Mariana TUTESCU, L'Argumentation
Introduction à l'étude du discours

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IV. LA RÉFUTATION

 

          1. Le principe de contradiction, propre à l'argumentation, se reflète dans les stratégies discursives de réfutation.

           Une approche sémiopragmatique du discours devrait articuler les stratégies de réfutation aux schématisations discursives, donc à toute une théorie de l'implicite, de la schématisation du monde et de son évaluation interactionnelle par les énonciateurs et énonciataires.

           L'opérateur de NÉGATION, plus précisément la négation polémique joue un rôle fondamentale dans l'acte de réfutation. Précisons d'emblée que nous concevons la négation comme opérateur qui renvoie soit à la forme de l'énoncé, soit à son sens. Il s'agit dans le premier cas d'une négation formelle ou explicite et dans le second d'une négation sémantique ou implicite.

           Depuis ARISTOTE, on distingue deux manières de réfuter la thèse de l'opposant: la contre-argumentation et l'objection.

           La contre-argumentation est une argumentation qui contredit la conclusion de l'adversaire.

           L'objection est l'énonciation d'un point de vue, d'une opinion, conduisant à l'absence de l'argument ou au choix d'une prémissse fausse.

          2. Une description déjà classique de l'acte illocutoire de réfutation est due à J. MOESCHLER (1982).

           L'approche de J. MOESCHLER relève des trois courants essentiels de la pragmatique actuelle: (a) l'étude des différents types d'actes de langage et de leurs conditions d'emploi; (b) l'étude des différents modes de réalisation des actes de langage directs, indirects et allusifs; (c) enfin l'étude des séquences d'actes de langage dans le discours et dans la conversation. Il s'y agit donc d'une morphologie, d'une sémantique et d'une syntaxe de l'acte de réfutation, acte fondateur des stratégies de réfutation.

          2.1. La réfutation est un acte réactif [35] qui présuppose toujours un acte d'assertion préalable auquel elle s'oppose. La réfutation réagit toujours à un acte représentatif [36]. Si la relation existant entre le contenu d'une réfutation et celui de l'assertion précédente est une relation de contradiction, cela signifie qu'il existe entre les interlocuteurs un désaccord. Mais la réfutation peut s'instaurer aussi polyphoniquement comme relation contradictoire entre deux points de vue énonciatifs.

           Deux cas pertinents sont à signaler:

           (a) L'énonciation assertive n'est pas nécessairement présente en discours; elle peut très bien être inférée du contexte d'énonciation. Soit cette situation de discours:

          (i) [Regards inquiets de la famille - enfants et petits-enfants - lorsque des passants ramènent chez lui un vieux (A) qui avait fait une chute dans la rue]:

          (1) A: - Je ne me suis pas cassé la jambe.

           (b) L'assertion peut très bien appartenir à la même intervention que la réfutation, donc avoir pour source le même énonciateur:

          (2) Pierre gagne beaucoup d'argent, MAIS il n'est pas content.

          (3) Ce n'est jamais agréable d'être malade, MAIS il y a des villes et des pays qui vous soutiennent dans la maladie, où l'on peut, en quelque sorte, se laisser aller (A. Camus, La Peste).

          (4) MAIS il est des villes et des pays où les gens ont, de temps en temps, le soupçon d'autre chose. En général, cela ne change pas leur vie. Seulement il y a eu le soupçon et c'est toujours cela de gagné. Oran, AU CONTRAIRE, est apparemment une ville sans soupçons, c'est-à-dire une ville tout à fait moderne (A. Camus, La Peste).

           Le connecteur mais de l'exemple (2) est anti-implicatif; celui de sous (3) est compensatoire. Compensatoire aussi le mais de (4).

           Le connecteur au contraire établit une antonymie discursive.

           Ces trois derniers exemples témoignent du principe du dernier intervenant (E. EGGS, 1994: 21), conformément auquel dans une chaîne argumentative c'est la conclusion du dernier intervenant qui prime, qui a une forte pertinence. En même temps, ces trois derniers exemples illustrent le fait que chaque locuteur a la possibilité de mettre en scène, dans un même acte de communication, les deux rôles du proposant et de l'opposant.

