Mariana TUTESCU, L'Argumentation
Introduction à l'étude du discours

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II. L'INTERROGATION

                   1. L'interrogation suspend la valeur de vérité de la proposition qu'elle exprime. « Elle aparaît comme un au-delà par rapport au vrai et au faux, comme une fonction suspensive de la valeur de vérité, comme la mise en débat d'une proposition préalablement envisagée dans quelque image d'univers comme vraie ou comme fausse » (R. MARTIN, 1987: 21).

                    Ce phénomène trouve un solide fondement dans l'anaphore. Celle-ci peut s'établir à la question elle-même:

                   (1) - Viendra-t-il demain ?

                   - Je me LE demande aussi (= Je me demande aussi: Viendra-t-il demain ?).

                    Mais on peut aussi renvoyer anaphoriquement à l'assertion sous-jacente:

                   (2) - Ira-t-il à ce congrès ?

                   - Je LE souhaite vivement (= Qu'il aille).

                    Pour que le renvoi anaphorique opère, il y faut « quelque élément virtualisant » (R. MARTIN, 1987: 21). Ira-t-il à ce congrès ? et Viendra-t-il demain ? n'ont ni la valeur VRAI ni la valeur FAUX; une forme comme le conditionnel devra situer ces énoncés dans le POSSIBLE.

                    Enchaînés à des énoncés interrogatifs, les anaphoriques alors et sinon deviennent des antonymes discursifs:

                   (3) Est-ce qu'il viendra demain ? Parce qu'ALORS je dois aller le chercher à l'aéroport (= Est-ce que P ? Parce que s'il en est ainsi... ).

                   (4) Est-ce qu'il viendra demain ? Parce que SINON je me reposerai tout l'après-midi (= Est-ce que P ? Parce que s'il n'en est pas le cas... ).

                    Dans (3), l'élément virtualisant dans l'enchaînement est positif, équivalent de OUI; dans (4), cet élément virtualisant est négatif, équivalent de NON.

                    Par rapport à l'assertion, la question apparaît donc comme une opération seconde, suspensive de la valeur de vérité.

                   « Si le sens d'une phrase assertive est l'ensemble des conditions qui doivent être vérifiées pour que P puisse être dit vrai, alors le sens d'une question sera donné par l'ensemble des conditions qui doivent être vérifiées pour que " ? P " ait une répose vraie » - écrit R. MARTIN (1987: 23). Ces conditions sont de nature pragmatique, discursive et situationnelle. Une question comme:

                   (5) Quel jour de la semaine tombe Noël cette année ?

                   recevra la réponse Un dimanche si et seulement s'il est vrai que le 25 décembre sera un dimanche.

                   2. L'indétermination de la question quant à sa valeur de vérité tient aussi au fait que la différence entre question positive et question négative semble être effacée.

                    L'interrogation positive oriente vers une réponse négative; l'interrogation négative vers une réponse positive.

                    R. MARTIN (1987: 24) interprète la question directe totale de la manière suivante:

                   a) Le locuteur ignore si P si et seulement si, à ses yeux, P est faux dans au moins un monde possible.

                   b) Le locuteur tend vers un état (Uje) de son univers où P aurait, dans le monde m0 (monde de ce qui est), ou la valeur « vrai » ou la valeur « faux ».

                    Cette hypothèse explicative permet de prendre en compte l'orientation rhétorique des questions: la condition « faux dans au moins un monde » est remplie si P est faux dans tous les mondes. La question positive se trouve ainsi cinétiquement orientée vers le négatif. L'inverse est vrai de la question négative: « P est alors vrai dans au moins un monde possible, condition satisfaite si P est vrai dans tous les mondes relatifs à l'intervalle de temps considéré - ce qui revient à dire que, relativement à cet intervalle, P est vrai dans m0 » (R. MARTIN, 1987: 25).

                    Il existe une évidente parenté entre la négation et l'interrogation, les deux représentant un second pas du jugement par rapport à l'assertion.

                   La question est argumentativement orientée dans le même sens que la négation.

                   (6) Il fait beau aujourd'hui mais fera-t-il beau demain aussi ? Cet énoncé a pour orientation argumentative « Il ne fera pas beau demain ».

                    Il paraît que ce phénomène existe dans bien des langues. En anglais cela est évident par le rôle de do ou le passage de some à any. Que l'on compare:

                   (7) She wants some coffee.

                   (8) Does she want any coffee ?

                   (9) She does not want any coffee.

