l'enchaînement de (9) à:

                   (9)(a) Inutile de te dépêcher,

                   et non pas à (9)(b):

                   (9)(b) ? Dépêche-toi!

                   Par contre, dans:

                   (10) Il est PRESQUE huit heures,

                   l'opérateur presque oriente vers le « tard », fait qui autorise l'enchaînement (a) et non pas (b):

                   (10)(a) Dépêche-toi!

                   (10)(b) ? Inutile de te dépêcher.

                   3. Ainsi donc, comme l'a brillamment démontré O. DUCROT, pour un énoncé, signifier, c'est orienter.

                    Les notions de visée argumentative, de force ou orientation argumentative sont étroitement liées à la pertinence discursive, donc à la fonction de l'énoncé de servir une conclusion, de présenter un argument en vue d'une conclusion à tirer par le destinataire.

                    Pour O. DUCROT, « dire qu'un point de vue est argumentatif, c'est dire qu'il caractérise la situation dont il est question dans l'énoncé comme permettant une certaine conclusion en vertu d'un lieu commun appelé topos » (1990: 3).

                    Soit l'échange conversationnel suivant:

                   (11) A: - Allons à la gare à pied.

                    B: - C'est loin.

                    L'intervention de B véhicule un point de vue ou un contenu argumentatif caractérisant la distance dont il est question comme inférant à la conclusion C: « Il vaut mieux ne pas y aller à pied ». Cette conclusion s'impose parce que l'usage du mot loin dans ce contexte énonciatif convoque un topos selon lequel, plus une marche est longue, plus elle fatigue, la fatigue étant vue elle-même comme une chose à éviter.

                    Ce dialogue est basé sur un implicite, la distance n'est qualifiée que par rapport à la légitimité de la conclusion « Il vaut mieux ne pas y aller à pied ». La légitimité de la conclusion, c'est-à-dire sa justification moyennant tel argument, constitue en fait la représentation même que l'énonciateur B donne du référent.

                    La force argumentative de C'est loin donne lieu à un acte d'ARGUMENTATION qui exprime un REFUS.

                   À supposer que B ait répondu:

                   (12) B': - C'est loin, mais j'adore la marche à pied,

                   l'énoncé C'est loin gardera toujours la même argumentativité, il restera toujours orienté vers un refus de la promenade; il fera toujours voir la distance à travers ce même topos qui justifie le refus d'aller à pied. Cette argumentation en sens inverse nous fait voir que le locuteur B ne s'identifie plus à l'énonciateur dont le point de vue est exprimé par cette séquence. Dans B' agit la polyphonie.

                   3.1. L'argumentativité est déterminée linguistiquement. Des morphèmes, des constituants lexicaux agissent donc comme des aiguilleurs du discours. Ceux-ci déterminent le caractère argumentatif des points de vue véhiculés, dans un contexte d'énonciation donné, par l'énoncé qui les renferme. L'argumentation apparaît ainsi comme une activité langagière à la foi intentionnelle, conventionnelle et institutionnelle.

                    Celui qui dira:

                   (13) Je suis UN PEU fatigué

                   du fait même d'avoir employé le quantitatif un peu, conférera à son énoncé la même orientation argumentative qu'aurait eu:

                   (14) Je suis fatigué ,

                   même si la force argumentative en est moindre.

                    Dans cette perspective d'une rhétorique argumentative, intégrée à la structure de la phrase, après l'expression Excusez-le de..., on ne peut ajouter que l'indication de la faute, et non celle de la raison qui excuse (voir O. DUCROT, 1990: 9).

                    On aura donc:

                   (15) Excusez-le d'avoir menti

                    de vous avoir bousculé, etc.

                   et non pas:

                   (16) * Excusez-le d'habiter loin.

                   Dans une situation discursive où l'on insérera l'indication de la raison qui excuse, on dira, par exemple:

                   (17) Pardonnez-lui car il habite loin.

                    Des opérateurs argumentatifs tels ne... que, peu / un peu, presque / à peine, loin, même, des connecteurs argumentatifs tels mais, au moins, etc., des adjectifs évaluatifs, des verbes et des adverbiaux (seulement), etc. confèrent aux énoncés qui les renferment une orientation argumentative. Ainsi, « parler des choses, c'est souvent les caractériser par rapport à des discours argumentatifs possibles » (O. DUCROT, 1990: 12); en d'autres termes, « la langue impose une sorte d'« appréhension argumentative » de la réalité: représenter linguistiquement la réalité, la parler, c'est convoquer, à propos d'elle, des lieux communs justifiant certains types de conclusion, ou, dans une autre terminologie, c'est la construire comme thème d'un discours stéréotypé » - écrit toujours O. DUCROT (1990: 12).

                   3.2. Les énoncés de sous (1) - (17) représentent aussi des actes illocutoires d'ARGUMENTATION.

                    L'orientation argumentative serait une condition nécessaire à l'acte d'ARGUMENTATION ou, de façon identique, l'acte d'ORIENTATION ARGUMENTATIVE serait l'acte fondamental de l'activité argumentative.

                   « L'orientation argumentative est le produit d'un acte spécifique qui est l'acte d'orienter argumentativement un énoncé, acte qui impose à l'interlocuteur une procédure interprétative précise, à savoir satisfaire les instructions argumentatives; tel opérateur argumentatif ou tel connecteur argumentatif donne tel type d'indication sur l'orientation des énoncés qu'il modifie ou articule » (J. MOESCHLER, 1985: 66).

