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Mariana
TUTESCU, L'Argumentation
Introduction à l'étude du discours |
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Chapitre
XI
0. En sémantique linguistique, on distingue, parmi les foncteurs relationnels, ceux qui relient deux entités sémantiques à l'intérieur d'un même acte de langage de ceux qui articulent deux actes de langage. Soit, à cet égard, la conjonction de subordination parce que, employée dans l'exemple suivant: (1) Georges ne fume plus parce qu'il est malade. L'ambiguïté de cet énoncé est déclenchée par la locution conjonctive parce que. Dans une première lecture (I) - causale ou explicative - l'énonciateur nie l'existence d'une relation de causalité entre « être malade » et « fumer ». Dans une seconde lecture (II), l'énonciateur nie l'assertion Georges fume, en justifiant sa position par l'assertion Il est malade. Ces deux gloses pourraient se ramener aux structures sémantiques suivantes: (1) (I) NON (CAUSE [{FUMER (Georges)}, {ÊTRE MALADE, (Georges)}]) « Il n'est pas vrai que le fait que Georges soit malade est la cause du fait qu'il fume ». (1) (II) NIER [Énonciateur, FUMER (Georges) & JUSTIFICATION {(ASSERTER [Énonciateur ÊTRE MALADE (Georges)]), (NIER [Énonciateur, ÊTRE MALADE (Georges)]}. « L'énonciateur nie que Georges fume et justifie sa dénégation en assertant que Georges est malade ». Dans la première interprétation (I), parce que est opérateur sémantique, alors qu'il est connecteur pragmatique dans la seconde (II).
1. Un opérateur sémantique est un relateur propositionnel, alors qu'un connecteur pragmatique est un relateur d'actes illocutoires (J. MOESCHLER, 1985: 61). L'opérateur porte toujours sur des constituants à l'intérieur d'un acte. Ceci peut être vérifié à l'aide des tests couramment utilisés pour découvrir les présupposés. Lorsque la séquence p R q est soumise aux transformations négative, interrogative, d'enchâssement, etc., c'est l'ensemble p R q qui est nié, interrogé ou enchâssé si R est opérateur, alors que si R est connecteur, le bloc p R q éclate obligatoirement et c'est, par conséquent, le premier constituant p qui se voit nié, interrogé ou enchâssé. L'opérateur argumentatif est « un morphème qui, appliqué à un contenu, transforme les potentialités argumentatives de ce contenu » (J. MOESCHLER, 1985: 62). Soient ces exemples: (1) Il est DÉJÀ huit heures. (2) Il N'est QUE huit heures. (3) Il gagne PRESQUE sept mille francs. (4) Il gagne À PEINE sept mille francs. (5) Marie mange PEU de sucre. (6) Marie mange UN PEU de sucre. (7) Elle lit MÊME le chinois. Le morphème X est un opérateur argumentatif si les conclusions argumentatives vers lesquelles conduit l'énoncé E' (dans lequel il est inséré) ne sont pas les mêmes que les conclusions dégagées à partir de l'énoncé E, et cela indépendamment des informations apportées par X. Un opérateur argumentatif confère à l'énoncé E', dans lequel il est inséré, une pertinence argumentative. Il suffit, à ce sujet, de comparer chacun des énoncés ci-dessus (E') à l'énoncé correspondant (E), sans opérateur argumentatif. (1)(a) Il est huit heures communique une information relative au temps, tandis que (1) induit le présupposé de surprise « Je ne m'attendais pas qu'il fût cette heure »; « On est en retard, il faut se dépêcher ». La valeur argumentative de l'énoncé de sous (2) apparaît clairement si on fait recours à l'enchaînement. On peut avoir donc: (8) Il est huit heures. Presse-toi ! , mais non pas (2)(a) * Il N'est QUE huit heures. Presse-toi ! Pour devenir grammaticale, la séquence (2) (a) demanderait un contexte particulier, et donc un trajet interprétatif différent. Un opérateur argumentatif limite donc les possibilités d'utilisation à des fins argumentatives des énoncés qu'il modifie. La portée d'un opérateur étant interne au contenu de l'énoncé, cette classe de morphèmes représente un paradigme de nature sémantique. L'enchaînement argumentatif confirme bien le rôle des opérateurs. Ainsi, par exemple, (3) pourra être enchaîné de sorte à donner: (3)(a) Il gagne PRESQUE sept mille francs; ça lui suffit! Par contre (4) pourrait devenir par enchaînement: (4)(a) Il gagne À PEINE sept mille francs; c'est un scandale! Et on se rend bien compte que le même montant est vu différemment selon l'incidence dans l'énoncé d'un opérateur argumentatif. (7) Elle lit MÊME le chinois conduit vers la conclusion « Elle est érudite », alors que l'énoncé E correspondant: (9) Elle lit le chinois a pour orientation argumentative « Elle est sinologue ». 2.
Le connecteur argumentatif est un morphème (de type conjonction,
adverbe, locution adverbiale, groupe prépositionnel, interjection,
etc.) qui articule deux ou plusieurs énoncés intervenant
dans une stratégie argumentative unique. Contrairement à
l'opérateur argumentatif, le connecteur argumentatif articule des
actes de langage, c'est-à-dire des énoncés intervenant
dans la réalisation d'actes d'argumentation.
