Mariana TUTESCU, L'Argumentation
Introduction à l'étude du discours

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Chapitre VIII
Les trois composants du dispositif argumentatif: le TOPIQUE, le LOGIQUE, l'ENCYCLOPÉDIQUE

                 L'argumentation repose sur la synthèse de trois composants: le topique, le logique et l'encyclopédique. Ces composants ne sont pas toujours aisément isolables, car des décloisonnements non négligeables caractérisent leur fonctionnement.

                   1. Le topique est l'ensemble des topoï ou arguments qui structurent le discours.

                    Chez ARISTOTE, le topos est un principe général d'argumentation.

                    Pour O. DUCROT et J.-Cl. ANSCOMBRE, le topos est « le garant qui autorise le passage de l'argument A à la conclusion C » (1995: 85). C'est un principe général sous-jacent à un enchaînement argumentatif présenté dans un discours.

                    Ainsi, par exemple, dire:

                   (1) Pierre a travaillé toute la journée,

                   c'est produire le topos: « Il est fatigué. »

                    Le sens du verbe travailler est constitué par un « paquet ou un bouquet de topoï » (le mot appartient à O. DUCROT).

                    Ce trajet argumentatif nommé topos caractérise aussi les textes suivants:

                   (2) Il pleut. Je prends mon parapluie.

                   (3) Pierre a beaucoup travaillé. Il a été donc reçu à l'examen.

                   (4) Mets un couvert de plus: Pierre viendra peut-être dîner ce soir.

                   (5) -Veux-tu venir avec moi ce soir au cinéma ?

                    - Tu sais, ma mère est malade.

                    La cohérence des textes de (2) à (5) repose sur l'existence des topoï. La mise en évidence des topoï permet de donner une forme plus précise à la théorie de l'argumentation dans la langue. « Cette théorie pose que les mots et les structures phrastiques (en d'autres termes, la langue) contraignent les enchaînements argumentatifs indépendamment des contenus informatifs véhiculés par les énoncés » (O. DUCROT, 1995: 86).

                    Or les topoï constituent justement l'endroit précis où s'exerce la contrainte, c'est-à-dire « le point d'articulation entre la langue et le discours argumentatif » (O. DUCROT, 1995: 86).

                   1.1. Les topoï se caractérisent par trois traits principaux (voir, à ce sujet, O. DUCROT, 1990: 86-87):

                    (i) Ce sont des croyances présentées comme communes à une certaine collectivité dont font partie au moins le locuteur et son allocutaire; ceux-ci sont supposés partager cette croyance avant même leur mise en discours. À ce sujet, les topoï ne sont pas sans rapport aux prérequis ou aux postulats de signification.

                    (ii) Le topos est donné comme général, en ce sens qu'il vaut pour une multitude de situations différentes de la situation particulière dans laquelle le discours l'utilise. En disant:

                   (2) Il pleut. Je prends mon parapluie,

                   on prérequiert le fait général que la pluie étant un disconfort physique, prendre le parapluie contribuera à le diminuer.

                    (iii) Le topos est graduel. Il met en relation deux prédicats graduels, deux échelles discursives. Ce trait n'est pourtant pas obligatoire.

                    L'énoncé de sous (3) est sous-tendu par un topos graduel du type:

                

                    Or, E. EGGS commente en ces termes le raisonnement topique: « Le topos commun est, dans ce type d'argumentation (3)(b), la règle d'inférence du modus ponens (la vérité de l'antécédent d'une proposition générique entraîne celle de la conséquence [...]). Si nous écartons pour l'instant les argumentations inductives, il faut donc, dans toute argumentation déductive, bien distinguer le topos spécifique, qui forme la prémisse générique, du topos commun, qui garantit et légitime la conclusion à partir des prémisses. D'une façon plus abstraite, toute argumentation déductive a donc la forme suivante:

                    Il nous faut insister, ici, sur ce schéma qui recouvre trois réalités ontologiques fondamentalement différentes: (i) les prémisses génériques qui constituent, en dernière instance, des modèles ou des hypothèses sur la réalité; (ii) les prémisses singulières qui expriment la 'réalité' (au sens de données singulières acceptées comme faits); (iii) les règles ou les principes d'inférences exprimés par les topoï communs qui permettent, à partir d'un ou de plusieurs faits singuliers et d'une hypothèse générique sur la réalité, de conclure à l'existence d'un autre fait singulier. Il est clair que la plausibilité d'une argumentation ainsi que la probabilité de la conclusion dépendent du degré de nécessité de la prémisse générale » (E. EGGS, 1994: 32 - 33).

