Mariana TUTESCU, L'Argumentation
Introduction à l'étude du discours

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II. La taxinomie de Ch. PERELMAN et de L. OLBRECHTS-TYTECA

                    Cette taxinomie est de nature paradigmatique et elle s'intègre à une rhétorique de nature aristotélicienne, visant l'adhésion des auditeurs aux thèses qu'on présente à leur intention.

                    Nous passerons rapidement en revue cette classification, en nous contentant bien souvent de mentionner seulement certains types d'arguments.

                   1. Les auteurs du classique Traité de l'Argumentation divisent les arguments en deux classes: 1) les arguments quasi-logiques et 2) les arguments basés sur la structure du réel. Alors que les premiers prétendent à une certaine validité avec les schémas logiques grâce à leur aspect rationnel, « qui dérive de leur rapport plus ou moins étroit avec certaines formules logiques ou mathématiques, les arguments fondés sur la structure du réel se servent de celle-ci pour établir une solidarité entre les jugements admis et d'autres que l'on cherche à promouvoir » (1958: 351).

                   2. Dans les arguments quasi-logiques, Ch. PERELMAN et L. OLBRECHTS-TYTECA englobent:

                   1) - les arguments de réciprocité,

                   2) - les arguments de transitivité,

                   3) - les arguments basés sur l'inclusion de la partie dans le tout,

                   4) - les arguments basés sur la division du tout en ses parties,

                   5) - les arguments de comparaison,

                   6) - l'argumentation par le sacrifice.

                   2.1. Les arguments de réciprocité visent à appliquer le même traitement à deux situations qui sont le pendant l'une de l'autre. Ils s'appuient sur la notion de symétrie [29]: celle-ci « facilite l'identification entre les actes, entre les événements, entre les êtres, parce qu'elle met l'accent sur un certain aspect qui paraît s'imposer en raison même de la symétrie mise en évidence » (Ch. PERELMAN et L. OLBRECHTS-TYTECA, 1958: 298). Ces arguments de réciprocité, basés sur les rapports entre l'antécédent et le conséquent d'une même relation paraissent, plus que n'importe quels autres arguments quasi-logiques, être à la fois formels et fondés dans la nature des choses.

                    Soit cet exemple:

                   (1) Un beau-père aime son gendre, aime sa bru. Une belle-mère aime son gendre, n'aime point sa bru. Tout est réciproque (La Bruyère, Les Caractères).

                    Les arguments de réciprocité peuvent aussi résulter de la transposition de points de vue, transposition qui permet de reconnaître, à travers leur symétrie, l'identité de certaines situations. À envisager cet exemple:

                   (2) Nos pères restauraient les statues; nous leur enlevons leur faux nez et leurs appareils de prothèse; nos descendants, à leur tour, feront sans doute autrement. Notre point de vue présent représente à la fois un gain et une perte (M. Yourcenar, Le Temps, ce grand sculpteur).

                   À partir d'un cas tel (2) on peut conclure que bien souvent les techniques discursives utilisent une symétrie qui résulte de ce que deux ou plusieurs actions, phénomènes, événements sont présentés comme inverses. On en conclut que ce qui s'applique à l'un de ces phénomènes s'applique aussi à l'autre (ou aux autres).

                    C'est aussi le cas de la pensée classique de PASCAL:

                   (3) Peu de choses nous console, parce que peu de choses nous afflige (Pascal, Pensées).

                    L'argumentation par les contraires aboutit à une généralisation en partant d'une situation particulière et en exigeant que l'on applique le même traitement à la situation contraire.

                   (4) Volcans et tremblements de terre ont pas mal de choses en commun, dont le fait d'être, la plupart du temps, engendrés par les jeux des plaques tectoniques, ce qui les localise, pour la plupart, aux marges de ces dernières. Ils ont aussi en commun d'être les seules manifestations violentes de la nature qui soient exclusivement telluriques, au contraire des cyclones tropicaux, des inondations, des sécheresses, des glaciations ou des désertifications, lesquels dépendent pour l'essentiel des relations que notre planète entretient avec le soleil [...].

                    Mais si chacun de ces phénomènes [séismes et volcans], à l'occasion catastrophique, s'engendre donc à une certaine profondeur, ils diffèrent de façon fondamentale sur un point: les séismes se produisent en profondeur, alors que les éruptions sont, par définition, superficielles. Ceci rend les séismes pratiquement imprévisibles, alors que tout volcanologue compétent, ou plutôt toute équipe de volcanologues compétente [...] ne peuvent manquer de prévoir l'éclatement d'une éruption (H. Tazieff, « Les illusions de la prévision », in Science et vie. Les grandes catastrophes, septembre 1983).

