Mariana TUTESCU, L'Argumentation
Introduction à l'étude du discours

Page précédente l Sommaire l Auteur l Home l Page suivante

 

III. Vers d'autres classifications ?

                   Depuis ARISTOTE, la rhétorique traditionnelle a distingué trois genres rhétoriques: délibératif, judiciaire et épidictif ou démonstratif.

                    Cette classification reflète les pratiques rhétoriques de la cité grecque au temps d'ARISTOTE, mais, en même temps - soutient E. EGGS (1994: 13 - 14) -, elle se fonde sur une distinction beaucoup plus profonde, à savoir la division du champ rhétorico- argumentatif en trois types de discours et d'arguments: (i) le discours déontique, (ii) le discours épistémique et (iii) le discours éthico-esthétique. Ce dernier étale devant le public le beau et le laid et englobe tous les discours depuis l'éloge jusqu'à l'oraison funèbre.

                   À lire E. EGGS (1994: 14), ces trois types d'argumentation - déontique, épistémique, éthico-esthétique - sont présents dans chaque discours: dans la délibération politique d'une assemblée, il y aura aussi des arguments épistémiques et éthico-esthétiques, bien que le raisonnement déontique domine. De même dans un éloge ou dans une oraison funèbre, où les jugements de valeur sur le bon et le beau comme sur leurs contraires constituent le noyau du discours, on trouvera aussi des constituants épistémiques et surtout déontiques.

                   1. Les trois types d'arguments - épistémiques, déontiques et éthico-esthétiques - reposent surtout sur une perspective modale dans l'étude du discours.

                    Si l'on s'en tient à l'approche logique de la modalisation, on pourra donc dire qu'il existe des arguments épistémiques, déontiques (ou normatifs) et éthico-esthétiques. Soient ces couple d'énoncés:

                   (1) Pierre est dans le salon.

                   (1)(a) Mais il vient de me téléphoner de Rome !

                   et

                   (1) Pierre est dans le salon.

                   (1)(b) Mais il devrait terminer ses devoirs !

                   (1)(c) Mais tu m'avais promis de lui en interdire l'accès !

                    Il est évident que (1)(a) est une réfutation épistémique qui met en doute la vérité de l'assertion (1).

                    L'énonciateur de (1)(b), par contre, reconnaît la vérité de (1) puisqu'il déprécie, dans une argumentation déontique, le fait que Pierre soit dans le salon.

                    Cet aspect dépréciatif est renfermé aussi par l'argument de sous (1)(c). Le statut déontique (ou normatif) de celui-ci est plus contraignant puisqu'il est destiné à amener l'interlocuteur à accomplir l'acte concret d'expulser Pierre du salon.

                    Cette différence entre l'épistémique et le normatif se retrouve dans la distinction de deux mais, le mais 'compensatoire' et le mais 'anti-implicatif'. Nous analyserons ces connecteurs dans un chapitre spécial. Disons pour l'instant que les énoncés:

                   (2) Marie et riche MAIS elle est malade

                   et

                   (3) Pierre gagne beaucoup d'argent, MAIS il n'est pas content

                   sont épistémiques. Le connecteur mais y est anti-implicatif.

                    Par contre, les énoncés:

                   (4) Pierre n'est pas intelligent, mais il est travailleur

                   et

                   (5) Cette voiture est chère, MAIS elle est très confortable

                   sont normatifs. Le connecteur mais y est compensatoire.

                    Le caractère déontique de (5) explique son utilisation comme une argumentation pour l'achat de la voiture. Si on renverse l'ordre des deux phrases coordonnées dans (5), on aboutit à une argumentation contre l'achat de cette voiture:

                   (6) Cette voiture est confortable MAIS elle est chère.

                    Ces deux derniers exemples témoignent du principe du dernier intervenant (introduit par E. EGGS, 1994: 21). Celui-ci postule que c'est la conclusion du dernier intervenant, c'est-à-dire l'argument déontique, qui compte dans une chaîne argumentative basée sur la structure compensatoire du type P mais Q. Les arguments la voiture est confortable (dans (5)) et la voiture est chère (dans (6)) comptent en dernier lieu. Le déontique est ainsi impliqué par l'énonciation de ces topoï.

                    Soient aussi ces énoncés à conclusions contraires, structurés sur le mais 'compensatoire' et dévoilant, par conséquent, des arguments déontiques ou normatifs:

                   (7) Le restaurant est loin (- P), MAIS il est bon marché (+ Q). Donc, allons-y !

                   (8) Le restaurant est bon marché (+ Q), MAIS il est très loin (- P). Donc, nous ne devrions pas y aller.

                    Les conclusions contraires s'y expliquent par le principe du dernier intervenant: dans une structure compensatoire du type P mais Q, c'est le dernier argument (Q) qui prime.

                    Ce type d'argument est nommé par E. EGGS déontique « parce qu'il infère, en partant d'une comparaison de deux valeurs contraires, à une action concrète. Une argumentation qui ne remplit pas ces conditions est en conséquence éthico-esthétique comme (9) ou épistémique comme (10):

                   (9) Le restaurant A est loin et cher, par contre, le restaurant B est bon marché et très sympathique. Donc B est un meilleur restaurant que A.