                   1.2. De la nature graduelle des topoï O. DUCROT en est venu à l'élaboration du concept de forme topique.

                    Chaque topos peut apparaître sous deux formes, nommées formes topiques.

                   « Ainsi un topos, dit concordant, fixant pour deux échelles P et Q le même sens de parcours, peut apparaître sous des formes que j'appellerai converses, « +P, + Q » et « -P, -Q » - formes qui signifient, respectivement, qu'un parcours ascendant de P est associé à un parcours ascendant de Q, et qu'un parcours descendant de P est associé à un parcours descendant de Q » (O. DUCROT, 1995: 87).

                    Cette forme topique concordante est visible dans les exemples des sous (2), (3), (4) ou dans de nombreuses situations du même type:

                   (6) Il fait chaud. Nous irons à la piscine.

                   (7) Plus on marchait, plus on était fatigué.

                    Un topos discordant, attribuant à P et à Q des directions de parcours opposées, peut se présenter sous les deux formes topiques converses: « + P, - Q » et « - P, + Q ». Nous rencontrons dans ce type de forme topique le principe de contradiction, réalisé par mais, comme en témoignent les exemples suivants:

                   (8) Pierre a beaucoup travaillé, mais il n'a pas été reçu à l'examen.

                   (9) Il pleut. Cependant je ne prends pas mon parapluie.

                   (10) Il fait beau, mais nous n'irons pas à la piscine.

                   (11) Il fait chaud, mais je suis fatigué.

                    Les formes topiques fondent ainsi les schémas argumentatifs.

                   2. Le composant logique du dispositif argumentatif agit au moyen des inférences et du raisonnement syllogistique.

                    Pour O. DUCROT et J.-Cl. ANSCOMBRE, l'inférence est liée à des croyances relatives à la vérité, c'est-à-dire à la façon dont les faits entrent en rapport, se déterminent.

                    Pour ces deux auteurs, le locuteur L d'un énoncé accomplit un acte d'INFÉRER si en même temps qu'il énonce E il fait référence à un fait précis X qu'il présente comme le point de départ d'une déduction aboutissant à l'énonciation de E.

                    Ainsi, par exemple, dire:

                   (2) Il pleut (P). Je prends mon parapluie (Q),

                   c'est faire l'inférence pragmatique suivante:                                        

   a. Prémisse contextuelle: < si P, alors Q >

                    (< S'il pleut, je prends mon parapluie >)

                    b. Prémisse donnée: < P >

                    (= < Il pleut >)

                    c. Conclusion par MODUS PONENS < Q >

                    (= < Je prends mon parapluie >)

                 Dans les termes de O. DUCROT et J.-Cl. ANSCOMBRE, le raisonnement inférentiel se réduit à la forme:

a. Prémisse contextuelle: < si X alors E >

                    b. Prémisse donnée: < X >

                    c. Conclusion: < E >

                                      Il s'agit donc d'inférences pragmatiques ou d'inférences non démonstratives.

                   2.1. Une inférence non démonstrative « est une inférence fondée sur la formation d'hypothèses et la confirmation d'hypothèses. À ce titre, elle s'oppose à l'inférence déductive: une inférence déductive produira toutes les conclusions logiquement impliquées par un ensemble de prémisses; une inférence non démonstrative ne produira que certaines conclusions, étant donné l'ensemble des hypothèses formées à l'origine du processus inférentiel » (J. MOESCHLER, 1989: 122).

                    La nature des inférences pragmatiques ou non démonstratives est cognitive, logique et pragmatico-contextuelle.

                    Soit, par exemple, l'énoncé (4):

                   (4) Mets un couvert de plus: Pierre viendra peut-être dîner ce soir.