                    On remarquera dans (4), l'argumentation par les contraires, aspect de l'argument de transitivité, mais aussi les arguments de comparaison.

                   2.2. Les arguments de transitivité [30] apparaissent dans la structure discursive lorsqu'on exprime les relations d'égalité, de supériorité, d'inclusion, d'ascendance. Ainsi, dans la maxime:

                   (5) Les amis de nos amis sont nos amis,

                   l'acte d'assertion pose que l'amitié est une relation transitive.

                   Grâce aux arguments de transitivité on peut ordonner les événements, les structures grammaticales comparatives (plus grand que...) renferment le concept de transitivité.

                    Mais l'aspect le plus important de la transitivité est fourni par la relation d'implication. La pratique argumentative emploie largement le raisonnement syllogistique. Celui-ci peut mettre en œuvre des relations d'égalité, de rapport de la partie au tout, la conséquence logique.

                   2.3. L'argumentation par le sacrifice n'est pas sans rapport à la comparaison; c'est qu'elle fait état du sacrifice que l'on est disposé à subir pour obtenir un certain résultat.

                   À lire Ch. PERELMAN et L. OLBRECHTS-TYTECA (1958: 334), cette argumentation est à la base de tout système d'échanges, qu'il s'agisse du troc de vente, de louage de services, etc. Pourtant elle n'est pas réservée au domaine économique. L'alpiniste qui se demande s'il est prêt à faire l'effort nécessaire pour gravir une montagne recourt à la même forme d'évaluation.

                   3. Les arguments basés sur la structure du réel sont groupés selon qu'ils s'appliquent à ces liaisons de succession - qui unissent un phénomène à ses conséquences ou à ses causes - et selon qu'ils s'appliquent à des liaisons de coexistence - unissant une personne à ses actes, un groupe aux individus qui en font partie, et, en général, une essence à ses manifestations.

                   3.1. Dans la première catégorie, Ch. PERELMAN et L. OLBRECHTS-TYTECA rangent:

                   - le lien causal ou la cause,

                   - l'argument pragmatique,

                   - l'argument basé sur les fins et les moyens,

                   - l'argument du gaspillage,

                   - l'argument de la direction,

                   - l'argument du dépassement.

                    Dans la seconde catégorie, il est à signaler des cas tels que:

                   - l'argument d'autorité, - l'argument de double hiérarchie, appliqué aux liaisons de succession et de coexistence,

                   - les arguments concernant les différences de degré et d'ordre.

                    Les liaisons qui fondent la structure du réel peuvent être classifiées dans:

                   - l'argumentation par exemple,

                   - l'argumentation par l'illustration,

                   - l'argumentation par le modèle.

                   À côté de ces trois situations, Ch. PERELMAN et L. OLBRECHTS-TYTECA envisagent le raisonnement par analogie; celui-ci engendre des arguments basés sur l'analogie dont la métaphore est un cas particulier.

                   3.1.1. L'argument pragmatique est celui qui permet d'apprécier un acte ou un événement en fonction de ses conséquences favorables ou défavorables. Cet argument joue un rôle tellement important dans l'argumentation, que certains ont voulu y voir le schème unique de la logique des jugements de valeur; c'est que pour apprécier un événement il faut se rapporter à ses effets.

                   3.1.2. L'argument de gaspillage consiste à dire que, puisque l'on a déjà commencé une œuvre, accepté des sacrifices qui seraient perdus en cas de renoncement à l'entreprise, il faut poursuivre dans la même direction.

                    On emploie cet argument, par exemple, pour inciter quelqu'un, doué d'un talent, d'une compétence, d'un don exceptionnel, à l'utiliser dans la plus large mesure possible. À cet argument peut être rattachée la préférence accordée à ce qui est décisif.

                   À l'opposé de l'argument du gaspillage on trouvera l'argument superfétatoire. Alors que l'argument du gaspillage incite à continuer l'action commencée jusqu'à la réussite finale, celui de superfétatoire incite à s'abstenir, un surcroît d'action étant de nul effet.

                   3.1.3. L'argument de la direction envisage le caractère dynamique d'une situation. Il agit en plusieurs étapes.

                    Chaque fois qu'un but peut être présenté comme jalon, une étape dans une certaine direction, l'argument de la direction peut être utilisé. Cet argument répond à la question: où veut-on en venir? C'est que souvent on raisonne en étapes; pour faire admettre une certaine solution, qui semble, au premier abord, désagréable, l'on divise le parcours du problème. À chaque phase de l'argumentation est sollicitée une décision et celle-ci est susceptible de modifier la manière d'envisager une décision ultérieure. Chacune des étapes étant franchie, les interlocuteurs se trouvent dans une nouvelle configuration de la situation, qui modifie leur attitude devant l'issue finale.

