Mariana TUTESCU, L'Argumentation
Introduction à l'étude du discours

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V. LA MÉTAPHORE

        1. Stratégie argumentative, dévoilant la dimension connotative du langage, la métaphore est un acte de langage indirect basé sur une analogie ou une implication commune entre le comparé (ou le terme propre) et le comparant (ou le terme métaphorique).

          Trope par ressemblance dans la rhétorique classique, la métaphore consiste - au dire de P. FONTANIER - « à présenter une idée sous le signe d'une autre idée plus frappante ou plus connue, qui, d'ailleurs ne tient à la première par aucun lien que celui d'une certaine conformité ou analogie » (Les figures du discours, Flammarion, 1968, Paris: 99).

          Comme la comparaison, dont elle n'est qu'une forme abrégée et autrement élaborée, la métaphore n'existe qu'en vertu de l'implication commune, du tertium comparationis, qui régit la relation entre le comparé (T) et le comparant (T'). Soit en formule:

                    implication ou analogie

          T ——————————————> T'

    (le comparé)                               (le comparant)

          Stratégie discursive fondée par un acte de langage indirect, la métaphorisation substitue à l'acte littéral un acte figuratif, c'est-à-dire un acte connotatif, analogique, dérivé grâce à un savoir encyclopédique, culturel et épistémique institutionnalisé dans une certaine communauté langagière.

         2. J. SEARLE (1979, tr. fr. 1982) posa le premier la distinction entre énonciation littérale et énonciation métaphorique. Si dans la première on a affaire au sens littéral, déterminé par l'ensemble des conditions de vérité et par ce qu'un mot, une phrase ou une expression signifient, dans la seconde il s'agit du sens de l'énonciation du locuteur, sens déterminé par tout un réseau de présupposés idéologiques, intentionnelles, pragmatiques. Dans l'énonciation métaphorique l'énonciateur dit quelque chose d'autre que ce que signifient les mots et les phrases qu'il emploie. distingue, à ce sujet, la métaphore poétique de la métaphore argumentative. C'est que toute métaphore n'est pas argumentative. À la visée esthétique de la métaphore poétique s'oppose la visée persuasive de la métaphore argumentative.

          Ce sont les métaphores argumentatives qui nous apportent les informations les plus solides sur le sémantisme de la langue. La métaphore poétique nous renseigne beaucoup moins sur la langue que sur l'idiolecte du poète. « La métaphore poétique se doit d'afficher son caractère de métaphore; il lui faut attirer l'œil, plus courtisane que terroriste. Elle doit surprendre par sa rareté, sa nouveauté, son originalité » (M. LE GUERN, 1981: 72). La métaphore poétique, fruit des grands poètes (qu'on pense aux métaphores de V. HUGO, de LAMARTINE et de VIGNY), joue non sur un sème nucléaire, mais sur un sème de second rang, sur un virtuème.

          Par contre, la métaphore argumentative joue sur les sèmes nucléaires, ceux-ci y ont infiniment d'importance que l'image associée.

          Persuasive, la métaphore argumentative sera d'autant plus efficace qu'elle sera contraignante. Il faut que l'appartenance du sème sélectionné au lexème métaphorique soit admise par tous les destinataires virtuels du discours. « Alors que la métaphore poétique a besoin de la complicité du lecteur, la métaphore argumentative doit se donner les moyens de s'en passer » (M. LE GUERN, 1981: 72).

          Soient ces exemples de métaphores argumentatives:

         (4) C'est un robinet d'eau tiède - se dit en français familier d'une personne qui est un bavard insipide.

         (5) une toilette de chat - une toilette très sommaire.

         (6) la rubrique des chiens écrasés et journaliste qui fait les chiens écrasés.

          Stratégie argumentative à visée persuasive, la métaphore dévoile la force persuasive de certains lexèmes.

          Se poser la question du rôle argumentatif de la métaphore, c'est tout d'abord, semble-t-il, chercher une explication à ce fait vérifiable par l'expérience de tous les jours: la force argumentative d'un lexème apparaît comme supérieure dans les emplois métaphoriques à celle que l'on remarque dans les emplois dénotatifs ou propres du même lexème. M. LE GUERN (1981) évoque, à ce sujet, le mot âne, qui est moins péjoratif quand il sert à désigner l'animal à longues oreilles que lorsqu'il est employé en référence à une personne, un collèque, par exemple. De même, le mot aigle est moins laudatif quand il désigne l'oiseau que lorsqu'il sert à qualifier un collègue.

          Les métaphores à rôle argumentatif ont un trait constant: les sèmes mobilisés dans le processus de sélection sémique sont des sèmes évaluatifs, des 'subjectivèmes' - pour reprendre l'expression de C. KERBRAT-ORECCHIONI (1980). À propos des emplois métaphoriques des noms d'animaux, il faut dire que la métaphorisation ne retient que très rarement les sèmes correspondant aux caractéristiques objectives de l'espèce; les sèmes maintenus sont ceux qui traduisent des jugements de valeur portés par telle culture particulière sur les animaux.

         (7) (fig. et fam.) Quelle bécasse ! - se dit d'une femme sotte.

          La métaphore porteuse d'un jugement de valeur exerce sur le destinataire une pression plus forte que ne le ferait l'expression du même jugement de valeur par les termes propres.

          La forme de la métaphore est contraignante: il n'y aura pas de comparatif, de superlatif ou d'enchaînement possible avec presque à l'intérieur des structures évaluativo-anthropologiques. Ainsi on ne peut pas dire:

         (8) * Elle est un peu bécasse

         ou

         (9) * Elle est presque bécasse.

          M. LE GUERN dévoile clairement le rôle contraignant de la métaphore, le caractère stable et permanent de l'analogie qui la sous-tend:

         « Certes, la métaphore dissimule bien, trop bien au gré du linguiste, l'argumentation qu'elle véhicule. Et si elle évite le "presque", c'est qu'elle n'en a pas besoin: puisqu'elle est invulnérable à la réfutation, elle peut se passer systématiquement de certaines précautions; puisqu'elle court peu de risques, elle peut se permettre d'être terroriste » (1981: 71).

 

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