                    L'acte d'ARGUMENTATION est beaucoup plus abstrait et général que la force argumentative. Il est - comme tout acte illocutoire - intentionnel, conventionnel et institutionnalisé.

                    La conclusion argumentative n'est qu'un des éléments définissant l'acte d'ARGUMENTER, c'est-à-dire l'acte réalisé par la présentation d'un énoncé destiné à servir une certaine conclusion.

                    L'élément décisif pour la distinction entre orientation et conclusion argumentatives réside dans l'hypothèse selon laquelle « l'interprétation des énoncés à fonction argumentative est déterminée par la saisie de l'orientation et, a fortiori, de la conclusion qu'ils sont censés servir » (J. MOESCHLER, 1985: 67).

                    F. H. van EEMEREN et R. GROOTENDORST (1984) donnent comme 'condition essentielle' de l'acte d'ARGUMENTER le fait que cet acte compte comme un effort pour convaincre l'auditeur qu'une certaine opinion O est acceptable. Et O. DUCROT (1990) de connecter cette définition dans le sens que l'argumenteur présente son énonciation comme destinée à convaincre, c'est-à-dire à donner des raisons ou des justifications.

                    Convaincre, c'est utiliser une argumentation pour amener le destinataire à accepter O. L'acte d'ARGUMENTER a réussi si ce destinatatire a compris l'intention qu'a le locuteur (énonciateur) de rendre l'opinion O acceptable.

                    En ce sens, l'argumentation se distingue de la persuasion. La persuasion a réussi si le destinataire a effectivement admis l'opinion O [24].

                    Nous empruntons à O. DUCROT une belle illustration de cette distinction. Soit l'énoncé:

                   (18) Excusez-moi, je suis UN PEU en retard,

                   performé dans une situation où il s'agit d'excuser quelqu'un de son retard. La séquence enchâssée dans Excusez-moi y accomplit deux fonctions: signaler la faute et, en même temps, motiver le pardon en minimisant cette faute.

                    On sait qu'argumentativement un peu en retard est coorienté avec en retard; donc, dans la situation énonciative en question, un peu en retard a la même fonction argumentative qu'aurait en retard; il s'y agit d'indiquer en quoi consiste la faute. « S'il se trouve que l'emploi de un peu donne aussi, dans cet exemple, une raison de pardonner, cela doit se passer à un autre niveau, celui de la persuasion. Ainsi donc le locuteur fait deux choses à la fois. Au niveau argumentatif, il signale la faute, mais en même temps, au niveau de la persuasion, il cherche à la rendre pardonnable - et cela, par le fait même que un peu a affaibli la force de son argumentation accusatrice » (O. DUCROT, 1990: 10).

                   4. L'orientation argumentative et l'acte d'ARGUMENTER permettent de définir les notions de classe argumentative et d'échelle argumentative.

                    La notion de classe argumentative se définit en termes suivants: un locuteur place deux énoncés E1 et E2, ou mieux, leurs contenus sémantiques, dans la classe argumentative déterminée par la conclusion C, s'il considère E1 et E2 comme des arguments en faveur de C.

                    C'est un paradigme de topoï ou d'arguments qui ont la même orientation argumentative.

                    Ainsi, par exemple, un locuteur placera les énoncés:

                   (19) Je suis enrhumée

                   (20) J'ai un examen difficile à préparer

                   (21) Ma mère est malade

                   (22) Il pleut

                   dans la même classe argumentative marquée par la conclusion C: « Je ne vais pas ce soir au cinéma ».

                    Soit aussi cet exemple dont la structure argumentative est: conclusion C É argument1 (=E1) + argument2 (=E2):

                   (23) Voilà un bel exemple de sagesse latine (=C): ils répudièrent d'abord l'acier, matière lourde, dure et tranchante (=E1); puis la poudre, qui ne supporte pas la cigarette (=E2) ...

                    (M. Pagnol, La gloire de mon père),

                   où le signe É signifie « implique ».

                    Dans le texte informatif ci-dessous, dont le titre constitue la conclusion, la classe argumentative est constituée par le paradigme des types de services téléphoniques: la conversation à trois, le renvoi temporaire, l'indication d'appel à distance, le numéro vert, des cabines téléphoniques solaires.

                   (24) Les nouveaux services du téléphone

                   Au moment où l'on compte, en France, 20 millions d'abonnés au téléphone, de nouvelles possibilités d'utilisation en font un outil de communication de plus en plus performant:

                   - la conversation à trois : elle permet à trois abonnés de se parler simultanément si l'un d'entre eux en a l'initiative;

                   - le renvoi temporaire : l'abonné peut faire transférer automatiquement les appels qui parviennent à son domicile vers celui d'un autre abonné chez qui il se trouve, à condition que les appels émanent de la même circonscription de taxe;

                   - l'indication d'appel à distance : elle permet à l'abonné en communication de savoir qu'un autre correspondant cherche à le joindre; il peut éventuellement mettre le premier correspondant en attente pour répondre au second;

                   - le numéro vert : c'est celui dont les entreprises peuvent disposer afin de prendre à leur charge les communications de clients de zones géographiques choisies; en composant le numéro de son correspondant précédé de «05», le client est assuré de ne pas être facturé de la communication;

                   - et bientôt: des cabines téléphoniques solaires ...

