Mariana TUTESCU, L'Argumentation
Introduction à l'étude du discours

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III. LA NÉGATION POLÉMIQUE

                   1. Comme l'interrogation, la négation représente un second mouvement de la pensée, le premier étant constitué par l'assertion.

                    L'énonciation négative se présente comme s'opposant à une assertion préalable - que celle-ci ait été effectivement émise par son énonciateur, qu'on la lui prête ou qu'on le soupçonne d'y souscrire.

                    Ainsi, il semble difficile d'annoncer à quelqu'un:

                   (1) Pierre n'est pas le cousin de Colette,

                   si personne n'a auparavant prétendu qu'il l'était.

                    Stratégie argumentative, la négation joue un un rôle contrastif dans la polyphonie discursive. Manœuvre discursive, la négation s'exerce dans le champ ouvert par l'assertion.

                    Les points de vue des philosophes du langage et des logiciens sur la négation ont profondément marqué les théories linguistiques modernes concernant ce phénomène complexe [34].

                   2. Dans les recherches des dernières années, on distingue couramment la négation descriptive de la négation polémique.

                   2.1. Soient ces trois couples d'énoncés:

                   (2) Marc n'est pas aussi intelligent que Pierre.

                   (3) Marc n'est pas aussi intelligent que Pierre, mais il est bien plus intelligent que lui.

                   (4) Il ne me le dit plus.

                   (5) Il ne me le dit plus, il ne cesse de me le répéter.

                   (6) Paul n'est pas riche.

                   (7) Paul n'est pas riche; il est cousu d'or.

                    Les énoncés de sous (2), (4), (6) recèlent des négations descriptives, alors que (3), (5) et (7) renferment des négations polémiques. Cette distinction, classique depuis O. DUCROT (1973: 123 - 131), nous permet de dire que si la négation descriptive, propre à la phrase, est l'affirmation d'un contenu négatif, la négation polémique, par contre, est un acte de négation, la réfutation d'un contenu positif exprimé antérieurement par un énonciateur différent du locuteur ou l'instance énonciative qui produit cet acte.

                    Ainsi, (2) peut-il induire la conclusion:

                   (2') Marc est moins intelligent que Pierre,

                   tandis que son pendant polémique (3) accrédite une orientation argumentative inverse.

                    La structure phrastique (4) peut être paraphrasée par:

                   (4') Il se tait; Il garde le silence,

                   alors que (5) représente par excellence une stratégie discursive, une utilisation réplicative de la négation. L'énoncé (6) pourra être glosé par:

                   (6') Paul est pauvre.

                    Ce posé sera rejeté dans l'énoncé (7), dont la direction argumentative, inverse de celle induite par (6), va vers des degrés supérieurs de la richesse. La négation polémique est une stratégie argumentative, basée sur la contestation d'un énoncé antérieur. Sa valeur polyphonique est incontestable; elle fait intervenir deux instances énonciatives: l'énonciateur de l'affirmation antérieure et le locuteur de l'énoncé qui rejette celle-ci. La négation polémique a ainsi un caractère dialogique, réfutatif, réplicatif, polyphonique.

                    Soient ces autres exemples d'énonciations négatives:

                   (8) Johnny Halliday ne chatouille pas sa guitare, il la massacre (PARIS MATCH, août 1983).

                   (9) J'ai les épaules larges, mais je ne suis pas une femme forte.

                    - J'ai les épaules larges ? On s'imagine que je suis forte.

                    Je suis Suisse ? On me croit équilibrée. Ce n'est pas toujours vrai (interview avec l'actrice suisse Marthe Keller, in PARIS MATCH, avril 1984).

                   (10) Elle n'est pas intelligente, elle est brillante.

                   (11) Marie n'est pas belle, elle est charmante.

                   (12) Il n'est pas bête; il est maladroit.

                   (13) Dans le gouffre de l'assistance, Jospin ne change pas de route, mais il ralentit sur la sienne (éditorial de Claude Imbert dans LE POINT, 1323, janvier 1998).