                    Toutes ces considérations amènent R. MARTIN à conclure que l'interrogation « présuppose la vérité de P dans quelque monde possible, et c'est à cette assertion sous-jacente que renvoie l'anaphore. Mais elle pose la fausseté dans au moins un monde possible, et c'est ce qui explique son cinétisme rhétoriquement orienté vers la négation. L'hypothèse que la proposition interrogative est fausse dans au moins un monde possible la fait en tout cas échapper à l'indécidable, défini comme la non-appartenance à l'univers de croyance » (1987: 25).

                   3.1. J-Cl. ANSCOMBRE et O. DUCROT (1981) ont avancé l'hypothèse que dans une coordination argumentative un énoncé interrogatif Est-ce que P ? est orienté vers le type de conclusion que pourrait servir ~ P (non P).

                    La notion de 'coordination argumentative' s'explique ainsi: deux énoncés E1 et E2 sont argumentativement coordonnés si le discours présente E1 comme pouvant appuyer ou infirmer E2 ou une conclusion favorisée par E2.

                    Ainsi dans:

                   (10) Il fait beau (= E1): on pourra aller à la piscine (E2),

                   E1 est donné comme une raison d'admettre E2, « admettre signifiant à la fois croire le locuteur de E2 justifié dans son énonciation, et accepter les obligations - de dire, croire ou faire - qu'il prétend imposer à son allocutaire » (J.-Cl. ANSCOMBRE et O. DUCROT, 1981: 6).

                    Entre E1 et E2 il s'établit des rapports de justification, d'opposition, d'inférence, de présupposition, etc.

                    Soient pour les rapports du type justification les exemples (empruntés à J.-Cl. ANSCOMBRE et O. DUCROT, 1981: 6):

                   (11) C'est un peu idiot d'abandonner ton poste (= E1). Est-ce que tu pourras trouver mieux à Lyon ?(= E2)

                   (12) Tu ne devrais pas quitter ton appartement (= E1). Est-ce que le quartier te déplaît vraiment ? (= E2)

                    Dans ces exemples, est-ce que P ? pourra être remplacé par ~ P (Tu ne pourras trouver mieux à Lyon / Le quartier ne te déplaît pas vraiment). Par contre, la substitution de l'énoncé assertif P à la question rend les enchaînements incohérents, sauf à imaginer des situations d'argumentations inverses de celles qui sous-tendent les discours ci-dessus.

                   (11)(a) * C'est un peu idiot d'abandonner ton poste. Tu pourras trouver mieux à Lyon.

                   (12)(a) * Tu ne devrais pas quitter ton appartement. Le quartier te deplaît vraiment.

                    Un second test permet également de vérifier les justifications discursives à interrogation: c'est l'emploi du prédicat inverse dans la proposition interrogative. Ainsi, il est impossible - si l'on veut conserver la même question - de remplacer dans les questions précédentes (11)-(12) le prédicat par son contraire, et de dire par exemple:

                   (12)(b) * Tu ne devrais pas quitter ton appartement. Est-ce que le quartier te plaît vraiment ?

                    (11)(a), (12)(a) et (12)(b) sont des anomalies ou agrammaticalités discursives dues à des violations argumentatives.

                    Il arrive même que des interrogations partielles recèlent - dans la coordination argumentative - une orientation négative.

                    Soit cet exemple:

                   (13) La cité elle-même, on doit l'avouer, est laide (= E1) [...] Comment faire imaginer, par exemple, une ville sans pigeons, sans arbres et sans jardins, où l'on ne rencontre ni battements d'ailes, ni froissements de feuilles, un lieu neutre pour tout dire ? (= E2) (A. Camus, La Peste).

                    Le constituant E2 qui justifie le constituant E1 pourrait se paraphraser comme:

                   On ne peut pas imaginer / on a du mal à imaginer une ville sans pigeons, sans arbres et sans jardins, etc.

                    La signification négative en est hors de doute.

                    3.2. Les interrogations rhétoriques ont une haute vertu argumentative. J.-Cl. ANSCOMBRE et O. DUCROT (1981) avancent l'hypothèse que toute question rhétorique possède un aspect argumentatif négatif, l'inverse est en revanche faux. Et il arrive même que des interrogations rhétoriques partielles soient des réponses, subjectives, certes, mais qui confèrent aux énoncés une orientation argumentative positive. Soit, à cet égard, l'exemple suivant:

                   (14) Si je range l'impossible Salut aux magasin des accessoires, que reste-t-il ? Tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n'importe qui (J.-P. Sartre, Les Mots).

                    Dans l'interrogation rhétorique, le locuteur fait comme si la réponse à la question allait de soi, aussi bien pour lui que pour l'allocutaire. La question n'est là que pour rappeler cette réponse; elle joue alors à peu près le rôle de l'assertion de cette dernière, présentée comme une vérité admise.