                    (Nouvelles de France, no. 124, 1983)

                    Par l'expression finale et bientôt, ce texte esquisse déjà une gradualité.

                   5. L'idée de scalarité ou gradualité est fondamentale pour la recherche actuelle en linguistique.

                    La logique naturelle permet d'exprimer des relations d'ordre entre les contenus sémantiques où les énoncés se partageant une même zone de signification.

                    C'est E. SAPIR qui, le premier, étudia le phénomène de la gradation [25].

                   5.1. G. FAUCONNIER (1976) analysa les phénomènes scalaires d'un point de vue sémantique, en soutenant une conception implicative de la graduation, hypothèse qui détermina O. DUCROT et J.-Cl. ANSCOMBRE à caractériser sa théorie de minimaliste.

                    Selon la thèse implicative des phénomènes scalaires, la relation d''ordre' constitutive de l'échelle se déduit à partir d'une relation d'implication entre les phrases. Si l'on a l'ordre: frais - froid - glacial, c'est que Il fait glacial implique Il fait froid lequel implique Il fait frais.

                   Il fait glacial Il fait froid Il fait frais.

                    La phrase:

                   (25) J'ai un peu d'argent dans ma poche

                   a les mêmes conditions de vérité que:

                   (25') J'ai au moins un peu d'argent dans ma poche

                   par l'effet de la loi de discours nommée loi d'exhaustivité.

                    Pour que soient vraies, à propos de la même situation:

                   (26) L'eau est froide et

                   (27) L'eau est glaciale, il faut que la première de ces phrases soit à peu près équivalente à:

                   (26') L'eau est au moins fraîche, et n'exclue pas une température proche de zéro.

                    L'effet de minimalisation des phrases telles (26) et (27) tient ainsi à la présence du morphème sous-jacent au moins, marqueur de la stratégie discursive de consolation (voir J.-Cl. ANSCOMBRE et O. DUCROT, 1983: 139 - 162), dans des contextes qui signifient une quantité posédée. « Le minimalisme » de G. FAUCONNIER doit être conçu comme « un minimalisme contextuel », dans le sens que l'on n'en verrait pas des traces dans un lexique du français. Ce minimalisme implique un recours décidé aux lois de discours, aux stratégies discursives, destinées à effacer la plupart de ces au moins postulés dans la structure sémantique profonde des phrases [26].

              5.2. La théorie des échelles argumentatives fut élaborée par O. DUCROT (1973) et incessamment raffinée depuis par O. DUCROT et J.-Cl. ANSCOMBRE.

              Une échelle argumentative est une classe argumentative basée sur la relation d'ordre. Sur une échelle argumentative l'un des énoncés sera l'argument supérieur ou la preuve, qui conduit à lui seul vers la conclusion énonciative. Ainsi on dira que « l'énoncé P' est plus fort que P, si toute classe argumentative contenant P contient aussi P', et si P' y est, chaque fois, supérieur à P » (O. DUCROT, 1973: 230 - 231). Si C est la conclusion vers laquelle l'échelle argumentative conduit, P' est la preuve ou l'argument fort puisqu'il conduit mieux que P vers cette conclusion. Soit schématiquement:

                    L'adverbe même 'enchérissant' est un opérateur fondamentalement argumentatif, qui vérifie l'orientation d'une échelle argumentative; son apparition au cours d'une énonciation présente une proposition P' comme un argument en faveur d'une conclusion C, et un argument plus fort que des propositions P antérieures.

                    Ainsi, dire de quelqu'un:

                   (28) Il a le doctorat de 3e cycle, et même le doctorat d'État ,

                   c'est présupposer une conclusion C telle que:

                   Il est calé scientifiquement.

                   Derrière l'énoncé scalaire:

                   (28)(a) Il a même le doctorat d'État ,

                   renfermant le même 'enchérissant', il y a des énoncés implicites tels que: Il a son agrégation des lettres, il a le doctorat de troisième cycle. L'échelle argumentative en sera donc:

                  

                    P1 -- Il a son agrégation des lettres Pour G. FAUCONNIER, il y a un phénomène d'implication de l'énoncé scalaire inférieur dans l'énoncé scalaire supérieur. Dans un énoncé du type P et même P', l'ordre établi repose sur une échelle implicative (implication de P dans P'), liée à la valeur informative des propositions constitutives. Ce qui rendrait - selon lui - P' plus fort que P, c'est que P' implique P, et non l'inverse.

                    O. DUCROT (1973) signalait la différence entre l'ordre argumentatif, attesté par même, et l'ordre logique, attesté par à plus forte raison, a fortiori [27].

                   5.3. La notion d''échelle argumentative' de O. DUCROT et J.-Cl. ANSCOMBRE serait - dans la conception d'E. EGGS (1994: 29 - 32) - un 'topos graduel', qui se trouve déjà esquissé par ARISTOTE. Il est question, au fond, d'un type de syllogisme qui convoque des inférences.

                    Pour DUCROT et ANSCOMBRE, le topos est le garant du passage de l'argument Ps (ou 'topos spécifique' ) à la conclusion C (E. EGGS, 1994: 30).

                    Comme Pierre a travaillé / Pierre a UN PEU travaillé / Pierre a VRAIMENT travaillé mènent à une conclusion identique, tous ces arguments sont coorientés.

