Mariana TUTESCU, L'Argumentation
Introduction à l'étude du discours

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VI. LE PARADOXE

                    1. Stratégie argumentative de figurativisation, le paradoxe constitue un moyen privilégié pour dévoiler le propre de la vérité en langue naturelle, son caractère vague, ainsi que la manière dont la contradiction se résout dans la logique naturelle.

                    Figure du discours de la classe des paralogismes, le paradoxe est une contradiction résorbée discursivement.

                    Dans son classique traité Les Figures du discours, P. FONTANIER concevait le paradoxe comme « un artifice de langage par lequel des idées et des mots, ordinairement opposés et contradictoires entre eux, se trouvent rapprochés et combinés de manière que, tout en semblant se combattre et s'exclure réciproquement, ils frappent l'intelligence par le plus étonnant accord, et produisent le sens le plus vrai, comme le plus profond et le plus énergique » (1968: 137).

                    Le paradoxe - continue P. FONTANIER - ne saurait être pris à la lettre et, « quelque facile que puisse être l'interprétation pour quiconque a quelque usage de la langue, ce n'est pourtant pas sans un peu de réflexion que l'on peut bien saisir et fixer ce qu'il donne réellement à entendre » (1968: 137).

                    Soient les exemples suivants:

                    (1) On peut diviser les animaux en personnes d'esprit et en personnes à talent. Le chien, l'éléphant, par exemple, sont des gens d'esprit; le rossignol et le ver à soie sont de gens à talent (Rivarol).

                    (2) On s'ennuie presque toujours avec les gens avec qui il n'est pas permis de s'ennuyer (La Rochefoucault).

                    (3) MACBETT: Jamais, depuis Œdipe, le destin ne s'est autant et aussi bien moqué d'un homme. Oh ! monde insensé, où les meilleurs sont pires que mauvais (Eugène Ionesco).

                    (4) Un homme seul est toujours en mauvaise compagnie (Paul Valéry).

                    (5) Le chemin le plus long est parfois le plus court (Umberto Eco).

                    (6) Le café, ce breuvage qui fait dormir quand on n'en prend pas (Alphonse Allais).

                    (7) On appelle « langues mortes » les seules langues qui soient vraiment immortelles ! (Nouvelles littéraires, 1959, cit. ap. R. LANDHEER, 1992).

                    (8) L'avenir est au passé ! (Réplique de Talleyrand dans son toast porté à Fouché; cet exemple est puisé au film d'Édouard Molinaro, Le souper, 1992).

                    2. Le paradoxe est un énoncé polyphonique. En tant que tel, il fait entendre au moins deux énonciateurs, qui correspondent à deux 'voix énonciatives' ou 'points de vue': l'un, l'énonciateur (E1) qui correspond à la normalité sémantique des énonciations, au sens conventionnel de ces énonciations, à la référence du monde M0 (= monde de ce qui est); l'autre, l'énonciateur (E2) qui s'oppose à lui, qui soutient une thèse contraire.

                    L'univers de croyance du premier énonciateur (E1) engendre un monde potentiel (M1), coextensif avec le monde de ce qui est (M0). L'univers de croyance du second énonciateur (E2) correspond à un monde contrefactuel (M2), qui donne pour VRAIE une proposition qui, dans M0, est admise pour FAUSSE.

                    Le paradoxe convoque ainsi deux univers de croyance: l'un, U1, potentiel, réel ou véritatif; l'autre, U2, contrefactuel, irréel.

                    Comme l'ironie, le paradoxe repose tout entier sur la tension créée par la jonction de ces deux univers de croyance avec leurs deux énonciateurs.

                    Cette tension communicative assure au paradoxe sa pertinence argumentative. En même temps elle abolit ou affaiblit le principe classique du tiers exclu ou du tertium non datur. Il est aisé de découvrir dans chacun de nos exemples le mariage entre les deux univers de croyance contradictoires, la pertinence argumentative de chacun des énoncés paradoxaux.

                    Dans (1), l'image d'univers U1 à laquelle renvoient les lexies personnes et gens, implique des prédications telles: esprit et talent (qui sont des implications conventionnelles dégagées du sens sémantique de ces lexies); l'image d'univers U2 à laquelle renvoie le sens des lexies animaux, chien, éléphant, rossignol et ver à soie, rejette dans un monde contrefactuel, irréel, les prédications personnes, gens, esprit et talent. Le paradoxe qui explique le texte de sous (1) convoque ces deux univers de croyance dans une synthèse sémantico-logico-discursive, génératrice de l'équivalence logique:

                    animaux < = = = > personnes

                    le chien, l'éléphant < = = = > des gens d'esprit

                    le rossignol, le ver à soie < = = = > des gens à talent.

                    2.1. L'énoncé paradoxal de sous (6) est basé sur la convocation de l'univers de croyance (M1) fait de l'implication conventionnelle:

                    (a) le café est ce breuvage qui ne fait pas dormir donc

                    On ne dort pas quand on prend du café

                    et de l'univers de croyance contrefactuel (M2):

                    (b) le café est ce breuvage qui fait dormir quand on ne l'absorbe pas.