                    Les rhétoriciens ont souligné à plusieurs reprises le fait que ce type de question a toujours une valeur négative par rapport au contenu constituant le thème de la question. Ainsi, s'il s'agit d'une interrogation partielle telle que:

                   (15) Comment pourrais-je faire autrement ?,

                   la lecture rhétorique, proche de Je ne pourrais pas faire autrement, constitue une sorte de négation du présupposé de la question.

                    S'il s'agit d'une interrogation totale, du genre de:

                   (16) Est-ce que je pourrais faire autrement ?,

                   la lecture rhétorique fournit un sens analogue au précédent, c'est-à-dire la négation de la question.

                    Dans le cas des interrogations rhétoriques, la valeur argumentative intrinsèque de la question est exploitée pour l'accomplissement d'un acte d'ARGUMENTER.

                    Soit cet exemple, puisé à MONTESQUIEU, qui présente le discours polyphonique des ambassadeurs envoyés par les Troglodytes pour affronter une peuplade voisine désireuse de les envahir:

                   (17) Que vous ont fait les Troglodytes ? Ont-ils enlevé vos femmes, dérobé vos bestiaux, ravagé vos campagnes ? Non: nous sommes justes, et nous craignons les dieux. Que demandez-vous donc de nous ? Voulez-vous de la laine pour vous faire des habits ? Voulez-vous du lait de nos troupeaux, ou des fruits de notre terre ? Mettez bas les armes: venez au milieu de nous et nous vous donnerons de tout cela (Montesquieu, Lettres Persanes, ch. La cité idéale: les Troglodytes).

                   4. Les énoncés de forme E1 mais E2 établissent, dans la coordination argumentative, une opposition entre E1 et E2.

                    Qu'on envisage ces exemples:

                   (6) Il fait beau aujourd'hui (= E1), mais fera-t-il beau demain aussi ? (= E2)

                   (18) Au fond [...], l'avenir du français s'écartèle à la croisée de deux chemins. Celui qui entend le conduire vers une évolution rapide. Et l'autre, qui suit la ligne d'une défense ferme (= E1). Mais le choix est-il encore possible, tant cette langue, au cours des siècles, s'est transformée par d'innombrables emprunts ? (= E2) (L'EXPRESS, Août, 1984: Sait-on encore parler le français ?)

                    Les exemples (6) et (18) argumentent dans le même sens que l'assertion négative ~ P: Il ne fera pas beau demain et, respectivement, Ce choix n'est plus encore possible. Si l'on explicitait, une conclusion déductible de (6) serait: Peut-être faudrait-il remettre l'excursion et jamais du type: Partons demain comme prévu. Un doute se glisse dans l'image d'univers. Le test du bien fondé de cette interprétation est la conservation du mouvement argumentatif de (6) et (18) si l'on substitue à la question l'assertion négative correspondante: Il ne fera pas beau demain et Ce choix est impossible. De même, le test de l'emploi du prédicat inverse dans E2 engendre une agrammaticalité discursive (lisez argumentative):

                   (6)(a) * Il fait beau aujourd'hui, mais fera-t-il mauvais demain ?

                   (18)(a) * Au fond, l'avenir du français s'écartèle à la croisée de deux chemins. Celui qui entend le contraire vers une évolution rapide. Et l'autre, qui suit la ligne d'une défense ferme. Mais le choix est-il toujours impossible tant cette langue, au cours des siècles, s'est transformée par d'innombrables emprunts ?

                    La vérification par la substitution de l'assertion positive à la question rend (6)(b) impossible: (6)(b) * Il fait beau aujourd'hui, mais il fera beau demain,

                   mais rend ses correspondants avec prédicats contraires dans E2 tout à fait intelligibles:

                   (6)(c) Il fait beau aujourd'hui, mais demain il fera mauvais.

                    L'opérateur argumentatif mais marque une opposition entre les conclusions qui se dégagent de deux énonciations E1et E2 en rapport syntactico-sémantique.

                   5. Dans les énoncés qui renferment une question introduite par d'ailleurs (d'ailleurs est-ce que P ?), P doit être de sens opposé à l'énoncé E1 sur lequel enchaîne d'ailleurs. C'est le critère de d'ailleurs qui amène J.-Cl. ANSCOMBRE et O. DUCROT (1981) à avancer l'hypothèse que est-ce que P est non seulement argument, mais nécessairement argument opposé à P. Soient ces exemples:

                   (19) Je retournerais bien à cet hôtel: j'en ai été content (= E1), et d'ailleurs, est-ce que Pierre en a gardé un mauvais souvenir ? (= E2).

                   (20) Je n'ai pas envie de retourner dans cet hôtel: j'en ai été mécontent (= E1), et d'ailleurs, est-ce que Pierre en a gardé un bon souvenir ? (=E2).