                    De même, l'énoncé:

                   (29) Pierre n'a pas beaucoup travaillé, il ne sera donc pas reçu à l'examen,

                   analysable comme:

                  (29)(a)       Pg: Moins on travaille, moins on est reçu à l'examen

                      Ps: Pierre n'a pas beaucop travaillé
                   


C: Il ne sera donc pas reçu à l'examen

                   est coorienté avec Pierre n'a pas travaillé / Pierre a PEU travaillé / Pierre N'a VRAIMENT PAS travaillé, tous ces arguments étant anti-orienté à:

                   (30) Pg: Plus on travaille, plus on est reçu à l'examen

                    Ps: Pierre a beaucoup travaillé


                    C: Il sera donc reçu à l'examen .

                    Les exemples de sous (29), (29a) et (30) illustrent un principe important de la théorie argumentative; l'encyclopédique prime l'argumentatif (E. EGGS, 1994: 28 - 29).

                    Ce principe, à l'œuvre dans l'échelle argumentative, est sous-jacent dans le topos graduel, qui est une proposition générique du type:

                  PLUS / MOINS on a la propriété P,

                    PLUS / MOINS on a la propriété Q,

la relation entre P et Q étant une inférence.

                    Dans cette théorie, le PROBABLE est interprété comme une partie intégrante de l'argumentation.

                    Nous demanderions au lecteur de bien vouloir analyser l'échelle argumentative ou le topos graduel propre aux énoncés suivants:

                   (31) Elle lit MÊME des policiers.

                   (32) Il se couche tard; c'est pourquoi il est fatigué.

                   (33) Il est fatigué; il a travaillé toute la nuit.

                   (34) Il y a de la lumière chez Marc. Il doit être chez lui. (35) Il a beaucoup maigri les derniers temps. Il pourrait avoir un cancer du poumon .

                   5.4. L'élaboration du concept d'échelle argumentative a permis une distinction sémantico-pragmatique de la valeur des certaines structures lexicales, apparemment parasynonymes.

                   5.4.1. Il en est ainsi du couple des adverbes presque / à peine.

                    Si on convient d'appeler presque P' l'énoncé obtenu en modifiant à l'aide de presque le prédicat de P', on posera comme une loi argumentative que P' est plus fort que presque P', « c'est-à-dire que tout locuteur qui utilise presque P' comme un argument en faveur d'une certaine conclusion, considérerait P' comme un argument encore plus fort pour cette même conclusion » (O. DUCROT, 1973: 231). « Si, pour montrer l'inanité d'un discours, je le déclare presque digne d'un académicien, je considérerai certainement comme un argument encore meilleur qu'il en est digne: un indice linguistique en serait que je peux dire: Il est presque digne d'un académicien, il en est même tout à fait digne. Et un ordre identique se retrouverait - là est le point important - si je considérais les discours d'académie comme un modèle de valeur littéraire » (O. DUCROT, 1973: 231).

                    On ne saurait comprendre le sens et la force argumentative des adverbes presque / à peine sans le recours au processus de leur énonciation et aux composantes ENCYCLOPÉDIQUE et ARGUMENTATIVE du discours. Soient les exemples suivants:

                   (36) Jacques lit presque 100 pages par semaine et

                   (37) Jacques lit à peine 100 pages par semaine .

                   Leurs significations sont, sans nul doute, différentes. La preuve: la possibilité de les enchaîner de sorte à avoir:

                   (36)(a) Jacques lit presque 100 pages par semaine, il lit au moins 100 pages par semaine, même un peu plus de 100 pages, par exemple 120 pages et tout cela avec sa forte myopie et son travail à l'usine; c'est un être brave !

                   (37)(a) Jacques, qui est étudiant, lit à peine 100 pages par semaine, souvent il ne lit même pas 100 pages, il lui arrive de lire moins de 100 pages, 75 pages par exemple; et dire qu'il n'a rien d'autre à faire; c'est un paresseux ! Les orientations argumentatives des énoncés formés avec presque et, respectivement, à peine sont différentes, voire même inverses: l'adverbe presque est le marqueur d'une argumentation basée sur une conclusion favorable, positive, méliorative, alors que l'insertion de l'adverbe à peine dans un énoncé amène un effet dévalorisant. C'est que presque appartient à l'échelle argumentative des unités suivantes: au moins, pas moins de, guère moins de, un peu plus de, plus de, série qui exige mais. Par contre, à peine appartient à l'échelle argumentative renfermant les unités: seulement, pas tout à fait, pas plus de, un peu moins de, moins de, guère plus de, au plus, série qui n'exige pas mais ou même interdit.

                    Le verificateur de l'échelle argumentative est le morphème même 'enchérissant', morphème qui permet un enchaînement argumentatif.

                    L'hypothèse du 'minimalisme contextuel', jointe à l'idée d'échelle implicative et au gommage superficiel de certains morphèmes aiguilleurs de la force argumentative, tels au moins et seulement, permet de comprendre un énoncé tel:

                   (36) Jacques lit presque 100 pages par semaine

                   comme signifiant:

                   (36') Jacques lit au moins 100 pages par semaine .

                   L'énoncé basé sur à peine:

                   (37) Jacques lit à peine 100 pages par semaine

                   sera compris comme quasi-équivalent à:

                   (37') Jacques lit seulement 100 pages par semaine .

                    L'intention argumentative de l'énonciateur et le caractère conventionnel des morphèmes presque et à peine déclenchent de pareilles lectures paraphrastiques.