                   À remarquer la structure généralement binaire de la négation polémique: la première partie de l'énoncé, de forme négative, refus de l'affirmation antérieure, est suivie d'une correction, précédée ou non du mais réfutatif; c'est ce correctif qui transforme la négation phrastique, non réplicative, en négation argumentative, de nature polémico-réplicative.

                   2.2. Une série d'études modernes distinguent trois types de négation:

                    (i) La négation métalinguistique, qui contredit les termes mêmes d'une parole effective à laquelle elle s'oppose (DUCROT, 1984: 217). La cible de l'énoncé négatif est le locuteur de l'énoncé positif et cette négation peut soit annuler les présupposés, comme dans:

                   (15) Pierre n'a pas cessé de fumer; en fait il n'a jamais fumé de sa vie,

                   ou dans (9), soit avoir un effet majorant, de surenchérissement: ce serait, alors, le cas des énoncés (7), (10), (11).

                    Pour HORN (1985), la négation métalinguistique concerne les cas de mention et de négation d'implicitation conversationnelle. Cette négation touche les aspects non vériconditionnels de la phrase.

                    (ii) La négation polémique, elle, est de nature polyphonique. L'opposition qu'elle instaure n'est pas entre locuteurs, mais entre points de vue, entre le locuteur de l'énoncé négatif et l'énonciateur qu'il met en scène. Contrairement à la négation métalinguistique, majorante et annulant présupposés, la négation polémique est abaissante et conserve les présupposés.

                    (iii) La négation descriptive est de nature phrastique. Définie, comme on le verra par la suite, comme un dérivé délocutif de la négation polémique, la négation descriptive touche les aspects vériconditionnels de la phrase.

                    Pour notre part, nous n'allons pas tenir compte de la différence négation métalinguistique / négation polémique. Les deux sont des stratégies discursives de rejet. Dans la pensée de DUCROT, la distinction entre négation polémique et négation métalinguistique est basée sur sa théorie de l'énonciation: les deux négations reposent sur le rejet d'un point de vue, mais les responsables de ces points de vue divergent dans les deux cas: locuteur pour la négation métalinguistique, énonciateur pour la négation polémique.

                   À ce sujet, nous estimerons que tout le plaidoyer devra se faire pour les deux types de négation: polémique et descriptive.

                    Au-delà de ses types, la négation semble donc bien impliquer la confrontation de l'énoncé avec le référent, donc être la réalisation d'un jugement de rejet, d'une modalité énonciative et d'une stratégie argumentative.

                   2.3. O. DUCROT (1980) propose de décrire tout énoncé de forme non-P comme accomplissement de deux actes illocutionnaires: l'un est l'affirmation de P par un énonciateur E1 s'adressant à un destinataire D1; l'autre est le rejet de cette assertion, rejet attribué à un énonciateur E2 s'adressant à un destinataire D2. Dans cette polyphonie, il s'établit entre les voix énonciatives les rapports suivants:

                    (a) E1 et E2 ne peuvent pas être identifiés avec la même personne;

                   de niveau II).

                    Pour P. ATTAL (1984), la négation descriptive est donc contre-argumentative.

                    C'est cette fonction qui rendra compte du fait que l'énoncé:

                   (16) Il ne pleut pas

                   sera spontanément interprété comme Il fait sec ou même Il fait beau et n'ouvre pas sur le néant.

                    Manœuvre discursive, acte de langage, la négation s'exerce dans la champ ouvert par l'assertion.

                    Contre-argumentative, la négation (descriptive) s'oppose à l'orientation argumentative de l'énoncé assertif correspondant.

                    Si nous admettons qu'on affirme Il pleut, non seulement pour renseigner, mais pour imposer des conclusions explicites ou non, comme: La sortie est fichue ou Tu feras mieux de rester à la maison, une réponse comme (16) Il ne pleut pas ne conteste pas seulement la réalité de la pluie, elle peut - surtout si elle est déplacée - n'avoir pour raison d'être que le rejet de ces conclusions.