                    Certainement, une lecture rhétorique de E1 - comme une sorte d'assertion négative - est toujours possible dans ces enchaînements. Mais elle n'est nullement nécessaire, et d'autant moins que l'on considère E1 comme étant déjà par lui-même un argument décisif, une preuve, E2 ne servant alors qu'à « faire bonne mesure ».

                    Ces exemples démontrent le rôle d'inverseur argumentatif joué par l'interrogation: dans ceux-ci il ne serait possible de substituer à E2 l'énoncé affirmatif correspondant:

                   (19)(a) * Je retournerais bien à cet hôtel: j'en ai été content, et d'ailleurs, Pierre en a gardé un mauvais souvenir.

                    En revanche, il est loisible de remplacer E2 par son correspondant assertif à prédicat inverse:

                   (19)(b) Je retournerais bien à cet hôtel: j'en ai été content, et d'ailleurs, Pierre en a gardé un bon souvenir.

                   (20)(b) Je n'ai pas envie de retourner à cet hôtel: j'en ai été mécontent, et d'ailleurs Pierre en a gardé un mauvais souvenir. En tant qu'inverseur argumentatif, l'opérateur de QUESTION est moins efficace que l'opérateur de NÉGATION.

                    Soit ainsi cet exemple:

                   (21) Je n'ai jamais eu la curiosité de vérifier l'exactitude historique du récit de Nestor. Et d'ailleurs qu'importe ? Il y a une vérité humaine - j'allais écrire nestorienne - qui dépasse infiniment celle des faits (M. Tournier, Le Roi des Aulnes).

                    Le prédicat argument qu'importe ? est une forme de négation argumentative beaucoup plus faible que l'argument carrément négatif. C'est que la valeur argumentative intrinsèque de la question est liée à l'expression de l'incertitude. Cela explique aussi pourquoi on ne peut pas toujours coordonner au moyen de d'ailleurs une assertion de P et une question portant sur Q, même si P et Q sont d'orientations argumentatives inverses (et donc que Q et est-ce que P ? sont coorientés). À ce sujet, on imagine mal - selon J.-Cl. ANSCOMBRE et O. DUCROT (1981: 10) - l'enchaînement suivant:

                   (22) ? J'ai envie d'aller à cet hôtel: j'en ai été content (= E1) et d'ailleurs, est-il hors de prix ? (= E2).

                    Pour appuyer une décision il faut des arguments beaucoup plus forts que pour la mettre en question. Dans le cas de (22), il faudrait que E2 apparaisse comme un argument plus fort. Le caractère douteux de (22) provient de ce que E2 a tendance à être vu comme un argument faible. C'est que, factuellement, Q = l'hôtel est hors de prix est souvent perçu comme un argument fort, une preuve, contre l'hôtel. D'où il résulte que son inversion argumentative dans est-ce que Q ? produira un argument faible en faveur de l'hôtel. C'est une conséquence de la loi d'inversion. À ceci s'ajoute ce qu'on a déjà dit: comme inverseur argumentatif, l'opérateur d'INTERROGATION est moins efficace que l'opérateur de NÉGATION. Ces deux raisons empêchent l'énoncé interrogatif est-ce qu'il est hors de prix ? de servir facilement d'argument second pour la conclusion: J'ai envie d'aller à cet hôtel.

                   6. La question apparaît aussi dans une suite d'énoncés E1 + E2 pour créer des enchaînements argumentatifs ainsi que des enchaînements explicatifs (c'est-à-dire non argumentatifs).

                    6.1. Soient comme exemples d'enchaînements argumentatifs:

                   (23) Je ne voudrais pas être indiscret, mais est-ce que Marc t'a écrit ?

                   (24) - Vous connaissez M. Rigaud, l'architecte ? Il est de mes amis (A. Camus, La Peste).

                   (25) Est-ce qu'il fera beau demain, puisque tu sais tout ?

                   (26) - Puisque je connais le truc, pourquoi je ne m'en servirais pas ? (A. France, Crainquebille).

                    Ces énoncés sont fondés sur l'énonciation et au travers de la demande de choix « P ou ~ P ? ». C'est sur l'énonciation de la question que porte l'enchaînement et, en l'occurrence, sur le fait d'avoir prétendu créer une obligation de réponse. L'existence même de l'énonciation devient argument.

                    Soit aussi cet exemple:

                   (27) Est-ce difficile de rédiger un livre de rhétorique moderne, et même est-ce possible ?,

                   où la supériorité argumentative de la seconde énonciation sur la première tient à ce que l'alternative qu'elle présente à l'allocutaire est plus vaste, et donc témoigne chez le locuteur d'une ignorance plus grande.