                    L'inférence non démonstrative qui l'explique est basée sur le raisonnement suivant:      

                  a. Prémisse contextuelle:

             < (L'éventuelle venue d'un invité supplémentaire (P)) suppose (l'addition d'un couvert (Q)) >

                    b. Prémisse donnée:

                   < (Pierre viendra peut-être ce soir) >

                    c. Conclusion:

                   < (Tu devra mettre un couvert de plus) >

                    Le principe de pertinence (postulé par D. SPERBER et D. WILSON) joue un rôle important dans la calculabilité de ces inférences. La pertinence d'un énoncé dépend de la vérité des implicatures qui leur sont associées.

                    Les implicatures conversationnelles et le principe gricéen de la coopération sont pleinement convoqués dans l'établissement de ces inférences pragmatiques.

                    J. MOESCHLER (1992) démontre qu'en tant que type particulier d'inférence, l'argumentation est sous-tendue par des assomptions contextuelles d'un type particulier, apparentées aux prémisses impliquées de la théorie de D. SPERBER et D. WILSON (1989).

                    Ainsi, un énoncé tel que (12):

                   (12) Pierre est intelligent, mais brouillon

                   est basé sur le raisonnement inférentiel suivant, fonctionnant comme un ensemble pertinent de prémisses contextuelles:

                   (13) a. < Plus on est intelligent, plus Q >

                    b. < Plus on est brouillon, plus Q' >

                   (14) a. < Plus on est intelligent, plus on est apprécié par son travail >

                    b. < Plus on est brouillon, moins on est apprécié par son travail >

                    Le principe de pertinence va simplement permettre d'accéder au contexte optimalisant la pertinence de l'énoncé.

                    Le réseau inférentiel qui agit dans le fonctionnement des énoncés (10) et (11) est le suivant:

                    Suit pour (10):

                   (10)

 

                   a. S'il fait beau, nous irons à la piscine (prémisse impliquée).

                    b. Il fait beau (prémisse donnée).

                    c. Nous irons à la piscine (implication contextuelle).

                    d. Nous n'irons pas à la piscine (prémisse donnée).

                  et pour (11) on aura:

(11)

a. S'il fait chaud, je sors (prémisse impliquée).

                    b. Il fait chaud (prémisse donnée).

                    c. Je sors (implication contextuelle).

                    d. Je suis fatigué (prémisse donnée).

                    e. Je ne sortirai pas (conclusion).

                    Dans (11) la conclusion est implicite; elle est autorisée par la justification d (Je suis fatigué).

                    Pour (5), le schéma inférentiel sera le suivant:

                   (5) a. Aller au cinéma implique une disponibilité (prémisse impliquée).

                    b. Or, la personne invitée au cinéma n'est pas disponible: l'explication en est que sa mère est malade (prémisse donnée + justification).

                    c. Donc, la personne invitée a refusé la proposition d'aller au cinéma (conclusion implicite).

                    La communication inférentielle implique donc une relation entre un ensemble de prémisses et un ensemble de conclusions; « les conclusions sont dérivées des prémisses au moyen des règles d'élimination synthétique et les implications sont dites contextuelles si elles sont le produit de l'union de deux ensembles d'assomptions, des assomptions anciennes et des assomptions nouvelles » (J. MOESCHLER, 1989: 134):

                   À l'opposé de la communication codique, un acte de communication ostensivo-référentielle communique automatiquement une présomption de pertinence. Et D. SPERBER et D. WILSON ont défini la présomption de pertinence optimale comme formée des deux assertions suivantes:

                    (a) L'ensemble d'assomptions que le communiquant a l'intention de rendre manifeste à son destinataire est suffisamment pertinent pour qu'il vaille la peine pour le destinataire de traiter le stimulus ostensif.

                    (b) Le stimulus ostensif est le plus pertinent que le communiquant pouvait utiliser pour communiquer.

                    De cette définition de la présomption de pertinence optimale découle le principe de pertinence:

                   Chaque acte de communication ostensive communique la présomption de sa pertinence optimale.

                   2.2. Il résulte de nos commentaires que, dans le dispositif argumentatif, les implications contextuelles prennent ainsi essentiellement deux statuts: celui de conclusion impliquée ((5), (11)) ou celui d'hypothèse anticipatoire ((4), (10)).