                    La LOI D'ABAISSEMENT, étudiée par O. DUCROT, peut être considérée comme une conséquence de la contre-argumentation. Si quelqu'un déclare: J'ai un château ou J'ai une voiture, ces énoncés seront des arguments en faveur de « Je suis riche ». La négation - Je n'ai pas de château, Je n'ai pas de voiture argumentera en sens inverse: « Mes revenus sont modestes ».

                    Comme avoir un château est argumentativement plus fort que avoir une résidence secondaire, et ce dernier plus fort que avoir une voiture, on pourra ordonner ces différents arguments le long d'une échelle argumentative. La négation, par l'effet de la contre-argumentation, paraît renvoyer aux arguments plus faibles. C'est là l'effet de l'ABAISSEMENT.

                    Le mot 'paraît' doit être compris dans le sens situationnel de l'interaction langagière, car comme P. ATTAL écrit: « La négation ne renvoie à rien. C'est nous qui remplissons, si on peut dire, le vide laissé par la négation, en nous fondant sur les rapports de force argumentative des différents types d'énoncé possibles » (1984: 8). Il est donc évident que la négation a une vocation essentiellement pragmatique. de niveau II).

                    Pour P. ATTAL (1984), la négation descriptive est donc contre-argumentative.

                    C'est cette fonction qui rendra compte du fait que l'énoncé:

                   (16) Il ne pleut pas

                   sera spontanément interprété comme Il fait sec ou même Il fait beau et n'ouvre pas sur le néant.

                    Manœuvre discursive, acte de langage, la négation s'exerce dans la champ ouvert par l'assertion.

                    Contre-argumentative, la négation (descriptive) s'oppose à l'orientation argumentative de l'énoncé assertif correspondant.

                    Si nous admettons qu'on affirme Il pleut, non seulement pour renseigner, mais pour imposer des conclusions explicites ou non, comme: La sortie est fichue ou Tu feras mieux de rester à la maison, une réponse comme (16) Il ne pleut pas ne conteste pas seulement la réalité de la pluie, elle peut - surtout si elle est déplacée - n'avoir pour raison d'être que le rejet de ces conclusions.

                    La LOI D'ABAISSEMENT, étudiée par O. DUCROT, peut être considérée comme une conséquence de la contre-argumentation. Si quelqu'un déclare: J'ai un château ou J'ai une voiture, ces énoncés seront des arguments en faveur de « Je suis riche ». La négation - Je n'ai pas de château, Je n'ai pas de voiture argumentera en sens inverse: « Mes revenus sont modestes ».

                    Comme avoir un château est argumentativement plus fort que avoir une résidence secondaire, et ce dernier plus fort que avoir une voiture, on pourra ordonner ces différents arguments le long d'une échelle argumentative. La négation, par l'effet de la contre-argumentation, paraît renvoyer aux arguments plus faibles. C'est là l'effet de l'ABAISSEMENT.

                    Le mot 'paraît' doit être compris dans le sens situationnel de l'interaction langagière, car comme P. ATTAL écrit: « La négation ne renvoie à rien. C'est nous qui remplissons, si on peut dire, le vide laissé par la négation, en nous fondant sur les rapports de force argumentative des différents types d'énoncé possibles » (1984: 8). Il est donc évident que la négation a une vocation essentiellement pragmatique. La négation polémique est argumentative. Dans ce cas, le locuteur ne remet pas en cause l'orientation argumentative, il la conserve, et alors il va plus loin dans le sens indiqué par la proposition positive rejetée, ou bien il déplace l'argumentation, en substituant à l'argument en cause un autre parallèle et du même genre. C'est ce qui se passe dans les situations d'énonciation révélées par nos exemples.

                   À ce sujet, toute négation de premier niveau devient polémique si on lui ajoute un correctif de nature argumentative.

                    (16) n'est pas contre-argumentatif si on ajoute C'est un déluge. On aura également, avec un glissement d'un type d'argument à un autre type, non contraire, des cas comme ceux de sous (3), (5), (7), (8)-(15).