                    La quantité de 100 pages est présentée comme une proportion faible par l'expression à peine et comme une proportion forte par presque. Ainsi, les notions de quantité faible et forte sortent du domaine informatif - même si celui-ci est hypocritement étendu aux appréciations subjectives - et entrent dans ce qu'on appelle l'argumentativité (J.-Cl. ANSCOMBRE et O. DUCROT, 1976).

                    Si on utilise presque A pour soutenir une conclusion C, on reconnaît par là même que A serait encore plus efficace en faveur de C.

                    5.4.2. Le couple des adverbiaux peu / un peu témoigne également de deux échelles argumentatives différentes. Qu'on envisage, à cet égard, les exemples suivants:

                   (38) Mon cousin est peu fatigué et

                   (39) Mon cousin est un peu fatigué .

                    La force argumentative du premier énoncé recèle, à peu de choses près, une négation; celle du second énoncé est basée sur une affirmation. Le LITTRÉ avait déjà proposé de considérer un peu comme positif et peu comme « censément négatif ».

                    Par l'effet de la loi discursive de la litote, peu sert à marquer une négation atténuée. Aussi l'énoncé (38) se situera-t-il sur une échelle argumentative qui conduit vers une orientation négative.

                   Peu - soutient O. DUCROT (1972: 200) - appartient à la catégorie de la 'limitation', de même que les différents types de négation.

                    L'énoncé (38) se placera donc sur l'échelle minimisante de la limitation.

                    Si peu affirme une restriction, un peu, par contre, témoigne d'une stratégie discursive qui restreint une affirmation. Un peu appartient à la catégorie de la position, au même titre que l'affirmation et ses différents renforcements. L'échelle où se situera l'énoncé (39) sera symbolisée comme il suit:

                    CATÉGORIE DE LA POSITION

                   Ainsi pourra-t-on dire:

                   (39)(a) Mon cousin est un peu fatigué, il est même très fatigué,

                   comme on aura - toujours par enchaînement au moyen du même 'enchérissant':

                   (38)(a) Mon cousin est peu fatigué de ce voyage, il n'en est même pas du tout fatigué .

                   5.4.3. Il existe des unités lexicales qui ont la vertu d'inverser la visée argumentative des énoncés où elles sont insérées.

                    Il en est ainsi du morphème seulement ' argumentatif '. Un énoncé tel que:

                   (40) Le verre est à moitié plein

                   a pour force argumentative Il faut le vider.

                    Modifié par l'insertion de seulement, il deviendra:

                   (40)(a) Le verre est seulement à moitié plein,

                   et il aura la même visée argumentative que à moitié vide, c'est-à-dire il faut le remplir (voir O. DUCROT, 1973: 272 - 273).

                    Intérieur à un acte de supposition, seulement ' inverseur argumentatif ' est un opérateur propositionnel qui construit une proposition à partir d'une autre, tout en inversant la visée argumentative de celle de départ. Le sémantisme de l'énoncé où ce morphème apparaît renferme une négation implicite.

                    Soient ces exemples:

                   (41) Oui, la peste, comme l'abstraction, était monotone. Une seule chose peut-être changeait et c'était Rieux lui-même. Il le sentait ce soir-là, au pied du monument de la République, conscient seulement de la difficile indifférence qui commençait à l'emplir [...] (A. Camus, La Peste).

                   (42) Toutes les machines à laver se ressemblent... D'aspect seulement (publicité pour la machine à laver Mieille, in PARIS-MATCH, 1978).

                    (41) présuppose - pour ce qui est de sa dernière partie - (41'):

                   (41') Sauf la difficile indifférence qui commençait à l'emplir, Rieux n'était conscient de rien d'autre .

                    (42) a pour présupposé également un énoncé à négation implicite:

                   (42') Toutes les machines à laver ne se ressemblent pas ,

                   qui conduit vers la conclusion argumentative emportant d'adhésion des auditeurs:

                   (42") Achetez le type Mielle! 6. Les échelles argumentatives permettent de saisir le fonctionnement des lois de discours.

                   6.1. Soit, tout d'abord, la loi de l'inversion qui est relative à la loi de la négation.

                    La loi de l'inversion postule que la négation inverse l'échelle argumentative. L'échelle où se trouvent les énoncés négatifs est inverse de l'échelle des énoncés affirmatifs correspondants.

                    Si un énoncé P' est plus fort que l'énoncé P par rapport à la conclusion C1, alors ~ P sera plus fort que ~ P' par rapport à la conclusion ~ C.

                    Soit l'énoncé preuve:

                   (43) Marie lit même le sanscrit ,

                   supérieurement placé sur une échelle dont les arguments seraient par ordre argumentativo-encyclopédique croissant:

                    C: -- Marie est savante

                    P5 -- Marie lit MÊME le sanscrit

                    P4 -- Marie lit le portugais

                    P3 -- Marie lit le vieux grec

                    P2 -- Marie lit l'allemand

                    P1 -- Marie lit le français

                    Ainsi si l'énoncé P5: Marie lit même le sanscrit est la preuve pour la conclusion argumentative: Elle est savante, l'énoncé P1 nié, c'est-à-dire: Marie ne lit même pas le français accréditera la conclusion argumentative inverse: C'est honteux de ne pas savoir, dans notre siècle, au moins une langue étrangère. Marie est donc ignorante.

                    Inverseur argumentatif, l'opérateur seulement agira sur une phrase comme Marie lit même le sanscrit pour la transformer en son inverse: Marie lit seulement le français.

