Mariana TUTESCU, L'Argumentation
Introduction à l'étude du discours

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Chapitre VII
Les deux principes argumentatifs fondamentaux:
le principe de force argumentative (réalisé par MÊME)
et le principe de contradiction argumentative (réalisé par MAIS)

                  L'argumentation est caractérisée per deux principes fondateurs: le principe de force argumentative (marqué par même) et le principe de contradiction argumentative (illustré par mais).

                    Ce sont là les deux orientations argumentatives qui traversent l'argumentation.

                   1. Le principe de force argumentative est illustré par l'emploi scalaire de l'opérateur même.

                    Soient ces exemples:

                   (1) Paul lit des livres d'histoire, des études d'écologie, de la littérature française, des ouvrages de philosophie, de la science-fiction; il lit MÊME des policiers.

                   (2) Puis, on se mit à table, où l'on but, mangea, chanta MÊME, et le tout fort longuement (P. Mérimée, La Vénus d'Ille).

                   (3) Je me suis toujours estimé plus intelligent que tout le monde, je vous l'ai dit, mais aussi plus sensible et plus adroit, tireur d'élite, conducteur incomparable, meilleur amant. MÊME dans les domaines où il m'était facile de vérifier mon infériorité, comme le tennis par exemple, où je n'étais qu'un honnête partenaire, il m'était difficile de ne pas croire que, si j'avais le temps de m'entraîner, je surclasserais les premières séries. Je ne me reconnaissais que des supériorités, ce qui expliquait ma bienveillance et ma sérénité (A. Camus, La Chute).

                    Le principe de force argumentative agit dans un discours formé d'énoncés (E) dont les arguments (a) sont orientés graduellement.

                    Soit en formule:

                    E1 (a1) ...... E2 (a2) ...... E3 (a3) ...... MÊME E4 (a4) ...... Conclusion

                    Ce principe est sous-tendu par l'orientation argumentative et la scalarité. Il postule que dans un discours l'enchaînement des arguments explicites et / ou implicites est structuré de sorte que les énoncés (E) qui renferment ces arguments (a) appartiennent à la même classe argumentative, à la même échelle argumentative et que l'argument fort ou preuve a une force argumentative plus grande que les arguments faibles; celui-ci, marqué par l'opérateur MÊME, conduit mieux que les autres, et même à lui-seul, vers la conclusion C.

                    Un argument a2 est argumentativement plus fort qu'un argument a1 si et seulement si:

                    (i) a1 et a2 appartiennent au même ensemble d'arguments A;

                    (ii) les énoncés E2 de a2 servent mieux que les énoncés E1 de a1 l'ensemble de conclusions C.

                    Dans la classe et l'échelle argumentative de sous (1), formée de l'enchaînement de six énoncés, chacun avec un argument a (de la classe « type de littérature »), l'énoncé E6 - Il lit MÊME des policiers (avec l'argument policiers) induit mieux que les autres la conclusion Paul a une boulimie de lectures.

                    Dans l'énoncé de sous (2), l'argument fort On chanta MÊME conduit vers la conclusion On s'est bien amusé.

                    Dans le discours de sous (3), l'enchaînement des arguments et l'insertion de l'opérateur même amènent une conclusion du type J'ai une bonne opinion de moi-même, appuyée par l'argument fort de l'expérience des domaines périphériques, où l'infériorité se vérifie aisément, tel le tennis.

                    Le principe de force argumentative, illustré par l'opérateur même ' enchérissant ', instaure l'argumentation POUR ou PRO. Les concepts d'orientation argumentative, d'échelle argumentative, de visée argumentative sont ainsi appelés à fournir l'alternative argumentative POUR. Cette alternative traverse la langue dès le niveau lexical, en passant par le niveau de l'énoncé pour s'étaler dans le discours. Il est aisé de déceler dans le discours argumentatif la force argumentative ou la thèse PRO à partir de l'enchaînement des topoï ou arguments.

                   2. La seconde alternative argumentative est l'alternative CONTRE ou CONTRA. Elle s'explique par le principe de contradiction argumentative, illustré par l'emploi de mais.

                    Soient ces exemples:

                   (4) Il pleut, MAIS j'ai envie de prendre l'air. (5) Cet ordinateur est cher, MAIS il est très performant.

                   (6) Pierre est malade, MAIS il travaille.