                    L'enchaînement assure le bon fonctionnement de la négation polémique ou négation de niveau II. Ainsi, on aura:

                   (17) Il ne fait pas 2°, il fait même plus de 3°,

                   où même 'enchérissant' confirme l'orientation argumentative ascendante.

                    Dans cette perspective, les valeurs numériques perdent de leur importance, pour être substituées par des valeurs argumentatives. Souvent les frontières entre négation de niveau I et négation de niveau II sont factices.

                    Un locuteur qui a plus de quarante ans pourra répliquer à son interlocuteur dans une situation qu'il estime indigne de son âge:

                   (18) Vous savez, je n'ai pas vingt ans.

                    Un Français, mécontant de ce qu'il gagne, pourra dire comme réplique à son interlocuteur:

                   (19) Je ne gagne pas personnellement le SMIC, et pourtant j'ai du mal à joindre les deux bouts (exemple emprunté à P. ATTAL, 1984: 11).

                    La contre-argumentation suffit à rendre compte de cet énoncé: gagner le SMIC dans la société française argumente dans le sens de gagner insuffisamment. « Donc contre-argumenter par la négation peut orienter vers gagner davantage, et donner l'impression d'indiquer un nombre supérieur » (P. ATTAL, 1984: 11). L'enchaînement et pourtant j'ai du mal à joindre les deux bouts enlève à la partie négative de la phrase son ambiguïté, confirmant son sens de gagner plus que le SMIC.

                    Dans cette perspective, la thèse de P. ATTAL est que la contre-argumentation absorberait toutes les fonctions de négation, négation de niveau I (descriptive) et négation de niveau II (polémique) n'étant que deux usages différents de l'acte complexe de rejet, d'opposition qu'est la négation.

                   3.2. H. NØLKE (1993) défend la thèse que la négation polémique est primaire. Il n'y a en français qu'un seule négation ne...pas et celle-ci est polémique. Tout autre emploi de ne...pas, donc la négation descriptive y compris, est le résultat d'une dérivation illocutoire qui peut être marquée au niveau syntaxique.

                    Ainsi, l'énoncé:

                   (20) Ce mur n'est pas blanc

                   représente-t-il un emploi polémique de la négation, qui s'oppose à une assertion antérieure comme:

                   (A) Ce mur est blanc.

                    L'existence des deux points de vue énonciatifs est marquée linguistiquement par la présence du morphème discontinu ne...pas. Cette polyphonie se dévoile dans la nature des enchaînements possibles qui agissent sur (20). Soit, par exemple:

                   (20) Ce mur n'est pas blanc.

                   (21) (a) - Je le sais.

                    (b) - (....), ce que regrette mon voisin.

                   (22) (a) - Pourquoi le serait-il ?

                    (b) - (....), ce qui croit mon voisin.

                    (c) - (....). Au contraire, il est tout noir.

                    Les réactions de sous (21)(a) - (b) renvoient au point de vue négatif du locuteur. Les réactions de sous (22)(a) - (c) enchaînent sur le point de vue positif sous-jacent, véhiculé à travers (20).

                    Un énoncé tel que:

                   (23) Il n'y a pas un nuage au ciel

                   est monophonique, il représente une négation descriptive. Si on applique l'analyse polyphonique à cet énoncé on aura:

                   (23) E1: Il y a des nuages au ciel.

                    E2: E1 est faux. Le point de vue de E1 ne semble pas être véhiculé par (23). La preuve en est fournie par le fait que les enchaînements sur E1, naturels après la négation polémique, apparaissent ici comme déviants, presque agrammaticaux:

                   (23) Il n'y a pas un nuage au ciel.

                   (24) (a)* - Pourquoi y en aurait-il ?

                    (b)? (....), ce que croit mon voisin.

                    (c) ? (....). Au contraire, il est tout bleu.