                   6.2. Les échelles implicatives contribuent à expliquer le fonctionnement des autres lois de discours, comme la loi de l'abaissement, celle de faiblesse, de la litote et d'exhaustivité. 6.2.1. La loi de faiblesse, par exemple, exige que si une phrase P est fondamentalement un argument pour C, et si par ailleurs - lorsque certaines conditions contextuelles sont rassemblées - elle apparaît comme un argument faible pour cette même conclusion C, elle deviendra alors un argument pour ~ C. Si, par exemple, on tient La place du cinéma coûte 30 F pour un faible argument de cherté, cette phrase peut devenir un argument de bon marché et l'on pourra dire:

                   (44) La place du cinéma est bon marché: elle coûte 30 F.

                    Ceci permet à J.-Cl. ANSCOMBRE et à O. DUCROT (1983) de soutenir l'hypothèse qu'il n'y a ni au niveau de la phrase, ni à celui de l'énonciation, de quantités faibles ou fortes. Il n'y a que des arguments faibles ou forts, et des arguments pour une conclusion donnée. L'appréciation des quantités ne se fait qu'au travers de ces intentions argumentatives.

                    La loi de faiblesse, englobant une orientation argumentative au sujet de la faiblesse de la quantité, permettra de conclure d'un énoncé à une conclusion contraire.

                    Si on enchaîne (44), on pourra mieux observer ses effets sémantico-discursifs:

                   (45) La place du cinéma est bon marché: elle coûte dans les 30 F, elle coûte même moins de 30 F.

                    Logiquement, 30 F et moins de 30 F sont incompatibles; cette contradiction est néanmoins résorbée par le discours si on interprète 30 F comme au plus 30 F, au vu de la conclusion visée: c'est bon marché.

                   6.2.2. La conception implicative, donc minimaliste, des phénomènes scalaires rend compte des effets de la loi de l'abaissement, due à la négation (J.-Cl. ANSCOMBRE et O. DUCROT, 1983: 72).

                    On sait que dans la plupart des contextes, les phrases négatives telles:

                   (46) La place ne coûte pas 30 F

                   se comprennent comme:

                   (46') La place coûte moins de 30 F.

                   Plus généralement, la négation d'une phrase P exclut à la fois P et les phrases supérieures à P. Ainsi, (46) n'exclut pas seulement son correspondant positif: (47) La place coûte 30 F,

                   elle exclut aussi les phrases supérieures comme:

                   (48) La place coûte 35 F.

                   L'échelle implicative fonctionne clairement: la phrase supérieure implique par définition l'inférieure, ce qu'on pourra noter:

                    (48) (47)

                    Or, en vertu de la loi de contraposition, on ne saurait tenir une phrase pour fausse sans tenir également pour fausses celles qui l'impliquent. Dans la mesure où la négation d'une phrase exige l'affirmation de sa fausseté, on aura donc nécessairement:

                    [ (47) est FAUX ] [ (48) est FAUX ].

                   6.2.3. La loi d'exhaustivité postule que « lorsqu'on parle d'un certain sujet, on est tenu de dire, dans la mesure où cela est censé intéresser l'auditeur, et où on a le droit de le faire, tout ce que l'on sait sur ce sujet » (J.-Cl. ANSCOMBRE et O. DUCROT, 1983: 52). En vertu de cette loi, en affirmant:

                   (49) J'ai un peu d'argent dans ma poche ,

                   on donne souvent à entendre:

                   (49') J'ai au moins / seulement un peu d'argent dans ma poche.

                    La gradualité discursive s'y fait voir.

                    L'énonciateur donnera à son interlocuteur les informations les plus fortes dont il dispose et qui sont censées intéresser celui-là. Ainsi,

                   (50) Il a la grippe

                   pourra être compris, d'une manière scalaire et implicative, comme:

                   (50') J'ai en tout cas / au moins / notamment la fièvre.

                   6.2.4. Conformément à la loi de la litote, tout énoncé peut être compris - dans certaines situations - de façon litotique, de sorte qu'il n'exclut jamais un énoncé « plus fort » que lui. C'est ce qui explique que:

                   (51) Il est peu intelligent arrive à signifier:

                   (51') Il n'est pas / pas du tout intelligent.

                   La force argumentative de l'énoncé (51), renfermant peu, est vérifiée par l'enchaînement suivant:

                   (52) Il est peu intelligent, il est même bête. Il y a dans la loi de la litote certaines conditions de politesse et de raisonnabilité discursives. Selon C. KERBRAT-ORECCHIONI (1986: 101), la litote est une « hypo-assertion » (angl. hypo-statement). Le sens dérivé en est plus fort que le sens littéral. Ainsi, par exemple:

                   (53) Je ne te hais point

                   veut dire:

                   (54) Je t'aime.

                    Trope implicitatif, révélateur de la pertinence argumentative qui s'explique par certains conventions de politesse discursive, la litote atténue le sens réel, le sens référentiel. Associée à l'ironie, la litote contribue à dégager le POSÉ et le PRÉSUPPOSÉ de l'énoncé où elle apparaît.

                    Pour reprendre l'exemple de C. KERBRAT-ORECCHIONI (1996), dans:

                   (55) Une femme de petite vertu ,

                   il y a litote + ironie, ou « litote antiphrastique » puisque l'expression faible, orientée négativement, renvoie non seulement à un état plus faible encore, mais même à un état zéro. Ainsi l'énoncé (55) signifie-t-il:

                   (55') Une femme de vertu nulle.

