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A.
Le moment Ch. PERELMAN et L. OLBRECHTS-TYTECA
1.
L’apparition de la théorie moderne de l’argumentation
en tant que nouvelle rhétorique est attestée par la publication
en 1958 du classique Traité de l’argumentation,
dû à Chaïm
PERELMAN et à Lucie OLBRECHTS-TYTECA et qui marque l’apogée
de l’école de Bruxelles.
Renouant
avec la tradition aristotélicienne de la rhétorique et de
la dialectique grecques, la théorie de l’argumentation de
Ch. PERELMAN et de L. OLBRECHTS-TYTECA représente l’avènement
d’une logique juridique, d’une logique
de la communication, d’une logique sociale
à même de marquer un tournant décisif dans l’étude
du discours, de la rhétorique et de la logique naturelle.
Ch.
PERELMAN, autant qu’inventeur d’une « Nouvelle rhétorique»,
est philosophe du droit. L’une des profondes originalités
de son œuvre est d’avoir intégré la théorie
de l’argumentation à une philosophie de la connaissance et
à une philosophie de la décision et de l’action, profondément
explicites.
La situation
argumentative est une situation originellement conflictuelle.
Pour PERELMAN, le conflit a une réalité irréductible
au malentendu. Et de ce point de vue, les concepts de « juste »
et de « justice » jouent un rôle central dans sa théorie.
Le « juste », c’est ce qui est « justifié
», donc raisonnable, qu’il s’agisse d’une décision
ou d’un énoncé visant à la vérité
et ceci au moins dans une épistémologie « justificationniste
».
La théorie
de l’argumentation de Ch. PERELMAN et L. OLBRECHTS-TYTECA constitue
une rupture avec une conception de la raison et du raisonnement issue
de René DESCARTES et qui avait marqué de son sceau la philosophie
occidentale des trois derniers siècles.
Retour
vers la philosophique grecque de l’Antiquité ? Oui et non,
dans la mesure où l’argumentation, dont l’extrait de
baptême est le Traité de Ch. PERELMAN et de sa collaboratrice,
renoue avec la philosophie et la logique aristotélicienne et, en
même temps, les dépasse de beaucoup, débouchant sur
une logique ou plutôt vers des logiques non classiques: logique
déontique, logique de l’action, logique juridique, logique
épistémique, logique dynamique du contradictoire et tire
toute sa vigueur des thèses et hypothèses propres à
d’autres sciences: psychologie, sociologie, théorie des discours,
logique.
1.1.
« Le domaine de l’argumentation - écrivent dans l’Introduction
les auteurs de Traité - est celui du vraisemblable, du
plausible, du probable, dans la mesure ou ce dernier échappe aux
certitudes du calcul » (1958: 1). Or, tout cela rompt avec la conception
cartésienne, basée sur le dogme du raisonnement more
geometrico et qui avait beaucoup influencé le système
de pensée des philosophes désireux de construire un système
formel qui puisse atteindre au statut de science.
En faisant
de l’évidence [2]
la marque de la raison, DESCARTES ne considérait comme rationnelles
que les démonstrations qui, à partir d’idées
simples et distinctes, propageaient, grâce à des preuves
apodictiques, l’évidence des axiomes à tous les théorèmes.
Dans la première partie du Discours de la méthode,
DESCARTES tenait « presque pour faux tout ce qui n’était
que vraisemblable ». Le premier précepte observé par
la pensée de DESCARTES fut « de ne recevoir jamais aucune
chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle:
c’est-à-dire d’éviter soigneusement la précipitation
et la prévention, et de ne comprendre rien de plus en mes jugements
que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement [3]
à mon esprit
que je n’eusse aucune occasion de le mettre en doute » (Discours
de la méthode, Classiques Larousse, 26 - 27).
Dans
cette conception philosophique, le désaccord est signe d’erreur.
«
Toutes les fois que deux hommes portent sur la même chose un jugement
contraire, il est certain - disait DESCARTES - que l’un des deux
se trompe. Il y a plus, aucun d’eux ne possède la vérité;
car s’il en avait une vue claire et nette, il pourrait l’exposer
à son adversaire de telle sorte qu’elle finirait par forcer
sa conviction » (Règles pour la direction de l’esprit:
205 - 206).
Comme
Ch. PERELMAN et L. OLBRECHTS-TYTECA l’ont affirmé, «
c’est à l’idée d’évidence,
comme caractérisant la raison, qu’il faut s’attaquer
si l’on veut faire une place à une théorie de l’argumentation,
qui admette l’usage de la raison pour diriger notre action et pour
influer sur celles des autres. L’évidence est conçue,
à la fois, comme la force à laquelle tout esprit normal
ne peut que céder et comme signe de vérité de ce
qui s’impose parce qu’évident. L’évidence
relierait la psychologie au logique et permettrait de passer de l’un
de ces plans à l’autre » (1958: 4 - 5).
Or,
la nature même de la délibération et de l’argumentation
s’oppose à la nécessité et à l’évidence,
car on ne délibère pas là où la solution est
nécessaire et l’on n’argumente pas contre l’évidence.
1.2.
Ainsi assiste-t-on durant ces trois dernières decennies de notre
siècle, fortement marquées par l’esprit scientifique
et technique, à une remise en honneur de la distinction classique
entre logique et argumentation. Et cela dans le contexte plus large de
la revalorisation des distinctions entre vérité
et adhésion, nécessaire
et plausible, évidence et apparence.