                    L'énoncé paradoxal de sous (4) réunit les univers de croyance contraires qui sous-tendent, par convention sémantique, les prédicats un homme seul (M1) et un homme en compagnie (M2). L'adjectif mauvaise joue le rôle d'une enclosure modalisatrice auprès de compagnie.

                    Dans leur taxinomie des arguments, Ch. PERELMAN et L. OLBRECHTS-TYTECA (1976) concevaient l'argumentation par les contraires comme une sous-classe des arguments de réciprocité, type appartenant à la classe des arguments quasi-logiques.

                    3. Nous avons proposé pour l'explication du fonctionnement du paradoxe le principe suivant (voir M. TU|ESCU, 1996):
    Si un énoncé convoque deux univers de croyance contraires, propres à deux énonciateurs différents et contraires, alors il aura une force argumentative supérieure, douée d'une pertinence maximale par rapport à chacune des forces argumentatives propres à chacune des deux propositions (ou prédications) prises isolément et qui forment la structure de cet énoncé.

                    Cette force argumentative supérieure, propre à l'énoncé paradoxal, est génératrice de tension communicative, de polémicité et, en même temps, de vague logico-sémantique. La tension communicative et la polémicité, pertinentes pour la structure du paradoxe, sont résorbées et tolérées par le discours. Il en résulte un trope métalogisme. L'effet du paradoxe est- pour reprendre la réflexion de FONTANIER - de « frapper l'intelligence » (lisez, en termes modernes, d'amener des implicatures) « par le plus étonnant accord » et de produire « le sens le plus vrai, comme le plus profond et le plus énergique » (1968: 137).

                    Afin d'illustrer cette hypothèse, il suffirait de reprendre n'importe lequel de nos exemples.

                    La logique discursive du paradoxe est donc de résorber la contradiction, « péché discursif en principe mortel » (selon le mot de C. KERBRAT-ORECCHIONI, 1984: 57) et d'abolir - si l'on peut le dire - le principe du tiers exclu par son apparition par la porte de secours. En fait, le paradoxe existe grâce à ce noyau illocutoire, sémantico-discursif qui est le terme T, dialectique, valorisant 'l'état ni actuel ni potentiel' - selon Stéphane LUPASCO, ce qui rend possible le mariage du monde potentiel (M1) avec le monde contrefactuel (M2).

                    4. Nous avons expliqué la résorption de la contradiction dans la structure sémantico-discursive du paradoxe par le principe que nous avons nommé du tiers inclus (voir M. TU|ESCU, 1996: 88).

                    Le tiers inclus est un ensemble vague, un continuum sémantico-pragmatique qui résulte de la convocation des deux univers de croyance. Prédicat vague, le tiers inclus est l''état ni actuel ni potentiel', une condition de typicalité, un vague dynamique relié à un processus de qualification floue et qui illustrerait la théorie sémantique du prototype [37]. La structure vague, comme le prototype, est basée sur une multiplicité de critères, variable d'un locuteur à l'autre et d'une situation à l'autre. C'est ce critère du vague qui est actualisé dans l'énoncé paradoxal.

                    Ainsi, par exemple, la prototypicité qui rattache contradictoirement les prédicats contraires langues mortes et langues immortelles dans (7) est faite des éléments sémantiques: « qui ne sont plus parlées par une communauté linguistique, mais qui sont, en même temps, de portée atemporelle par leur structure logico-grammaticale, leur visée culturelle ».

                    Dans (8), notre principe du tiers inclus mobilise des traits sémiques différents des mots avenir et passé. Cette typicalité serait pour avenir 'chronologie futurale', donc 'temporalité', 'devenir' et pour passé 'qualité rétrospective, 'immobilité'. D'ailleurs notre raisonnement s'est vu confirmé dans une réplique ultérieure du toast des deux personnages:

                    (8') À l'immobilité de l'Histoire !

                    Or, dans le M0 (le monde de ce qui est), l'Histoire ne saurait être immobile.

                    R. LANDHEER (1992) évoque, dans sa théorie sur le paradoxe, un « rapprochement associatif » et écrit à ce sujet: « L'actualisation nécessaire de certains traits sémantiques pour faire du paradoxe un énoncé cohérent implique la virtualisation d'autres traits sémantiques qui rendent le paradoxe contradictoire » (R. LANDHEER, 1992: 479).

                    Certains modalisateurs favorisent l'engendrement du paradoxe: le verbe modal pouvoir (voir l'exemple (1)), presque et le prédicat (non) permis (dans (2)), l'adverbe parfois (dans (5)), etc.

                    5. La logique du vague, la logique dynamique du contradictoire transpercent dans le mécanisme du fonctionnement du paradoxe.

                    Le paradoxe témoigne mieux que tout autre phénomène de langue de la loi fondamentale à laquelle obéit le discours: la loi de la non-contradiction argumentative.

                    Structure rhétorique de dicto par excellence, basée sur la présomption du non-contradictoire, le paradoxe atteste le caractère essentiellement dialogique du langage naturel, sa vocation argumentative, sa propension à l'expression de l'indirection figurative.

 

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