          2.2. J. MOESCHLER (1982) établit quatre conditions pour le fonctionnement de l'acte illocutoire de réfutation: la condition de contenu propositionnel, la condition d'argumentativité, la condition de sincérité réflexive et la condition interactionnelle.

          2.2.1. La condition de contenu propositionnel spécifie que le contenu de l'acte de réfutation est une proposition P et que cette proposition est dans une relation de contradiction avec une proposition Q d'un acte d'assertion préalable.

           Si la contradiction est explicite, alors P ~ Q ; c'est le cas de (5):

          (5) A: - Ce tableau est superbe.

           B: - Non, il n'est pas superbe.

           Si la contradiction est implicite, c'est-à-dire si l'acte auquel s'oppose la réfutation est inférable de la situation d'énonciation, alors on aura: P É ~ Q. C'est le cas de (6):

          (6) A: - Ce tableau est superbe.

           B: - C'est une vraie croûte.

           Discursivement, cela signifie que la réfutation est un foncteur de polémicité.

          « Dire que P est dans une relation de contradiction avec Q n'implique pas nécessairement que P soit de forme négative. La polarité de la réfutation dépend de celle de l'assertion précédente » (J. MOESCHLER, 1982: 72).

           Ainsi, dans les deux énoncés suivants, P est bien la contradictoire de Q, bien qu'elle ne soit formellement négative que dans (7):

          (7) A: - Cet hôtel est très confortable.

           B: - Je trouve, AU CONTRAIRE, qu'il ne l'est pas du tout.

          (8) A: - Cet hôtel N'est PAS confortable.

           B: - Si, je trouve, AU CONTRAIRE, qu'il l'est tout à fait. Dans le texte suivant, on observera que la réplique réfutative du personnage Rieux recèle une négation sémantique ou implicite, exprimée par une assertion de forme positive, non négative:

          (9) Deux heures après, dans l'ambulance, le docteur et la femme se penchaient sur le malade. De sa bouche tapissée de fongosités, des bribes de mots sortaient: « Les rats ! », disait-il. Verdâtre, les lèvres cireuses, les paupières plombées, le souffle saccadé et court, écartelé par les ganglions, tassé au fond de sa couchette comme s'il eût voulu la refermer sur lui ou comme si quelque chose, venu du fond de la terre, l'appelait sans répis, le concierge étouffait sous une pesée invisible.La femme pleurait.

          « - N'y a-t-il donc plus d'espoir, docteur ?

           - Il est mort », dit Rieux (A. Camus, La Peste).

           La contradiction peut être ou marquée ou non marquée dans l'énoncé réfutatif.

          2.2.2. La condition d'argumentativité met l'énonciateur de la réfutation dans l'obligation, virtuelle, de justifier son dire, c'est-à-dire de donner des arguments en faveur de la réfutation.

           Soit cet exemple d'un acte indirect de réfutation:

          (10) A: - Viens avec moi ce soir voir un film !

           B: - Tu sais, ma mère est malade.

           L'intervention de B non seulement refuse l'invitation de A, mais en même temps elle fournit la justification de ce refus. Le refus de B, indirect, est un refus pertinent, car argumenté. Il suffit, pour s'en convaincre, de comparer ce refus indirect au refus direct, non argumenté:

          (11) A: - Viens avec moi ce soir voir un film !

           B: - Non, je ne peux pas.

           L'obligation d'argumenter, imposée par la condition d'argumentativité, ne vise pas dans ces cas la vérité d'un contenu, mais sa fausseté.

          2.2.3. La condition de sincérité réflexive impose à l'énonciataire de croire que l'énonciateur croit en la fausseté de la proposition (niée), objet de la réfutation:

RÉFUTER (L, P) CROIRE (I, NÉG (CROIRE (L, P))).