                    Tout se passe en effet - écrit H. NØLKE (1993: 222 ) - comme s'il s'agissait d'une simple affirmation d'un contenu propositionnel, sous une forme négative, sans aucune allusion à quelque autre contenu possible. Il n'y a pas là trace (formelle) de polyphonie, l'énoncé (23) constitue une négation descriptive. La négation descriptive est ainsi pour H. NØLKE une valeur dérivée de la négation polémique, qui consiste en effacement du point de vue E1 de l'énonciateur de l'assertion préalable. Seul restera le point de vue du locuteur qui s'appuie directement sur le contenu négatif dont on aura ainsi une affirmation simple.

                    La forme d'un énoncé peut rendre la lecture descriptive la plus plausible, mais elle ne peut jamais exclure totalement une lecture polémique. « La dérivation descriptive semble toujours être obstruée (ou bloquée) si, pour une certaine raison, le point de vue positif sous-jacent, E1, est pertinent pour l'interprétation de l'énoncé négatif. Tel est évidemment le cas, lorsqu'il s'agit de la négation métalinguistique, où E1 est présenté directement comme dépendant d'un autre locuteur » (H. NØLKE, 1993: 223).

                    De par sa nature même, la lecture descriptive semble impliquer une intégration sémantique plus ou moins forte de la négation. Cette intégration devient souvent une sorte de lexicalisation, imputable à un développement diachronique. H. NØLKE établit certains contextes déclencheurs (CD) de lecture descriptive (les proverbes, les maximes, les slogans, les prédicats scalaires, etc.). Ainsi, par exemple:

                   (25) Il n'en reste pas moins vrai que le principe demeure...

                   (26) Celui qui ne sait pas dissimuler ne sait pas régner (Louis XIII).

                   (27) Ce vin n'est pas mauvais

                   constituent des négations descriptives.

                    (b) E2, celui qui rejette l'assertion préalable, est, en règle générale, identifié avec le locuteur;

                    (c) D2, le destinataire du refus, est, en règle générale, identifié avec l'allocutaire;

                    (d) E1, l'auteur de l'assertion rejetée, peut être identifié à l'allocutaire, ce qui donne alors à la négation un caractère agressif.

                    Si l'on admet cette interprétation, il faut voir dans tout énoncé négatif une sorte de dialogue cristallisé. « L'événement énonciatif est, dans le sens d'un énoncé négatif, représenté comme l'affrontement de deux énonciateurs » (O. DUCROT, 1980: 50). L'énoncé négatif permet ainsi l'expression simultanée de deux voix énonciatives antagonistes. De là le caractère polémique de la négation.

                   3. Simple rejet de la valeur VRAI, la négation est, malgré ses différents emplois sémantico-pragmatiques, un phénomène unique. Par la création d'un effet contrastif, l'énoncé négatif est plus pertinent qu'un énoncé positif. C'est que ses effets contextuels (implications contextuelles, rejet, renforcement ou éradication d'une assomption) sont plus grands que ceux de l'énoncé positif.

                    Pour ce qui est du rapport entre les différents types ou emplois de la négation, trois thèses discursives importantes semblent s'affronter.

                   3.1. P. ATTAL (1984) soutient l'hypothèse que la négation est une forme très nette de contre-argumentation. À ce sujet, il s'appuie sur le concept de négation polémique, qu'il envisage comme négation de niveau II, alors que la négation descriptive serait une négation de niveau I.

                    Acte de langage, stratégie discursive, la néagtion ressortit au comportement de la résistance, du refus, de l'opposition. C'est un acte de rejet, d'opposition pure et simple. À lire P. ATTAL (1984: 6) « Non P » se décompose en non (sous diverses formes: ne pas, non, il n'est pas vrai que, loin de) et P (« proposition ») qui reprend un énoncé réel ou virtuel que le négateur refuse de faire sien.

                    La négation se laisse analyser en une lecture contre-argumentative (la négation descriptive ou négation de niveau I) et en une lecture argumentative (la négation polémique ou négation L'exemple (27), emprunté à Ch. MULLER (1991), témoigne d'une dérivation descriptive accidentelle, due au prédicat scalaire « être mauvais », de nature qualitative. Dans un emploi typique de (27), la négation sert à former un prédicat (pas mauvais) marquant un degré particulier sur une échelle qualitative. À noter que (27) s'emploie comme litote; or, la litote; or, la litote fonctionne comme une stratégie discursive de politesse.