                    Le plus souvent, les enchaînements argumentatifs prennent en considération l'aspect factuel ~ P. Ainsi, si la pluie est une objection à la promenade, on ne pourra pas dire:

                   (28) * Je n'ai pas envie de sortir, et d'ailleurs est-ce qu'il va pleuvoir ?

                    Par contre, l'enchaînement devient possible en substituant faire beau à pleuvoir.

                   6.2. Certains enchaînements argumentatifs semblent exclus en vertu des composants LOGIQUE et ENCYCLOPÉDIQUE de toute argumentation.

                    Il en est ainsi des exemples suivants:

                   (29) * Est-ce que ton appartement est calme ? (= E1) Parce qu'ALORS il faut le quitter (= E2).

                   (30) * Est-ce que ton appartement est calme ? (= E1) Parce que SINON, il faut le garder (= E2). Ces exemples sont aberrants. Ils redeviennent intelligibles si l'on y substitue bruyant à calme. De cette manière, l'inférence logique peut agir et témoigner, par là-même, de l'encyclopédique:

                   (31) Est-ce que ton appartement est bruyant ? (= E1) Parce qu'ALORS il faut le quitter (= E2).

                   (32) Est-ce que ton appartement est bruyant ? (= E1) Parce que SINON, il faut le garder (= E2).

                    L'inférence logique jointe à l'encyclopédique explique la séquence (31) par le raisonnement argumentatif suivant:

                    (i) Si un appartement est bruyant, (alors) il faut le quitter.

                    Par contre, (32) est sous-tendu par l'inférence argumentative:

                    (ii) Si un appartement n'est pas bruyant, il faut le garder.

                    J.-Cl. ANSCOMBRE et O. DUCROT (1981) envisagent ces cas par le recours à la distinction entre anaphore et enchaînement argumentatif. Au fond, il ne s'agit pas là d'un véritable enchaînement argumentatif, mais plutôt d'un enchaînement non argumentatif. Le couple antonymique de alors / sinon n'est pas anaphorique de la question E1 prise dans sa totalité; il ne reprend de cette question que la proposition virtualisante de base Ton appartement est bruyant (reprise accompagnée d'une négation dans le cas de sinon); cette proposition virtualisante, basique, préalable, est présentée comme argument pour Il faut le quitter / vs / Il faut le garder. Ni (31) ni (32) ne présentent donc la question E1 en tant que telle comme favorisant la conclusion E2. Il n'y aura pas dans (31) - (32) de coordination argumentative.

                    Ces exemples montrent, par contre, que ce type de renvoi anaphorique à un énoncé interrogatif, renvoi générateur de l'antonymie discursive alors / vs / sinon, ne reprend pas l'orientation argumentative de la question, mais simplement la proposition basique sous-jacente à celle-ci.

                    Ces cas témoignent aussi de la dissymétrie entre l'aspect négatif ~ P et l'aspect positif P de l'interrogation Est-ce que P ? Seul le second peut être anaphorisé.

                    Nous avons vu un bel exemple de fonctionnement polyphonique du discours. La proposition basique assertive, sous-jacente à la question, représenterait une première voix énonciative qui se fait entendre dans ce type de stratégie discursive.

                    6.3. La même polyphonie discursive apparaît dans l'enchaînement explicatif, fondé lui-aussi, sur une assertion préalable de E1. Ainsi dans:

                   (33) Si je ne suis pas indiscret, qu'est-ce qui te fait quitter cette ville ? (= E2) Est-elle bruyante ? (= E1)

                    C'est l'assertion préalable de E1 (Cette ville est bruyante) qui fonde l'enchaînement explicatif ci-dessus. Le caractère polyphonique de ce discours est évident: en posant sa question, le locuteur de: est-elle bruyante ? présente l'assertion préalable et éventuelle: cette ville est bruyante - assertion qu'il ne prend pas à son compte - comme une explication possible de départ de son interlocuteur. Une preuve du caractère non argumentatif de E1 est qu'on ne peut le faire suivre, dans (33), d'une question E3 introduite par d'ailleurs sans qu'il en résulte une certaine étrangeté:

                   (34) * Si je ne suis pas indiscret, qu'est-ce qui te fait quitter cette ville ? (= E2) Est-elle bruyante ? (= E1) Et d'ailleurs, est-elle si polluée que ça ? (= E3)

                    Or, d'ailleurs obligerait à lire E1 et E2 comme des arguments pour une même conclusion, et non comme des explications. C'est donc que (33) a une structure explicative et non argumentative. La séquence Qu'est-ce qui te fait quitter cette ville ? doit être interprétée comme une demande d'explication. À remarquer que (34) redevient possible si on remplace Si je ne suis pas indiscret, marqueur de la demande d'explication, par Tu es fou qui fait de E3 un reproche:

                   (35) Tu es fou ! Qu'est-ce qui te fait quitter cette ville ? (= E2) Est-elle bruyante ? (= E1) Et d'ailleurs, est-elle si polluée que ça ? (= E3)

                    E1 et E3 peuvent alors être conçus comme des arguments justifiant ce reproche. Il est alors à noter que ces arguments sont tirés de l'aspect négatif de E1 et E3 - la ville n'est pas bruyante / elle n'est pas si polluée que ça -, c'est-à-dire de ce qu'on considère comme la valeur argumentative inhérente; à l'inverse de (33), où l'explication de l'abandon était tirée de l'aspect positif de E1.

                   7. Pour synthétiser les éléments d'une théorie argumentative de l'interrogation (totale), J.-Cl. ANSCOMBRE et O. DUCROT (1981: 16 - 21) proposent de définir les questions est-ce que P ? par les trois aspects suivants:

                   (a) l'assertion préalable de P;

                   (b) l'expression d'une incertitude concernant P;

                   (c) la demande faite à l'interlocuteur de choisir entre donner une réponse du type P, une réponse du type ~ P ou bien - ajoutons-nous - une réponse modalisée du type Peut-être, Probablement, En effet, Certainement.

                   7.1. Pour ce qui est de l'assertion positive préalable de P, l'introduction de cette notion ne peut se faire que dans le cadre de la polyphonie. En posant la question est-ce que P ?, un locuteur L fait entendre un énonciateur L' qui affirme / a affirmé / pourrait affirmer que P. Cette présence de l'assertion positive préalable rend compte surtout de certains enchaînements dont nous avons parlé précédemment. Il en est ainsi de l'enchaînement explicatif.

                    La présence de l'assertion préalable s'explique aussi dans des énoncés où il y a des anaphoriques démonstratifs. Ceux-ci, qui renvoient à un énoncé interrogatif dans sa totalité, ne considèrent cet énoncé qu'à travers son assertion préalable. C'est le cas de l'anaphorique ça dans des situations comme:

                   (36) Est-ce que tu seras des nôtres ce soir ? Ça me ferait plaisir, où ça est le substitut de: que tu sois des nôtres ce soir.

                    Une conclusion plus générale s'en dégage: seul l'aspect positif est anaphorisé. L'interprétation rhétorique d'une question partielle équivaut grosso modo à une négation de son présupposé. Dans une interrogation totale, ce qui est nié est une assertion préalable. Or, comme O. DUCROT (1980: 39) l'avait suggéré, ces deux faits peuvent être liés si on conçoit la présupposition comme un type particulier d'assertion préalable.

                   7.2. Le deuxième élément sémantico-pragmatique propre à l'énoncé interrogatif est l'expression d'une incertitude quant à la vérité de P. C'est cette expression de l'incertitude qui confère à l'énoncé interrogatif sa valeur argumentative intrinsèque, et par suite sa coordination avec ~ P. Le locuteur qui emploie est-ce que P ? le fait pour exprimer ses doutes quant à la vérité de P. « La question fonctionne de ce point de vue comme une sorte d'aveu d'incertitude » (J.-Cl. ANSCOMBRE et O. DUCROT, 1981: 18).

                    Qu'on considère, à cet égard, les exemples suivants:

                   (37) « Ai-je vécu comme une femme qu'on protège ?... » De quel droit exerçait-il sa pitoyable protection sur la femme qui avait accepté même qu'il partît ? Au nom de quoi la quittait-il ? Était-il sûr qu'il n'y eût pas là de vengeance ? (A. Malraux, La Condition humaine)

                   (38) - Que je bois du vin en votre compagnie, termina-t-elle - elle rit subitement dans un éclat - mais pourquoi ai-je tant envie de rire aujourd'hui ? (M. Duras, Moderato Cantabile)

                    Le locuteur de ces questions n'affirme pas son incertitude, il la joue, il la montre. Dans est-ce que P ? la proposition P est l'objet d'un DIRE, d'une affirmation et l'incertitude de P est l'objet d'un MONTRER. À lire J.-Cl. ANSCOMBRE et O. DUCROT (1981: 18), l'opposition entre DIRE et MONTRER permettrait de rapprocher le statut illocutoire de l'élément négatif de la question de celui des interjections. En énonçant Hélas ! ou Bah ! on ne dit pas qu'on se plaint, qu'on regrette quelque chose ou qu'on est insouciant, indifférent; on joue la plainte ou l'insouciance. « Et de même, en posant une question, on ne dit pas que l'on est incertain, on se comporte en homme incertain » (J.-Cl. ANSCOMBRE et O. DUCROT, 1981: 18).