          2.2.4. La condition interactionnelle impose à l'énonciataire d'évaluer l'acte illocutoire de réfutation. L'acceptation par l'énonciataire de la valeur réfutative de l'acte correspond à son « acceptation d'argumenter négativement le fond commun, sa non-acceptation à son refus d'augmenter négativement le fond commun de la conversation » (J. MOESCHLER, 1982: 74). L'augmentation du fond commun par l'acte complet de réfutation correspond en fait à une annulation de la proposition de l'interlocuteur d'augmenter le fond commun à l'aide d'un acte d'assertion, puisque « la réfutation a justement comme effet conversationnel de refuser toute augmentation proposée par un acte d'assertion. Ce court-circuitage de la dynamique conversationnelle est en fait la propriété essentielle de la réfutation » (J. MOESCHLER, 1982: 74). Néanmoins, il y a dans la réfutation une pertinence argumentative, une tension communicative qui en fait un espace négociable.

          3. La rectificaton est un sous-type réfutatif correspondant aux énoncés négatifs dont le foyer est spécifié par l'enchaînement (voir J. MOESCHLER, 1982: 92).

          Dans l'exemple (12) ci-dessous, la rectification porte sur le circonstant directionnel (locatif):

(12)           - Paul va à Londres.

                  - Non, il ne va pas à Londres, il va à Birmingham.

          Dans (13), la rectification porte sur l'attribut:

(13)          - N'êtes-vous pas la fille de Marie de Sacy ?

                 - Non, Madame, je suis sa nièce

          (M. Yourcenar, Quoi ? L'Éternité).

          J. MOESCHLER (1982: 93) distingue les rectifications par défaut d'extension (portant sur les foyers arguments) des rectifications par défaut d'intension (portant sur les prédicats foyers). Ce second type de rectifications peut porter aussi sur des auxiliaires modaux, comme en témoignent ces énoncés:

(14)           Pierre ne DOIT pas travailler, mais il PEUT travailler.

(15)           La démission du Premier Ministre n'est pas PROBABLE, mais CERTAINE.

          4. La réfutation a donc une force argumentative incontestable. En termes de J. MOESCHLER, la réfutation implique la présence d'une relation d'ordre argumentatif.

           Soit ces trois énoncés:

          (16) Cet hôtel est confortable.

          (17) Cet hôtel n'est pas confortable puisqu'il n'a pas d'ascenseur et qu'il est bruyant.

          (18) Cet hôtel n'est pas confortable.

           (16) représente un acte initiatif d'assertion; (17) représente un acte réactif de réfutation et (18) est l'infirmation.

          4.1. L'objet d'une fonction illocutoire réactive de réfutation est constitué par la relation d'au moins deux actes d'énonciation; un acte directeur consistant en l'assertion d'un contenu sémantique négatif et un acte subordonné de justification de cette assertion.

           Du point de vue argumentatif, la séquence réfutative est composée d'un argument de contenu Q et d'une conclusion de contenu non-P. Si Q est un argument pour non-P, c'est que son statut vérifonctionnel ne se prête pas à discussion.

          « Fonctionnellement, cela signifie qu'une réfutation est constituée d'un acte de contenu négatif non-P à fonction illocutoire d'assertion et d'un acte de contenu Q à fonction interactive de justification » (J. MOESCHLER, 1982: 132).

           Ainsi, la structure d'une réfutation de type (17) pourra être représentée de la façon suivante:

          (17) ASSERTION (non-P, JUSTIFICATION (Q, ASSERTION (non-P))).

           L'acte directeur d'une réfutation est l'acte à fonction illocutoire d'assertion du contenu non-P, l'acte subordonné est l'acte à fonction interactive de justification. L'acte ou les actes de justification ont la même orientation argumentative que l'acte directeur.

           Ainsi, la réfutation peut porter:

           (a) sur l'acte directeur (B1); (b) sur l'acte subordonné de justification (B2);

           (c) sur la relation entre ces deux actes (B3).