                    Les contextes bloqueurs de dérivation descriptive (CB) agissent toutes les fois que le point de vue positif sous-jacent (E1) est pertinent pour l'interprétation de l'énoncé négatif. La notion de contraste joue un rôle important dans le blocage de la dérivation descriptive. Il en est ainsi du clivage, du mode conditionnel, du si hypothétique.

                   3.3. J. MOESCHLER (1992) proposa un traitement inférentiel unifié aux différents types d'énoncés négatifs, traitement basé sur la théorie de la pertinence et les schémas inférentiels. Cette analyse peut se résumer de la manière suivante:

                    (i) Le traitement de tout énoncé négatif non-P impose un contexte d'interprétation formé d'une hypothèse contextuelle de forme (si P, alors Q).

                    (ii) Selon l'inférence invitée, la conjonction de non-P et de (si P, alors Q) permet de tirer l'implication contextuelle non-Q, comme le montre (A):

                    (A) ENTRÉE (i) non-P

                    (ii) si P, alors Q

                    SORTIE non-Q

                    (J. MOESCHLER, 1992: 17)

                    Ce schéma d'inférence s'applique sans difficulté à tous les emplois de la négation:

                   - Négation descriptive:

                   (28) (A ouvre les volets un matin de vacances et dit à B):

                   Il ne fait pas beau.

                   - Négation polémique:

                   (29) A: - Pierre est un garçon intelligent.

                    B: - Mais il n'est pas travailleur pour autant.

                   (30) Jacques n'est pas grand: il est petit.

                   - Négation métalinguistique:

                   (31) Pierre n'est pas grand: il est immense.

                   (7) Paul n'est pas riche; il est cousu d'or.

                   - Négation illocutionnaire:

                   (32) Je ne te promets pas de venir te rendre visite.

                   -Rejet du présupposé:

                   (33) Je ne regrette pas que Paul soit décédé, puisqu'il se porte comme un charme.

                   -Rejet d'une implicitation conversationnelle:

                   (34) Jean n'a pas trois enfants, il en a quatre.

                   3.3.1. Soit la négation descriptive, exemplifiée par l'énoncé (28), neutre du point de vue de la création du contexte. Mais si le contexte (C) est cognitivement accessible pour l'interlocuteur B:

                    (C) S'il fait beau, A et B iront à la plage,

                   alors l'implicature contextuelle:

                    (D) A et B n'iront pas à la plage

                   sera facilement inférable à partir de (28) Il ne fait pas beau.

                    Si on ajoute à (28) un élément expressif, signal d'une attitude propositionnelle, de sorte à avoir:

                   (28') Zut ! Il ne fait pas beau,

                   quel que soit le contexte accessible, il ne saurait y avoir de compatibilité entre (28') et une prémisse implicitée positive.

                   3.3.2. L'exemple de sous (29) témoigne d'une négation polémique basée sur l'alliance d'une réfutation et d'une concession, alors que la négation polémique de sous (30) est sous-tendue par une rectification.

                    Soit (29) A: - Pierre est un garçon intelligent.

                    B: - Mais il n'est pas travailleur pour autant.

                   Le contexte nécessaire à son interprétation implicative sera:

                    (E) Si Pierre est intelligent, alors il est travailleur.

                   Or l'emploi de (29) suppose une contradiction entre l'énoncé négatif B: a. - Il fait gris.

                    B: b. - Il ne fait pas beau.

                    L'énoncé le plus pertinent devrait être B a.: il nécessite moins d'effort de traitement et son effet cognitif est a priori aussi important que celui de B b. Mais il faut tenir compte d'un point crucial: le contexte d'interprétation de l'énoncé de B, à savoir les assomptions accessibles pour le décodage de l'énoncé, la schématisation discursivo-argumentative que cet énoncé engendre, ses inférences pragmatico-sémantiques. Soient ces deux contextes d'interprétation donnés respectivement par (36) et (37):

                   (36) S'il fait gris, A et B travailleront chez eux.