                   (7) Je suis noir, MAIS je suis roi

                    (M. Tournier, Gaspard, roi de Kéroé).

                   (8) Je suis roi, MAIS je suis pauvre [...]. Un roi ne se déplace pas sans digne équipage. Moi, je suis seul, à l'exception d'un vieillard qui ne me quitte pas

                    (M. Tournier, Melchior, prince de Palmyrène).

                    Il est à remarquer que dans tous les cas de sous (4) - (8), le connecteur mais rattache deux énoncés ou plutôt deux énonciations (P) et (Q) dont il inverse les conclusions argumentatives.

                    Soit, à titre d'exemple, l'énoncé (4). Il pleut (P) induit la conclusion « C'est un empêchement pour sortir. Je ne sortirai donc pas » (C). Introduit par mais, l'énoncé Q (J'ai envie de prendre l'air) conduit vers la conclusion contraire, donc NON-C: « Je sortirai ». Ce raisonnement amènerait le carré de la contradiction suivant:

                    Le principe de contradiction argumentative se formulera ainsi: Un argument a est contradictoire à un argument a' si et seulement si:

                    (i) a et a' appartiennent à deux ensembles d'arguments complémentaires A et A';

                    (ii) si tous les énoncés E de a servent l'ensemble de conclusions C, tous les énoncés E' de a' servent l'ensemble de conclusions C' inverse (voir J. MOESCHLER, 1989: 34).

                   2.1. Il existe deux types de mais: le mais ' anti-implicatif ' et le mais ' compensatoire ' (O. DUCROT, 1972; BRUXELLES, 1980; ANSCOMBRE et DUCROT, 1983). Dans les énoncés (4), (6), (8), mais est anti-implicatif; dans (5), (7), mais est compensatoire.

                    L'énoncé (5) a une valeur déontique. Cela explique qu'on peut l'utiliser comme une argumentation POUR l'achat de l'ordinateur. Si l'on renverse l'ordre des deux propositions coordonnées dans (5), on aura une argumentation CONTRE l'achat de cet ordinateur:

                   (5') Cet ordinateur est performant, MAIS il est cher.

                    On dira donc avec E. EGGS (1994: 18) que, dans une structure compensatoire comme (5) ou (7), c'est toujours la dernière instance qui prime.

                    Les énoncés (4), (6) et (8) représentent des structures anti-implicatives parce que le connecteur mais récuse des implications factuelles, telles que: < S'il pleut, je n'ai pas envie de sortir (Q) > (pour (4)), < Si l'on est malade (P), alors on ne travaille pas (Q) > (pour (6)). < Si l'on est roi (P), on n'est pas pauvre (Q) > (pour (8)). Ces implications relèvent de la composante encyclopédique du discours, ce sont des inférences culturelles propres au monde de ce qui est (M0).

                   2.2. Une contre-argumentation signifie soit une thèse contraire, soit une rectification de la thèse de l'adversaire.

                    Si l'on appelle l'argumentant qui veut prouver une thèse (T) proposant et celui qui veut montrer le contraire (non-T) opposant, on pourra représenter la situation argumentative de base de la manière suivante:

                    (E. EGGS, 1994: 20)

                    Depuis ARISTOTE, on distingue deux manières de réfuter la thèse de l'opposant: la contre-argumentation et l'objection. La première, anti-syllogistique selon ARISTOTE, est une argumentation qui contredit la conclusion de l'adversaire. L'objection ne constitue pas une argumentation indépendante, mais l'énonciation d'une opinion d'où il résultera clairement qu'il n'y a pas eu d'argument ou qu'une prémisse fausse a été choisie. Soit l'exemple (8), où il s'agit d'une rectification ou objection à une thèse, soit, en l'occurrence Être roi, c'est être riche. Cette thèse devrait connaître, dans l'énonciation du locuteur Melchior, prince de Palmyrène, la structure syllogistique suivante:

                    Pg: Si l'on est roi, on n'est pas pauvre (= on est riche)
Ps: Moi, Melchior, je suis roi
                  


                    C: Donc je ne suis pas pauvre (thèseT)

                    Or, le discours de Melchior représente une rectification ou objection au sujet de la prémisse singulière Ps, fait qui engendre l'énoncé (s). Cette même rectification se poursuit dans la seconde partie du texte (g), où il y a donc contradiction sans que le connecteur mais y apparaisse. La proposition générique Un roi ne se déplace pas sans digne équipage est contredite par celle qui la suit immédiatement: Moi, je suis seul, à l'exception d'un vieillard qui ne me quitte pas.