                   « Il y a litote dans la mesure où sur l'échelle argumentative négative, le sens littéral est atténué par rapport au sens réel; mais aussi antiphrase, puisque l'expression présuppose, mensongèrement, "Il y a vertu" (tout en posant que cette vertu est petite). Un tel énoncé est donc litotique quant à son posé, mais ironique au niveaux de son présupposé » (C. KERBRAT-ORECCHIONI, 1986: 155).

                    Nous demanderions au lecteur de bien vouloir analyser, du point de vue de leurs forces argumentatives et du contexte discursif, les énoncés litotiques suivants:

                   (56) Ceci n'arrive pas tous les jours.

                   (57) Il n'y a pas tellement de monde.

                   (58) Il y a un petit problème: on m'a volé tout l'argent.

                   7. Le phénomène de gradualité argumentative est envisagé dans le modèle argumentatif élaboré ces dernières années par O. DUCROT et J.-Cl. ANSCOMBRE d'une manière encore plus radicale, c'est-à-dire comme trait inhérent des éléments de la langue. Conformément à leur théorie des 'topoï intrinsèques', ces deux linguistes postulent que les mots à contenu lexical, par exemple les noms et les verbes, peuvent être décrits comme des « paquets de topoï »; appliquer ces mots à des objets ou à des situations, c'est indiquer certains types de discours possibles à propos de ces objets ou situations. Qualifier de travail l'activité de quelqu'un, c'est ainsi évoquer des discours du genre:

                    (a) Il va donc être fatigué ou

                    (b) Pourtant il ne sera pas fatigué.

                    Les topoï pouvant être appliqués avec plus ou moins de force, certains enchaînements discursifs peuvent être donnés comme plus ou moins nécessaires que d'autres. Et l'hypothèse défendue par O. DUCROT dans sa théorie récente sur les « Modificateurs déréalisants » (1995) porte sur cette gradualité intrinsèque des prédicats de la langue. À cette fin, O. DUCROT analyse certains adjectifs ou adverbes qu'il appelle modificateurs qui peuvent porter sur les noms et les verbes (nommés prédicats). Ces modificateurs diminuent ou augmentent la force avec laquelle on applique, à propos d'un objet où d'une situation, les topoï constituant la signification du prédicat.

                    O. DUCROT appelle 'modificateurs réalisants' (MR) les modificateurs qui accroissent la force d'applicabilité sur un prédicat.

                    Par contre, les 'modificateurs déréalisants' (MD) sont ceux qui abaissent cette force.

                    Un mot lexical Y est dit 'modificateur déréalisant' (MD) par rapport à un prédicat X si et seulement si le syntagme XY:

                    (a) n'est pas senti comme contadictoire;

                    (b) a une orientation argumentative inverse ou une force argumentative inférieure à celle de X. (O. DUCROT, 1995: 147)

                    Si XY a une force argumentative supérieure à celle de X, et de même orientation, Y sera un modificateur réalisant (MR).

                   7.1. Le critère de mais vérifie la réalisation du MD; celui de même vérifie la réalisation du MR. Ainsi dire:

                   (59) Pierre est un parent, mais (un parent) éloigné,

                   c'est conférer à éloigné le statut de modificateur déréalisant (MD) par rapport au mot parent. Par contre, dans:

                   (60) Pierre est un parent, et même (un parent) proche,

                   proche est un modificateur réalisant (MR) par rapport à parent, et ceci - comme dans le cas du modificateur déréalisant - sans aucune intention argumentative de la part de l'énonciateur.

                    Dans les cas ci-dessous:

                   (61) # Pierre est un parent, mais (un parent) proche ,

                   (62) # Pierre est un parent, et même (un parent) éloigné ,

                   il ne s'agit pas d'une agrammaticalité; le signe # symbolise qu'il est nécessaire d'imaginer une argumentation en faveur d'une troisième conclusion.

                   À lire O. DUCROT (1995), l'énonciation de (61) implique autre chose que de savoir que Pierre est un parent proche. Il faut, par exemple, que l'on désire, afin de se renseigner sur quelqu'un, en rencontrer un parent éloigné, et l'on montrera au moyen de (61), que Pierre ne peut pas convenir.

                    Tout en satisfaisant la condition d'être un parent de cette personne, il est trop proche pour donner sans méfiance les renseignements qu'on voudrait lui extorquer.

                    (62) non plus n'est pas agrammaticale, mais autorise une argumentation du type suivant: son énonciateur exige une raison particulière de s'intéresser à la fois à un parent en général et à un parent éloigné et encore plus au second qu'au premier.

                    L'application de ces critères argumentatifs scalaires amène à décrire facile comme MD par rapport à problème et comme MR par rapport à solution; et ce sera l'inverse pour difficile (O. DUCROT, 1995: 149):

                   (63) (i) Il y a une solution mais difficile / vs / # facile.

                    (ii) Il y a un problème, mais # difficile /vs / facile.

                    (iii) Il y a une solution, et même facile / vs / # difficile.

                    (iv) Il y a un problème, et même # facile / vs / difficile.

                   7.2. Dans la datation des événements, il y a des expressions morphématiques qui sont des modificateurs soit déréalisants (MD) atténuateurs, soit des réalisants (MR) renforceurs.

                    Par rapport à un predicat donné, un modificateur quantitatif peut être MD ou MR selon la situation de discours. Ce serait, par exemple, le cas de 100 francs par rapport à coûter.