                   (37) S'il fait beau, A et B iront à la plage.

                    Nous dirons avec J. MOESCHLER que dans le contexte (36), B a. est plus pertinent que B b., et que dans le contexte (37), c'est B b. qui est plus pertinent que B a.

                   5. La seule négation prototypique du français est la négation polémique. Ses nombreux emplois pragmatiques recèlent une vertu sous-jacente argumentative.

                    La négation descriptive est un dérivé délocutif de la négation polémique.

                    Tout énoncé négatif a une vocation argumentative. Expression d'un acte de rejet, rejet d'une assertion, d'un dire ou d'une croyance, la négation convoque un dialogue polémique. Polyphonique et dialogique, la négation est une stratégie de réfutation et de débat marqué par la loi de l'ABAISSEMENT et la conservation des présupposés de l'énoncé nié.

                   5.1. À l'opposé de la négation descriptive, la négation polémique à un effet étrange sur les couples d'adjectifs antonymes. Cette négation réplicative transforme l'antonymie en un phénomène scalaire, remplace la logique bivalente VRAI / FAUX par la logique floue. Si bon s'oppose à méchant dans une négation descriptive, cette opposition sera annulée dans la stratégie discursive de négation polémique.

                    Soit ce dialogue:

                   (38) - Marie est bonne.

                   - Non, elle n'est pas bonne, mais elle n'est pas non plus méchante.

                   Ainsi que cet énoncé polyphonique:

                   (39) Elle n'est pas belle, elle est ravissante.

                   « Lorsque la négation est descriptive, elle ne s'applique pas de la même façon aux deux termes du couple: la négation du terme "favorable" (bon, intéressant, beau) est quasi équivalente à l'affirmation du terme "défavorable", l'inverse n'étant pas vrai. Mais il n'en est plus de même dans le cas d'une négation polémique: à ce moment la négation du terme favorable peut conduire simplement dans une zone intermédiaire, comme celle du terme défavorable » (O. DUCROT, 1973: 126 - 127).

                   5.2. Grâce au fonctionnement de la négation polémique on peut dresser en français deux classes paradigmatiques de mots, structurées selon le corrélation sémique: « objet X » ~ « objet X de mauvaise qualité ». C'est la cas de voiture ~ tacot, guimbarde; café, boisson ~ lavasse; toile ~ croûte; piano, violon ~ casserole; film, œuvre d'art ~ navet; avocat ~ avocaillon; écrivain ~ plumitif, pisseur de copies, etc.

                   (40) Ce n'est pas une voiture, c'est une guimbarde.

                   5.3. Frappée par l'ambiguïté, la négation polémique peut affaiblir la modalité, la rendre vague, la transformer de contraire en contradictoire.

                    L'incidence de la négation ne ... pas sur l'auxiliaire modal devoir crée une ambiguïté.

                    L'énoncé de la négation descriptive:

                   (41) Pierre ne doit pas fumer

                   sera glosé comme signifiant: « Il est interdit à Pierre de fumer ». On y apporte une information qui se trouve être de type négatif; ne pas devoir prend une signification non pas contradictoire, mais contraire à celle du verbe devoir.

                    Mais il arrive que ne pas devoir ait une signification beaucoup moins forte et soit synonyme de ne pas être obligé de. C'est le cas de la négation polémique:

                   (42) - Est-ce que je dois te rendre l'argent ?

                    - Non, tu ne le dois pas, mais ce serait gentil de ta part.

                    Ici, la phrase tu ne le dois pas s'oppose directement à l'hypothèse je dois te rendre l'argent. Il s'y agit de la réfutation d'un contenu positif; incidente au verbe modal devoir, la négation polémique donne une information contradictoire à celle de l'énoncé positif, sans permettre nécessairement de conclure à l'information contraire.