                   3. C'est le discours qui construit les arguments POUR et les arguments CONTRE. Au-delà des inférences démonstratives et des inférences naturelles (lisez factuelles ou civilisationnelles), le discours engendre des argumentations POUR ou CONTRE une thèse. La sémantique et la syntaxe du discours enchaînent des arguments vers telle conclusion, vers l'alternative C ou sa contraire NON-C. Les principes discursifs argumentatifs décideront seuls de la direction pragmatique des énoncés. Nous rejoignons ainsi la conception de DUCROT au sujet d'une sémantique pragmatique non-véritative ou indépendante de la notion de vérité. La vérité langagière étant floue, seule la structuration du discours établira la direction, c'est-à-dire la signification des arguments. Les topoï sont par excellence des unités discursives, c'est-à-dire argumentatives. À lire O. DUCROT, l'énonciateur est la source d'un point de vue, point de vue qui consiste à évoquer, à propos d'un état de choses, un principe argumentatif nommé topos. « C'est ce topos, censé être commun à la collectivité où le discours est tenu, qui permet de tirer l'argument de l'état de choses pour justifier telle ou telle conclusion » (O. DUCROT, 1996: 349).

                    Nous proposons au lecteur l'analyse du texte suivant, basé sur l'argumentation POUR et CONTRE l'esclavage, sur la dialectique significative du concept d'esclave et les rectifications impliquées:

                   (9) Délicieuse maison, n'est-ce pas ? Les deux têtes que vous voyez là sont celles d'esclaves nègres. Une enseigne. La maison appartenait à un vendeur d'esclaves. Ah ! on ne cachait pas son jeu, en ce temps-là ! On avait du coffre, on disait: « Voilà, j'ai pignon sur rue, je trafique des esclaves, je vends de la chair noire ». Vous imaginez quelqu'un, aujourd'hui, faisant connaître publiquement que tel est son métier ? Quel scandale ! J'entends d'ici mes confrères parisiens. C'est qu'ils sont irréductibles sur la question, ils n'hésiteraient pas à lancer deux ou trois manifestes, peut-être même plus ! Réflexion faite, j'ajouterais ma signature à la leur. L'esclavage, ah ! mais non, nous sommes contre !

                    Qu'on soit contraint de s'installer chez soi, ou dans les usines, bon, c'est dans l'ordre des choses, mais s'en vanter, c'est le comble.

                    Je sais bien qu'on ne peut se passer de dominer ou d'être servi. Chaque homme a besoin d'esclaves comme d'air pur. Commander, c'est respirer, vous êtes bien de cet avis ? Et même les plus déshérités arrivent à respirer. Le dernier dans l'échelle sociale a encore son conjoint, ou son enfant. S'il est célibataire, un chien. L'esssentiel, en somme, est de pouvoir se fâcher sans que l'autre ait le droit de répondre. « On ne répond pas à son père », vous connaissez la formule ? Dans un sens, elle est singulière. À qui répondrait-on en ce monde sinon à ce qu'on aime ? Dans un autre sens, elle est convaincante. Il faut bien que quelqu'un ait le dernier mot. Sinon, à toute raison peut s'opposer une autre: on n'en finirait plus. La puissance, au contraire, tranche tout.

                    Nous y avons mis le temps, mais nous avons compris cela. Par exemple, vous avez dû le remarquer, notre vieille Europe philosophe enfin de la bonne façon. Nous ne disons plus, comme aux temps naïfs: « Je pense ainsi. Quelles sont vos objections ? ». Nous sommes devenus lucides. Nous avons remplacé le dialogue par le communiqué. « Telle est la vérité, disons-nous. Vous pouvez toujours la discuter, ça ne nous intéresse pas. Mais dans quelques années, il y aura la police, qui vous montrera que j'ai raison » (A. Camus, La Chute).

                   Vous observerez dans ce texte le fonctionnement des principes de force argumentative (et, implicitement, le rôle de l'opérateur même) et de contradiction argumentative (marqué par le même 'enchérissant').

 

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