           Nous empruntons à J. MOESCHLER (1982: 133 - 134) l'exemple de la séquence réfutative suivante où B1, B2 et B3 représentent trois modes de réalisation différents de la réfutation:

          (19) A: Antoine est à la maison. Il y a de la lumière à ses fenêtres.

           B1: Ce n'est pas possible, car il est en vacances.

          Ça doit être sa copine qui est là.

           B2: Ce ne sont pas ses fenêtres qui ont de la lumière, mais celles de son voisin Jacques.

           B3: Tu sais qu'Antoine est très distrait. Il a pu oublier d'éteindre la lumière avant de sortir.

          4.2. Ainsi a-t-on pu généraliser le fonctionnement d'une réfutation, en précisant que pour réfuter une assertion initiative satisfaisant la condition d'argumentativité, il suffit:

           (a) soit d'infirmer l'assertion initiative à l'aide d'une justification dont le contenu a une force argumentative plus grande que celui de la justification de l'assertion;

           (b) soit d'infirmer le contenu de la justification en donnant un argument en faveur d'une telle infirmation;

           (c) soit d'invalider la relation argumentative entre l'assertion et la justification de l'assertion.

           Nous allons vérifier le fonctionnement de ces solutions dans l'exemple complexe de la réfutation de la cause.

           La falsification de l'acte d'assertion initiative par les principes (a), (b), (c) ci-dessus entraîne la falsification de l'ensemble de l'intervention initiative.

          5. Les stratégies de réfutation sont assez éclatées.

           V. ALLOUCHE (1992) en distingue trois types:

           ( i ) les stratégies de refus, stratégies qui sont conséquentes d'une attente du destinataire ou d'une demande de dire ou de faire;

           ( ii ) les stratégies de rejet, stratégies qui sont conséquentes d'une interprétation du propos;

           ( iii ) les stratégies d'affrontement ou d'opposition, stratégies qui mettent en jeu des rapports de force entre les protagonistes.

          5.1. Le refus est une opposition à la demande de l'interlocuteur. C'est le cas de nos exemples de sous (10) (refus indirect) et (11) (refus direct).

           Le non des réponses à un ordre représente un refus. Le refus d'admettre une croyance est un fait subjectif.

           Le refus peut être expliqué par un état psychologique tel le mécontentement, la déception. Il tient également au degré d'engagement du destinataire à exécuter une action, au moment choisi par celle-ci, à la transgression d'un code, à une évaluation du destinataire différente de celle de l'énonciateur, etc.

           Les actes de refus peuvent se comprendre soit comme un refus de s'engager à faire, soit comme un refus de dire quelque chose qui est attendu.

           Ainsi (20) Je ne promets pas de venir demain sera une réaction à une question comme:

          (21) Viendras-tu demain ?

           (22) Non, je ne m'excuse pas sera un refus en réaction à:

          (23) Tu pourras t'excuser après tout ce que tu m'as dit.

          5.2. Le rejet est un refus de l'énoncé; la négation formelle, linguistique, est, préférentiellement, l'expression du rejet plutôt que du refus. C'est l'hypothèse de Claude MULLER (1992 b: 29): la négation linguistique est rejet de l'énoncé, plutôt que refus de croire, car la négation semble bien impliquer la confrontation de l'énoncé avec le référent, donc être la réalisation d'un jugement de rejet.

          « Le rejet se joue sur le domaine de la véracité, de l'adéquation de l'énoncé vis-à-vis du référent » (Cl. MULLER, 1992 b: 29).

           Dans la question totale, non est rejet, et non refus:

          (24) - Est-ce que Paul est malade ?

          - Non.

           En témoigne la difficulté de nier un énoncé invraissemblable, tel l'exemple cité par Cl. MULLER (1992 b : 29):

          (25) Il paraît que l'an prochain, les autoroutes seront gratuites !

          Non sera une réaction peu plausible, pas du tout sera exclu. Par contre, on pourra répliquer par:

          (26) Je ne te crois pas, même si c'est vrai

          et nullement par:

          (27) * Non, même si c'est vrai.