                    Les questions de sous (37) et (38) sont des actes d'ARGUMENTER.

                    Le numéro 1728 du 24 août 1984 de l'hebdomadaire EXPRESS s'appelle - vu le dossier qu'il renferme - Sait-on encore parler le français ? L'article de fond (signé André Pautard) débute par l'intertexte suivant:

                   (39) Victor Hugo ne reconnaîtrait pas sa langue, noyée sous les emprunts, malmenée par l'argot, l'informatique, et même la littérature. Évolution ou déclin ? La question vaut d'être posée. Sereinement.

                    Et à l'intérieur de l'article, les questions foisonnent:

                   (40) Faut-il pleurer ou bien en rire ? [...]

                   (41) Pourtant, on peut se demander quel génie reflète, aujourd'hui, le parler ordinaire, celui de tous les jours. Celui qui consiste, pour les jeunes, à jouer, dès la maternelle, du « verlan » naguère réservé à la pègre ? À laisser s'accumuler les « cuirs », les impropriétés, au mieux les à-peu-près, dans une facilité générale et complice ? [...]

                   (42) Pour combattre ce phénomène [l'étiolement du français dans des pays où il régnait naguère ], que faut-il ? Des crédits ? Sans doute. Mais les temps étant durs, les concours financiers deviennent de plus en plus maigres. Alors, quelque ressort d'une fierté un peu trop pudiquement éteinte ? Surtout retrouver la saveur du parler national, fût-il tenu à se montrer flexible.

                   À remarquer, dans ces exemples puisés à la presse, le rôle d'arguments joué par les questions, qui s'enchaînnent à titre d'alternatives. Ces questions rhétoriques sous-tendent des actes d'ARGUMENTER.

                   7.3. Le troisième trait sémantico-pragmatique de l'énoncé est-ce que P ? est la demande faite par un énonciateur à un destinataire de se prononcer pour une réponse de type P ou de type ~ P, l'obligation de choisir entre P et ~ P. Nous ajouterons à ceci la solution modalisée, c'est-à-dire une réponse de type Peut-être, Sais-je moi ?, Certainement, Probablement, etc. Il s'agit là d'une sorte d'obligation créée dans le discours et par le discours. Si l'interrogation est une action interpersonnelle, visant à modifier l'univers épistémique du destinataire et de l'énonciateur, c'est justement dans la mesure où elle crée pour le premier une obligation d'y répondre.

                    L'élément 'demande de réponse', inhérent à l'énoncé interrogatif, se manifeste dans l'organisation du discours. À ce sujet, les réactions de l'allocutaire doivent y être envisagées. Celui-ci peut se plier aux exigences du locuteur et fournir une réponse, entrant alors dans le jeu de ce qu'on a appelé « discours idéal ».

                   (43) - Alors, on ne dîne pas, ce soir ? demanda-t-il [M. de Coëtquidan] soudain, d'une voix rogue.

                    - J'attends M. de Coantré. Il a été chez le notaire. Il fait seulement que de revenir: il est en train de se déshabiller (Montherlant, Les Célibataires).

                    (La réplique de la servante Mélanie argumente pour le fait d'avoir retardé de quelques instants le dîner. Elle justifie ce retard par un acte indirect, de nature argumentative.)

                    La réponse de l'allocutaire peut revêtir la forme d'une interrogation est l'on assistera ainsi à l'apparition d'un enchaînement argumentatif complexe de forme - est-ce que P ? - Q ?, emboîtement d'une interrogative dans une matrice de question:

                   (44) - Dites-moi, docteur, si tombais malade, est-ce que vous me prendriez dans votre service à l'hôpital ?

                    - Pourquoi pas ? (A. Camus, La Peste)

                    La réplique de l'interlocuteur - Pourquoi pas ? équivaut à une affirmation du type: Oui, certainement.

                    Ces enchaînements argumentatifs qui portent sur l'acte de DEMANDE ne se fondent pas sur la valeur argumentative intrinsèque de la question, qui est liée à l'expression de l'incertitude, mais sur l'énonciation de la question, c'est-à-dire sur le fait d'avoir prétendu créer une obligation de réponse.

                   « L'existence même de l'énonciation devient argument » - écrivent J.-Cl. ANSCOMBRE et O. DUCROT (1981: 21).

                    Si l'allocutaire ne veut pas entrer dans ce jeu langagier et factuel, il peut soit répliquer par le silence [32], soit contester le fait même d'être visé par une telle demande de réponse. Dans ce dernier cas, il s'en prend à l'énonciation du locuteur en tant que celle-ci accomplit l'acte de DEMANDE.