                   (10) Le restaurant est loin. Donc, n'y allons pas.

                    La conclusion d'un argument éthico-esthétique est donc toujours un jugement de valeur, la conclusion d'un argument épistémique est une action concrète comme dans (10). Ce type d'argument, qui aboutit à une action, nous l'appellerons argument épistémique pratique pour le distinguer des arguments épistémiques normaux qui infèrent à une donnée concrète naturelle comme:

                   (11) C'est la canicule depuis un mois. La mer devrait donc être chaude » (E. EGGS, 1994: 65).

                    Il est à noter qu'un argument épistémique tel (10) repose uniquement sur le topos spécifique implicatif:

                   < Si c'est loin (P), on n'y va pas (non Q) >, tandis qu'un argument normatif ((7) et (8)) compare d'abord deux valeurs (être loin / vs / être bon marché et être bon marché / vs / être loin) pour appliquer ensuite le même raisonnement inférentiel ou topos spécifique implicatif.

                    Le topique, le logique et l'encyclopédique sous-tendent les arguments épistémiques, déontiques et éthico-esthétiques.

                   2. La structure syntactico-sémantique de la phrase contribue pleinement à définir le type d'argument.

                    Il en est ainsi des auxiliaires modaux devoir et pouvoir, des temps et des modes verbaux, et des statuts 'génériques' et 'spécifique' des articles le, un.

                   2.1. Soient ces exemples:

                   (12) Marie n'est pas venue aujourd'hui au travail. Elle DOIT être malade.

                   (13) - Regarde les yeux rouges du concierge !

                    - Il a pleuré ! (a)

                   - Non, il a DÛ boire (b) (exemple de Z. GUENTSCHÉVA, in E. EGGS, 1994: 83).

                   (14) Il DOIT être chez lui, puisqu'il y a de la lumière à ses fenêtres.

                   (15) Il POUVAIT être cinq heures quand Jean fut de retour.

                   (16) Le train PEUT se trouver entre Colmar et Strasbourg.

                   (17) On a sonné. Ce SERA le facteur.

                    Ces situations discursives attestent l'existence de l'argument conjectural, aspect particulier de l'argument épistémique.

                    Dans (12) on tâche d'expliquer l'absence de Marie au travail par le fait conjectural, l'hypothèse ou la supposition de sa maladie. Dans (14), la lumière aux fenêtres introduit la supposition conjecturale de la présence du locataire chez lui.

                    Dans (13), (a) infère par abduction [31] et (b) constitue une supposition introduite par la valeur épistémique PROBABLE du verbe modal devoir.

                    Dans (15) et (16), l'auxiliaire modal pouvoir dont la valeur est celle de PROBALITÉ engendra aussi un argument conjectural.

                    Dans (17), on a affaire au futur « conjectural », temps de dicto « qui repousse dans le futur la vérification du dire » (R. MARTIN, 1992: 141) et qui achemine le monde possible vers le monde de ce qui est (m0).

                   2.2. Dans le champ de la négation et combiné avec le morphème de FUTUR, pouvoir ayant le sens de 'capacité interne' engendre un argument normatif (déontique):

                   (18) - Sais-tu l'heure qu'il est ? Plus de minuit... Demain matin, tu ne POURRAS pas te lever (Fr. Mauriac, Le mystère Frontenac).

                    L'inférence qui sous-tend ce discours est la suivante:

                   < Si tu ne te couches pas avant minuit, tu ne pourras pas te lever de bonne heure le matin >.

                    Cette inférence entraîne la conclusion implicite de statut normatif:

                   Donc, couche-toi avant minuit.

                   2.3. L'emploi de l'article le 'générique' dans des phrases du type:

                   (19) LE chrétien est charitable

                   (20) LES enfants ne mettent pas leurs coudes sur la table

 

              impose une lecture épistémique.

                    Ainsi (19) se laisse-t-il gloser par: « un chrétien défaillant n'en reste pas moins un chrétien ».

                    L'emploi de l'article indéfini un à valeur générique déclenche une lecture déontique (voir, à ce sujet, M. WILMET, 1990: 365):

                   (21) UN chrétien est charitable (= « non charitable, un chrétien perd droit à son étiquette »).

                   (22) UNE société repose sur des valeurs (= Une société DOIT reposer sur des valeurs).

                   (23) UN enfant ne met pas ses coudes sur la table.

*

* *

                    Une analyse approfondie du rôle argumentatif des modes (subjonctif, conditionnel, infinitif) et des temps verbaux livrerait un raffinement des arguments conçus sur une base de modalisation.

 

Page précédente l Sommaire l Auteur l Home l Page suivante

© Universitatea din Bucuresti 2003. All rights reserved.
No part of this text may be reproduced in any form without written permission of the University of Bucharest, except for short quotations with the indication of the website address and the web page.
This book was first published by Editura Universitãţii din Bucureşti under
ISBN 973-575-248-4
Comments to: Mariana TUTESCU
Last update: February, 2005
Web design&Text editor: Monica CIUCIU