                   5.4. Souvent, la négation polémique est génératrice de figurativité. Soit ce texte puisé à SAINT-EXUPÉRY, dont le dernier énoncé constitue une métaphore fondé par la négation polémique:

                   (43) - Je connais une planète où il y a un Monsieur cramoisi. Il n'a jamais respiré une fleur. Il n'a jamais regardé une étoile. Il n'a jamais aimé personne. Il n'a jamais rien fait d'autre que des additions. Et toute la journée il répète comme toi: « Je suis un homme sérieux ! je suis un homme sérieux !» et ça le fait gonfler d'orgueil. Mais ce n'est pas un homme, c'est un champignon ! (Antoine de Saint-Exupéry, Le petit Prince)

                   À remarquer que la conclusion, polémique ou métalinguistique, clôt une série de propositions négatives catégoriques, formées sur le modèle syntaxique réitéré: Il ne ... jamais X, Y.

                   5.5. La négation métalinguistique a la même structure que la négation polémique. « Ce qui la distingue de celle-ci, c'est qu'elle demande la présence explicite d'un individu discursif, autre que le locuteur, auquel E1 sera associé. » (H. NØLKE, 1993, 221) La négation métalinguistique est une instance d'un type particulier de polyphonie que H. NØLKE avait proposé d'appeler CITATION. La CITATION s'instaure au cas où un point de vue en est associé à un être discursif complètement différent du locuteur.

                   5.6. Facteur de cohésion et cohérence discursives, la négation polémique, dont la nature est essentiellement argumentative, peut faire progresser un texte, en assurer les enchaînements justificatifs et en établir la conclusivité. Soit ce texte de presse que nous soumettrions à la réflexion des lecteurs: (44) L'éditorial de Claude IMBERT:

                               Le vertige de Jospin

                    Entendons-nous bien: Lionel Jospin n'a pas quitté l'engrenage d'une mécanique funeste. Mais, à Matignon, face aux chiffres et aux faits, il ressent un vertige: il voit une partie du peuple peu à peu installée, enfoncée dans la dépendance de la dépendance, dans le mode de vie du non-travail. Devant ce gouffre, Jospin ne change pas de route, mais il ralentit sur la sienne.

                    En vérité, on n'attendait pas qu'il rompît d'un coup avec l'archaïsme socialiste. D'abord, son parti reste colonisé par une mystique égalitaire où l'État se soucie plus de répartir que d'accroître. Ensuite, sa gauche communiste et écolo fanfaronne dans les défilés et exploite au mieux la propension médiatique à focaliser la détresse sociale. Et d'ailleurs, pour se tirer de son mauvais pas, on voit déjà que Jospin fera mousser la mauvaise eau des 35 heures. Ce qui d'aventure, et si l'échec probable vient au bout, lui permettra de battre sa coulpe sur celle des méchants patrons. Il n'y a pas qu'au cinéma qu'on connaît la chanson (LE POINT, 1323, janvier 1998).

                   5.7. Dans un brillant article sur la monovalence de la négation, Robert MARTIN (1997) saisit le propre de la négation grâce à un appareil conceptuel qui s'appuie sur les éléments d'une sémantique logique plurivalente, sur le NON-DIT, sur le principe de complétude et la vérité floue du ± VRAI. Il conclut que l'« opérateur de négation, comme universel du langage, signifie le rejet du vrai, c'est-à-dire le passage au non-vrai. Ce qui fait, dans les langues, l'extraordinaire complexité du mécanisme négatif, c'est, outre la variété des faits morphologiques, la très grande diversité des phénomènes auxquels la négation est liée: phénomènes de thématisation et de présupposition, phénomènes de modalisation, phénomènes d'aspect et bien d'autres encore. Mais en soi l'opération de négation est une opération d'une extrême simplicité. Soumise au principe de complétude, la négation dit le non-vrai; le reste est de l'ordre du non-dit » (R. MARTIN, 1997: 20).

 

 

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ISBN 973-575-248-4
Comments to: Mariana TUTESCU
Last update: February, 2005
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