                   7.3.1. L'obligation de choisir entre une réponse de type P ou de type ~ P existe même dans les interrogations rhétoriques. C'est que dans l'interrogation rhétorique l'allocutaire est énonciateur et aussi destinataire. Le locuteur présente, dans sa propre énonciation, l'allocutaire comme se demandant à lui-même si c'est P ou ~ P qui est vrai.

                    Autrement dit, cet allocutaire est assimilé à l'énonciateur de la demande de choix entre P et ~ P. Mais il est, du même coup, assimilé à l'énonciateur exprimant son incertitude relativement à P.

                    La rhétorique polyphonique peut être aussi bien positive que négative; souvent la réponse oui / non est explicitée dans le discours. Soit ce témoignage de Gérard d'Aboville, vainqueur de l'Atlantique à la rame, qui - parlant de la disparition des sept équipiers de l'expédition « Africa Raft » engloutis dans les rapides démentiels du Zaïre, fleuve de l'Afrique - tâche de répondre à la question: fallait-il franchir ou non les rapides ?, qu'il se pose lui-même.

                   (45) • D'abord, l'infrastructure de l'expédition était-elle suffisante ? Oui, je crois [...].

                   • Étaient-ils conscients du danger extrême de ce passage ? Certainement. La preuve en est que deux d'entre eux décident de ne pas embarquer [...].

                   • Avaient-ils une chance de réussir ? Sincèrement, je crois que oui. À leur arrivée à terre, les deux rafts étaient en bon état, aucun des boudins n'était crevé [...].

                   • Certains disparus peuvent-ils être encore vivants ? Aujourd'hui, à terre et libres de leurs mouvements, c'est totalement exclu (PARIS-MATCH, 30 août 1985).

                    Toutes les réponses y sont modalisées.

                    Soient aussi des micro-discours extraits de Sciences et Vie: Les grandes catastrophes, sept. 1983.

                   (46) Faut-il redouter les risques sismiques en France ? Pour Haroun Tazieff, sans aucun doute. Car partout où des tremblements de terre se sont produits dans le passé, il s'en produira de nouveaux dans l'avenir.

                    Il est à remarquer, à propos de l'exemple (46), la justification par le troisième énoncé, introduit par car (marqueur d'une preuve) de la réponse affirmative sans aucun doute. À remarquer aussi l'argument d'autorité livré par le recours à l'opinion du grand volcanologue Haroun Tazieff.

                    La même argumentation, de la réponse positive, cette fois-ci, apparaît dans:

                   (47) La sécheresse peut-elle être aujourd'hui en France considérée comme une catastrophe naturelle ? (= E1) Si l'on considère, sous ce vocable, un nombre de morts important et un coût économique insupportable, le réponse est non (= E2). Ce qui ne fut pas toujours le cas dans le passé (= E3). Elle constitue cependant un grave aléa dont la prévention doit être améliorée (= E4) (Science et Vie: Les grandes catastrophes, Sept. 1983).

                    La structure argumentative de ce texte est évidente. E2, qui renferme la réponse négative, appuie celle-ci sur l'hypothèse du nombre de morts. E3 fournit un démenti de E2. La conclusion E4, qui invite à l'action, est marquée par le 'connecteur de rattrapage' cependant [33]. Les arguments s'enchaînent pour former un schème argumentatif. Les enchaînements argumentatifs et explicatifs donnent toute sa vigueur au texte précité.

                   8. Toute cette démonstration pour les vertus argumentatives de la question ne fait que confirmer le bien-fondé de la théorie pragma-systématique. Comme G. MOIGNET l'a brillamment soutenu, l'interrogation « n'existe que dans le plan du discours, elle ne constitue pas une catégorie linguistique » (1974: 100).

                    Si la phrase assertive, thétique, visant à poser un procès, est sous-tendue par un mouvement de pensée ouvrant, allant du moins au plus, la phrase interogative ou dialectique (souligné par nous), visant à mettre un procès en discussion, est sous-tendue par un mouvement de pensée fermant, allant du plus au moins.

                    De nature dialectique, processuelle et polémique, l'interrogation est apparentée à la négation. Mais l'interrogation a aussi une valeur actionnelle, interactive, clairement révélée par la logique érotétique.

                   « La diversité des attitudes psychiques qui se traduisent par des phrases interrogatives: appel d'information, délibération, demande de confirmation, mise en doute, refus, hypothèse, appel à l'approbation, se ramène à un facteur commun, qui est de constituer des attitudes non thétiques, c'est-à-dire, ne visant pas à poser le procès, mais au contraire, à le mettre en débat » (G. MOIGNET, 1974: 100).

 

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Comments to: Mariana TUTESCU
Last update: February, 2005
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