2.1. Les connecteurs argumentatifs sont des particules pragmatiques,
c'est-à-dire des mots qui relient énoncés et contextes,
des mots dont la fonction est d'exprimer des valeurs pragmatiques à
moindres frais [38]. Marqueurs de stratégies discursives, les connecteurs argumentatifs tirent toute leur valeur des processus énonciatifs qui les autorisent, des contextes dans lesquels les énoncés qui les renferment sont employés. Par contexte, Diane BROCKWAY (1982) comprend un ensemble de croyances communes au locuteur et à l'allocutaire. Il est hors de doute que l'interprétation de tout énoncé dépend de la manière dont les croyances du locuteur sont appréhendées par l'auditeur. L'interprétation de l'énoncé est ainsi fonction du sous-ensemble de croyances communes au locuteur et à l'auditeur, fonction d'un savoir commun partagé. Le principe en vertu duquel locuteurs et auditeurs font intervenir leurs croyances communes tant dans la production que dans l'interprétation des énoncés est le principe de la pertinence. À ce sujet, « un énoncé U est pertinent par rapport à un ensemble de croyances C si et seulement s'il y a au moins une proposition Q pragmatiquement impliquée par U relativement à C » (D. BROCKWAY, 1982: 18). Définir la pertinence d'un énoncé se ramène à définir une classe de sous-ensembles de contextes, plus précisément, la classe des sous-ensembles de contextes qui contiennent les propositions utilisées lors du calcul des implications pragmatiques d'une énonciation. Dans cette perspective, D. BROCKWAY (1982) définit la pertinence comme une relation entre énoncés et contextes: « un énoncé est pertinent si et seulement si les propositions exprimées, complétées par un sous-ensemble du contexte peuvent servir de base à une argumentation débouchant sur une conclusion non triviale » (1982: 21). Marqueurs évidents de la pertinence des énoncés, de leurs orientations argumentatives, les connecteurs argumentatifs ont le rôle d'effectuer des transformations (lisez régulations) sur des situations discursives, caractérisées par un ensemble de relations entre les énonciateurs et le champ discursif qu'ils créent. Dans leur rôle de mise en relation des énoncés avec leurs contextes, ces morphèmes imposent des contraintes sémantiques à l'interprétation pragmatique des énoncés. Grâce à ces opérateurs discursifs on peut remarquer que les propriétés pragmatiques des énonciations se trouvent être sémantiquement marquées. Les connecteurs argumentatifs ont fait l'objet des recherches nombreuses et approfondies, dues à O. DUCROT surtout, à son équipe de collaborateurs et à des linguistes comme J.-Cl. ANSCOMBRE, A. BERRENDONNER, A. ZENONE, R. MARTIN, S. FAIK, J.-M. ADAM, J. MOESCHLER, J.-P. DAVOINE pour ne plus citer que quelques noms. L'ouvrage fondamental sur ces connecteurs est le volume publié sous la direction d'Oswald DUCROT - Les mots du discours, Seuil, 1980. Il serait intéressant d'étudier la manière dont ces connecteurs articulent le discours pour former des schèmes argumentatifs, des unités textuelles argumentatives. À ce sujet, J.-M. ADAM (1984, b) esquissa la notion de 'carré de l'argumentation'. L'enchaînement syntactico-sémantique des connecteurs si - certes- mais, car - mais, et - mais - alors, or - en effet - donc, etc. illustre la manière dont ces articulateurs discursivo-textuels délimitent des unités argumentatives. Il serait également interéssant d'analyser les relations de compatibilité et d'exclusion établies entre ces morphèmes, ainsi que leurs paradigmes typologiques. Ainsi, car, d'ailleurs, en effet pourraient former un paradigme; alors, donc, eh bien, ainsi auraient des affinités paradigmatiques de nature sémantico-pragmatique. C'est que le propre de alors, donc, ainsi, eh bien est de marquer une relation orientée (P ——> alors ——> Q); ces opérateurs indiquent qu'un acte est rendu possible, entraîné par l'information donnée antérieurement.
2.2. Une typologie des connecteurs argumentatifs serait très intéressante. J. MOESCHLER (1995) en a proposé une, basée sur la distinction des prédicats à deux places et des prédicats à trois places. Les connecteurs donc, alors, par conséquent, car, puisque, parce que, eh bien, constituent des prédicats à deux places. « Un connecteur argumentatif est un prédicat à deux places, si les segments X et Y qu'il articule en surface peuvent remplir une fonction argumentative et s'il n'est pas besoin de faire intervenir un troisième constituant implicite (à fonction d'argument ou de conclusion) » (J. MOESCHLER, 1995: 62 - 63). Par contre, un connecteur argumentatif est un prédicat à trois places s'il est nécessaire de faire intervenir, entre les deux variables argumentativement associées à X et à Y, une troisième variable implicite à fonction d'argument ou de conclusion. C'est le cas de décidément, pourtant, quand même, finalement, mais, d'ailleurs, même. Si l'on prend pour critère classificatoire la fonction argumentative de l'énoncé introduit par le connecteur, on distinguera les connecteurs introducteurs d'arguments (car, d'ailleurs, or, mais, même) des connecteurs introducteurs de conclusion (donc, décidément, eh bien, quand même, finalement).
Lorsque le connecteur est un prédicat à trois places,
il faudra distinguer les connecteurs dont les arguments sont coorientés
(décidément, d'ailleurs, même)
de ceux dont les arguments sont anti-orientés (quand
même, sinon, pourtant, finalement, mais).
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