                    D'autres modificateurs ont toujours, d'une manière inhérente, soit l'une soit l'autre de ces deux valeurs. Ainsi coûter a pour MR cher et pour MD bon marché.

                    Pour les prédicats d'événements, tôt est toujours modificateur réalisant (MR) et tard, modificateur déréalisant (MD).

                    Soient ces exemples empruntés à O. DUCROT (1995: 159):

                   (64) (i) Le samedi, la poste ferme, mais tard.

                    (ii) Le samedi, la poste ferme, mais # tôt.

                    (iii) Le samedi, la poste ferme, et même # tard.

                    (iv) Le samedi, la poste ferme, et même tôt.

                    Pour interpréter (64)(ii), énoncé marqué du symbole #, il faut imaginer une situation argumentative complexe, qui ne relève pas de la signification des mots constitutifs. Peut-être l'énonciateur est-il désireux d'assister à la fermeture de la poste un samedi, mais ne peut, ce jour-là, se libérer que tard dans la journée: l'énoncé lui donne, dans ce qui précède mais, des indications favorables à son projet, et, après mais, une raison qui risque de le faire capoter. Cette « gymnastique imaginative » est exclue dans l'interprétation de l'énoncé avec tard. Si, pour répondre à la question:

                   Est-ce que la poste ferme le samedi ?

                   on veut indiquer que ce jour-là: 1. Elle ferme; 2. Elle ferme tard, le mais s'impose presque dans la réponse ((64) (i)).

                    Si l'on remplace dans ces exemples fermer par ouvrir, on arrive aux mêmes résultats: l'événement désigné par le prédicat perd de sa force argumentative lorsqu'il est dit se produire tard, et en gagne lorsqu'il est dit se produire tôt.

                    Le statut des adverbes tôt et tard comme MR et MD événementiels (pour se qui est de la datation) est enrichi en significations si l'on prend en compte la combinaison avec ne....que. Pour O. DUCROT, ne....que peut et doit porter sur un modificateur déréalisant (MD):

                   (65) Pierre N'est arrivé QUE tard.

                   (66) Pierre N'est arrivé QUE tôt.

                    Pour combiner ne....que tôt avec un prédicat événementiel, il faut envisager une interprétation métalinguistique où tôt sert à corriger un très tôt : Il N'est PAS arrivé très tôt, il N'est arrivé QUE tôt. Opposé à très tôt, le MR tôt devient un MD (O. DUCROT, 1995: 60).

                    Un énoncé comme:

                   (67) Jacques N'est parti QU'à dix heures

                   insiste sur le caractère tardif de l'événement. (67) aura pour glose: « Jacques n'est pas parti avant dix heures », « Jacques est parti au plus tôt à dix heures, pas à neuf heures trente ». L'enchaînement sur (67) fera recours à un mais si l'on veut signaler que dix heures, après tout, c'est tôt:

                   (67)(a) ......mais, tout compte fait, cela me semble tôt.

                    Dans (68), par contre, ne.....que a un effet inverse:

                   (68) Il N'est QUE dix heures.

                   Cet énoncé est orienté vers le « tôt ».

                    Ces exemples témoignent du fait que le morphème ne...que a des effets opposés selon qu'il concerne la datation d'un événement (le départ de Jacques dans (67)) ou l'indication du temps qu'il est à un moment donné ((68), où il s'agit du moment présent ou un exemple comme (69) Quand Jacques est parti, il n'était que dix heures, orienté vers le « tôt », où il s'agit d'un moment passé, caractérisé comme étant celui du départ de Jacques).

                    L'hypothèse avancée par O. DUCROT, déclenchée par l'idée que (68) a une orientation vers le « tôt », porte sur le fait que le prédicat « Il est... » est intrinsèquement orienté vers le « tard » : « le tard, qui déréalise, du point de vue temporel, l'événement, réalise au contraire, de ce même point de vue, le moment » (1995: 163).

                   7.3. La théorie des déréalisants défendue par O. DUCROT plaide pour différents degrés entre lesquels on peut choisir lorsqu'on applique un prédicat à un objet ou à une situation. Il y a une gradualité intrinsèque aux prédicats de la langue; mais il y a aussi une gradualité qu'on peut reconstruire argumentativement, par la construction, lisez la schématisation, d'un discours occasionné par l'orientation argumentative des éléments de la langue.

                   8. La force argumentative, la scalarité argumentative, l'acte d'ARGUMENTER reflètent une hiérarchie entre trois niveaux qui intéressent la théorie du discours et l'argumentation, son noyau dur: l'encyclopédique, l'argumentatif et le linguistique. Ainsi, comme E. EGGS (1994: 28) l'a démontré, l'encyclopédique prime l'argumentatif et celui-ci domine le linguistique.

                   L'encyclopédique renferme les connaissances sur le monde, le dispositif référentiel, culturel et civilisationnel, les données factuelles qui président à la structuration discursivo-argumentative.

                   L'argumentatif, « troisième opération de l'esprit » (Ch. PLANTIN, 1996: 9) [28], basé sur le raisonnement langagier, enchaîne discursivement un groupe de propositions, explicites ou implicites, en une inférence.

                    Le linguistique traduit en expressions morphématiques, phrastiques, lexicales les composantes encyclopédiques et argumentatives, donc les actes de référence, de prédication et d'argumentation.

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