           Le rejet peut aussi être marqué négativement; le discours mobilisera alors des implicatures conversationnelles:

          (28) - Pierre a-t-il obtenu sa licence ?

          - Il prépare la session de février.

           Le rejet peut s'exprimer aussi par des expressions exclamatives, dont la signification première consiste à mettre en doute les capacités logiques et linguistiques du locuteur; il s'y agit d'une négation sémantique, implicite: tu parles ! penses-tu ! quelle idée !

           Dans les énoncés à valeur de rejet, le locuteur n'assume que l'assertion du rejet. La polyphonie est à l'œuvre: que l'énoncé positif rejeté soit réel ou présupposé, il est présenté comme relevant de la responsabilité d'un autre énonciateur, réel ou potentiel.

           La négation polémique reste la terre élue des stratégies de rejet. Qu'on envisage, à cet égard, le texte suivant, retraçant la simulation d'une scène de chasse, dont la dernière intervention représente une négation polémique fort inspirée:

          (29)

Mon père visa.

           Je tremblais qu'il ne manquât la porte: c'eût été l'humiliation définitive, et l'obligation, à mon avis, de renoncer à la chasse.

           Il tira. La détonation fut effrayante, et son épaule tressaillit violemment. Il ne parut ni ému ni surpris, et s'avança vers la cible d'un pas tranquille - je le devançai.

           Le coup avait frappé le milieu de la porte, car les plombs entouraient le journal sur les quatre côtés. Je ressentis une fierté triomphale, et j'attendais que l'oncle Jules exprimât son admiration.

           Il s'avança, examina la cible, se retourna et dit simplement:

           - Ce n'est pas un fusil, c'est un arrosoir ! (M.Pagnol, La Gloire de mon père).

           6. Nous aimerions clore ce chapitre par l'analyse du fonctionnement de la stratégie de réfutation de la cause.

          6.1. Topos ou argument quasi-logique, la relation CAUSE - EFFET est liée à certains postulats définitionnels.

           O. DUCROT (1973: 103 - 109) la réduit à quatre grandes tendances définitionnelles:

           (a) B a été rendu nécessaire par A

           Si A est la cause et B l'effet, A peut être conçu soit comme cause suffisante de B, soit comme condition favorable pour B.

           (b) B était impossible sans A

           Une fois B connu, on peut deviner l'existence préalable de A. Un rapport de nécessité rattache B à A.

           (c) La relation entre A et B est générale

           (d) A a produit B

           C'est là l'aspect le plus spécifique de la cause. L'événement A est conçu comme agissant, comme cause efficiente. La causalité apparaît ainsi comme une sorte d'action, puisque A est doté d'un pouvoir à même d'entraîner la production de l'événement B. Il s'ensuit qu'il y a un décalage temporel entre A et B, l'effet est toujours postérieur à la cause et celle-ci doit avoir autant de « poids » que l'effet.

          6.2. La réfutation d'une cause peut se faire, selon O. DUCROT (1973), par le rejet de chacun de ces quatre traits dégagés ci-dessus. Stratégie argumentative, la réfutation de la cause se ramènerait aux points suivants:

          6.2.1. On aurait pu avoir A et non B.

           Ceci revient à attribuer au monde réel des caractères irréels. L'exemple pris par O. DUCROT est le suivant: pour monter que l'annexion de l'Alsace-Lorraine n'est pas la cause de la guerre de 1914, on pourrait, par exemple, essayer de faire voir que cette annexion « aurait pu » n'être pas suivie d'une guerre de revanche: on insistera alors sur tous les facteurs qui pouvaient amener la France à se résigner et, éventuellement même, à s'allier à l'Allemagne. « Mais s'il suffit ainsi, pour montrer que A n'est pas cause de B, de montrer que B aurait pu ne pas suivre A, c'est bien que l'affirmation de causalité impliquait la nécessité de B après A.

           On notera, à ce sujet, la fonction du monde irréel » (O. DUCROT, 1973: 110).