                   3.1.4. L'argument du dépassement (Ch. PERELMAN et L. OLBRECHTS-TYTECA, 1958: 381 - 394).

                   À l'encontre de l'argument de direction, qui fait craindre qu'une action ne nous engage dans un engrenage dont on redoute l'aboutissement, les arguments du dépassement insistent sur la possibilité d'aller toujours plus loin dans un certain sens, sans que l'on entrevoie une limite dans cette direction, et cela avec un accroissement continu de valeur.

                   3.1.5. L'argumentation par l'exemple est l'une des plus fréquemment rencontrées dans le discours.

                   (6) Il est cependant des domaines où les progrès ont été aussi lents qu'ils ont été, en d'autres, foudroyants de rapidité. Et parmi ces domaines où les progrès sont lents, voire nuls, se trouve la prévision des événements qui se produisent dans la planète, à sa surface, dans l'atmosphère qui l'entoure, dans la biosphère.

                    Ainsi la météo: malgré les efforts colossaux, malgré les observatoires, magré les ballons-sonde, malgré les avions spécialement équipés, malgré les satellites artificiels, malgré les superordinateurs, malgré les personnels innombrables [...], la prévision météorologique demeure aléatoire (H. Tazieff, « Les illusions de la prévision », in Science et vie, septembre 1983).

                    Employé comme pivot de l'argumentation, l'exemple devra jouir du statut de fait, au moins provisoirement; le grand avantage de son utilisation est de faire porter l'attention sur ce statut. Le choix de l'exemple, en tant qu'élément de preuve, engage l'énonciateur comme une espèce d'aveu. « On a le droit de supposer que la solidité de la thèse est solidaire de l'argumentation qui prétend l'établir » (Ch. PERELMAN et L. OLBRECHTS-TYTECA, 1958: 475).

                    Un des aspects de ce type d'argumentation est l'exemplum in contrarium, le cas invalidant ou l'infirmation de la règle.

                    Dans l'argumentation par exemple, le rôle du langage est essentiel. Ce type d'argumentation fournit un cas éminent où le sens et l'extension des notions sont influencés par les aspects dynamiques de leur emploi.

                   3.1.6. L'illustration diffère de l'exemple en raison du statut de la règle qu'elle sert à appuyer.

                   « Tandis que l'exemple était chargé de fonder la règle, l'illustration a pour rôle de renforcer l'adhésion à une règle connue et admise, en fournissant des cas particuliers qui éclairent l'énoncé général, montrent l'intérêt de celui-ci par la variété des applications possibles, augmentent sa présence dans la conscience [...]. Alors que l'exemple doit être incontestable, l'illustration, dont ne dépend pas l'adhésion à la règle, peut être plus douteuse, mais elle doit frapper vivement l'imagination pour s'imposer à l'attention » (Ch. PERELMAN et L. OLBRECHTS-TYTECA, 1958: 481).

                    Soient ces cas d'illustration:

                   (7) De moindres œuvres qu'on n'a pas pris la peine de mettre à l'abri dans des galeries ou des pavillons faits pour elles, doucement abandonnées au pied d'un platane, au bord d'une fontaine acquièrent à la longue la majesté ou la langueur d'un arbre ou d'une plante; ce faune velu est un tronc couvert de mousse; cette nymphe ployée ressemble au chèvrefeuille qui la baise (M. Yourcenar, Le Temps, ce grand sculpteur).

                   (8) De tous les changements causés par le temps, aucun n'affecte davantage les statues que les sautes de goût de leurs admirateurs (M. Yourcenar, ibid.).

                   4. Ce serait une gageure que d'essayer de mettre à la place de la classification des arguments faite par Ch. PERELMAN et L. OLBRECHTS-TYTECA une autre typologie. Notons seulement qu'on pourrait diviser les arguments compte tenu des relations sémantico-pragmatiques qui sous-tendent le discours. Il y aurait ainsi des arguments basés sur un présupposé du discours, des arguments qui font appel aux motivations - positives ou négatives - de l'auditeur, etc. OLBRECHTS-TYTECA une autre typologie. Notons seulement qu'on pourrait diviser les arguments compte tenu des relations sémantico-pragmatiques qui sous-tendent le discours. Il y aurait ainsi des arguments basés sur un présupposé du discours, des arguments qui font appel aux motivations - positives ou négatives - de l'auditeur, etc.

 

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