                    Il y aura donc deux plans d'inférence: le plan conclusif et le plan constructif.

                    Une argumentation conclusive part d'une prémisse ou d'une connaissance d'un état de choses et conclut à l'existence ou à la non-existence d'un fait singulier.

                    Soit un cas classique:

                   (15) Je pense donc je suis

                   et tous les cas des types: (2), (3), (9), (10).

                    Une argumentation constructive reconstruit cet état de choses. Soient les exemples de sous (4), (5), (8), (11).

                    Une situation comme celle énoncée dans l'exemple:

                   (16) Pierre a eu 8 au concours d'admission en fac. Il sera donc étudiant

                   est basée sur l'inférence conclusive suivante:

                   (i) < La note 8 suffit pour être admis au concours d'admission en fac >.

                    Par contre, la négation de la deuxième phrase dans (16) produira automatiquement l'inférence inverse, c'est-à-dire une inférence constructive:

                   (17) Pierre a eu 8 au concours d'admission en fac. Il NE sera donc PAS étudiant,

                   ayant la forme:

                   (ii) < La note 8 ne suffit pas pour être admis au concours d'admission en fac >.

                    E. EGGS appelle ce dernier type d'inférence inférence encyclopédique.

                   3. Le composant encyclopédique est donc indissociable du topique et du logique.

                    L'encyclopédique signifie la connaissance du monde, le savoir référentiel, culturel, partagé par le locuteur et son allocutaire.

                    Ainsi, la forme topique de (2) repose-t-elle sur le rapport encyclopédique rattachant Il pleut à prendre le parapluie ou l'imperméable.

                    Le savoir commun partagé, propre à l'encyclopédie, a rendu possible l'expression linguistique de tous les énoncés que nous avons analysés.

                    Qu'on se rapporte aussi à l'échange conversationnel suivant:

                   (18) - Je n'ai plus de cigarettes.

                    - Tu sais, il y a un bureau de tabac au coin de la rue.

                    Sa cohérence est due à l'implication contextuelle:

                   < « On vend des cigarettes dans le bureau de tabac » >,

                   laquelle met en évidence un fait encyclopédique.

                    Il suffit de modifier (18), de sorte à avoir:

                   (19) *- Je n'ai plus de cigarettes.

                    - Tu sais, il y a un fromager au coin de la rue,

                   suite agrammaticale, puisqu'il n'y a aucun rapport encyclopédique entre cigarettes et fromager.

                    Le texte qui suit, formé de trois propositions en rapport de parataxe, dévoile une inférence non-démonstrative fondée par la donnée encyclopédique:

                   < « celui qui roule à une vitesse excessive aura à payer une contravention à la police routière » >.

                   (20) Jean se mit en route dans sa nouvelle Mercedes. Il attrapa une contravention. Il roulait à tombeau ouvert.

                    Qu'on observe le fonctionnement de la donnée encyclopédique dans cet énoncé:

                   (21) Il trouva une contravention sur son pare-brise.

                    Que le lecteur veuille analyser l'inférence constructive déclenchée par la composante encyclopédique dans le texte suivant:

                   (22) [...] La jeune comédienne en question s'appelait Simone Simon, encore inconnue et affamée de réussite. Surtout, elle rêvait de bijoux. Alors, le soir, elle entraînait Marc rue de la Paix et léchait avec lui les vitrines illuminées où étincelaient les pierreries. Plus tard, elle fut comblée. Des protecteurs judicieusement choisis furent chargés de satisfaire ses appétits (Françoise Giroud, Arthur ou le bonheur de vivre).

                   4. Nous allons distinguer avec E. EGGS trois niveaux discursifs hiérarchiques: le linguistique, l'argumentatif et l'encyclopédique.

                    En l'absence d'aucune connaissance du monde, donc en l'échec de la donnée encyclopédique, on dira que l'argumentatif prime le linguistique. Mais si notre connaissance du monde intervient, l'encyclopédique primera l'argumentatif.

                    E. EGGS (1994: 28) postule ainsi cette hiérarchisation des niveaux discursifs:

                   L'encyclopédique domine l'argumentatif et celui-ci domine le linguistique.

 

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