          6.2.2. On aurait pu avoir B sans A.

           Autrement dit, même si A n'avait pas eu lieu, B aurait encore eu lieu. Si je veux montrer - note O. DUCROT - que l'attentat de Sarajevo n'est pas la cause de la guerre de 1914, il est possible, par exemple, de donner comme argument que la situation politico-économique rendait de toute façon la guerre inévitable.

           La formulation de ce type d'arguments est facilitée par l'utilisation du conditionnel irréel ou contre-factuel, apparaissant dans un énoncé tel:

          Si A n'avait pas eu lieu, B aurait eu lieu quand même.

          6.2.3. Il n'y a pas de relation générale entre A et B.

           Dans ce cas, on s'attaque à la possibilité de présenter la succession des événements A et B comme un cas particulier d'une règle générale unissant les prédicats P et Q. C'est un changement de prédicats impliqué par les énoncés A et B qui y intervient.

          6.2.4. Ce n'est pas A qui a produit B.

           Il s'agit ici de montrer qu'il n'y a pas eu d''action' conduisant de A à B. Le mode de réfutation le plus simple consiste à montrer que A est, en fait, postérieur à B.

           Dans ce cas, il faut faire intervenir un autre facteur causal A1 (A2), de nature à entraîner la production de B.

           Les considérations de DUCROT ne sont guère des axiomes; elles ont plutôt le statut d'interprétations possibles de la manière dont une cause est rejetée.

          6.3. Nous leur préférons la solution de Gérard VIGNER (1974), qui réduit la réfutation de la cause à deux solutions ou démarches possibles.

           Soit la relation A est cause de B, illustrée par l'exemple suivant:

          (30)

       6.3.1. Une première manière de refuser cette cause est de recourir au schéma argumentatif suivant:

          (a)

           Le raisonnement argumentatif qui explicite ce schéma englobe la polyphonie, c'est-à-dire rappelle la thèse de l'adversaire, celle d'une autre instance énonciative qui voudrait nous faire croire que B (la diminution du nombre d'accidents observée pendant une certaine période de l'année) est dû(e) à A (c'est-à-dire aux mesures de limitation de la vitesse).

           Dans une deuxième étape du raisonnement argumentatif, le locuteur repousse cette explication et donne la sienne / les siennes, c'est-à-dire il invoque d'autres arguments: la diminution du nombre d'accidents est due au fait que les gens mettent leur ceinture de sécurité.

           Dans une troisième étape de cette stratégie argumentative, le locuteur conclut, en mettant l'accent sur le rejet de la cause:

           L'explication selon laquelle la limitation de la vitesse sur les routes serait à l'origine de la diminution du nombre d'accidents ne peut donc être retenue.

          6.3.2. Une deuxième manière de rejeter la cause consiste en le schéma suivant:

       

           Celui-ci s'exprimera toujours dans trois étapes:

           (a) Tout d'abord, le rappel de la thèse de l'adversaire: On voudrait nous faire croire que la diminution du nombre d'accidents observée pendant les trois premiers mois de l'année est due aux mesures de limitation de la vitesse.

           (b) Ensuite, la réfutation de la cause: Or, on a déjà observé de telles diminutions d'accidents à d'autres époques où la limitation de la vitesse n'était pas imposée. Ou bien:

          Or, dans d'autres pays ayant observé cette limitation, le nombre d'accidents n'est pas diminué.

           (c) Enfin la conclusion accompagnée d'une explication: On ne peut donc considérer cette mesure comme étant à l'origine de la diminution du nombre d'accidents. Il faudrait plutôt insister sur le ralentissement de la circulation durant cette même période et sur le fait que les gens commencent à mettre leur ceinture de sécurité.

          Au-delà du caractère pédagogique de ce raisonnement argumentatif, il faut voir dans ces exercices de réfutation de la cause le fonctionnement de chacune des trois possibilités d'annulation: annulation de l'acte directeur (B1), annulation de l'acte subordonné de justification (B2), annulation de la relation entre ces deux actes (B3).

 

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