Les concepts de persuasion et de conviction
se frayent vigoureusement un chemin à travers la prise en charge
des données sociologiques et psychologiques . « Si le domaine
du logique est formel, le champ de l’argumentation circonscrit le
psycho-sociologique et la théorie correspondante s’imposera
par l’analyse des techniques de conditionnement par le discours
» (P. IOAN, 1983: 94). Ch. PERELMAN et L. OLBRECHTS-TYTECA ont corrélié
la tournure logique de leur théorie avec les 'logiques' non-formelles,
telles la 'logique des sentiments' de RIBOT, la 'logique sociale' de TARDE,
la 'logique des valeurs' de GOBLOT, et surtout avec la logique épistémique,
les logiques déontiques et la logique des normes de G. KALINOWSKI,
la logique de l’action de G. H. von WRIGHT, la logique du contradictoire
de St. LUPASCO, le modèle mathématique de F. GONSETH, et
même avec les systèmes des grammaires floues de ZADEH.
En rupture
cette fois avec la tradition, et à la différence de St.
E. TOULMIN, PERELMAN définit l’argumentation sans recours
à la notion de vérité.
1.
3. Ch. PERELMAN rejette la notion d’évidence au
profit de celle d’adhésion. « Il est de bonne méthode
- écrivent les auteurs du Traité - de ne pas confondre,
au départ, les aspects du raisonnement relatifs à la vérité
et ceux qui sont relatifs à l’adhésion, mais de les
étudier séparément, quitte à se préoccuper
ultérieurement de leur interférence ou de leur correspondance
éventuelles. C’est seulement à cette condition qu’est
possible le développement d’une théorie de l’argumentation
ayant une portée philosophique » (1958: 5).
À
la différence de l’évidence, l’adhésion
implique la personne qui argumente (l’orateur) et surtout la personne
à laquelle s’adresse l’argumentation (l’auditoire,
ainsi que les concepts de « monde possible », de logique modale,
de subjectivité, d’univers de croyance.
L’objet
de la théorie de l’argumentation est - selon Ch. PERELMAN
et L. OLBRECHTS-TYTECA - « l’étude des techniques discursives
permettant de provoquer ou d’accroître l’adhésion
des esprits aux thèses qu’on présente à leur
assentiment » (1958: 5).
L’adhésion
des esprits est caractérisée par une intensité variable.
Et voilà l’esprit dialectique souple dans lequel les auteurs
raisonnent: « rien ne vous oblige à limiter notre étude
à un degré particulier d’adhésion, caractérisé
par l’évidence, rien ne vous permet de considérer
a priori comme proportionnels les degrés d’adhésion
à une thèse avec sa probabilité, et d’identifier
évidence et vérité » (1958: 5).
L’analyse
entreprise par Ch. PERELMAN et Lucie OLBRECHTS-TYTECA concerne les preuves
qu’ARISTOTE qualifiait de dialectiques; celles-ci
avaient été examinées dans les Topiques et leur utilité
avait été présentée dans sa Rhétorique.
On sait que par dialectique ARISTOTE comprenait l’art
de raisonner à partir d’opinions généralement
acceptées. La dialectique concerne les opinions,
c’est-à-dire les thèses auxquelles on adhère
avec une intensité variable.
Le traité
de Ch. PERELMAN et L. OLBRECHTS-TYTECA s’occupe des moyens
discursifs employés pour obtenir l’adhésion
des esprits. On y examine les techniques qu’utilise le langage pour
persuader et pour convaincre l’auditoire.
C’est que l’argumentation vise, grâce au discours, à
obtenir une action efficace sur les esprits.
Une
argumentation efficace est celle qui « réussit
à accroître cette intensité d’adhésion
de façon à déclencher chez les auditeurs l’action
envisagée (action positive ou abstension), ou du moins à
créer, chez eux, une disposition à l’action, qui se
manifestera au moment opportun » (Ch. PERELMAN et L. OLBRECHTS-TYTECA,
1958: 59).
L’argumentation
apparaît ainsi comme une action qui tend toujours
à modifier un état de choses préexistant, qui vise
à modifier les dispositions épistémiques de l’auditoire
(auditeur ou sujet argumenté), qui le pousse à l’action.
L’argumentation a ainsi une triple portée: actionnelle,
doxastique et déontique.
1.4.
Toute argumentation s’organise autour d’un auditoire.
Puisque l’argumentation vise à obtenir l’adhésion
de ceux auxquels elle s’adresse (auditeurs ou sujets argumentés),
elle est, tout entière, relative à l’auditoire qu’elle
cherche à influencer. Et les auteurs de définir l’auditoire
comme l’ensemble de ceux sur lesquels l’orateur veut
influencer par son argumentation (1958: 25). L’auditoire
présumé est toujours, pour le sujet argumentant, une construction
plus ou moins systématisée. Les
origines psychologiques et sociologiques de l’auditoire y sont pour
beaucoup. Une argumentation efficace suppose pour condition préalable
la connaissance de ceux que l’on se propose de persuader. Ce fait
à été systématiquement mis à profit
par ARISTOTE qui, dans sa Rhétorique (Livre II, 12 à
17), parlant d’auditoires classés d’après l’âge
et la fortune, inséra maintes subtiles descriptions, toujours valables
pour la psychologie différencielle. CICÉRON (in Partitiones
oratoriae) démontra qu’il faut parler autrement à
l’espèce d’hommes « ignorante et grossière,
qui préfère toujours l’utile à l’honnête
» et à « l’autre, éclairée et cultivée,
qui met la dignité morale au-dessus de tout ». QUINTILIEN,
après lui, s’attacha aux différences de caractère,
importantes pour l’auteur (De Institutione Oratoria).
L’âge,
la psychologie, le milieu, le statut social des auditeurs ou sujets argumentés
influe de beaucoup sur l’organisation de l’argumentation.
Il y en a plus: les trois genres oratoires définis par les Anciens
- le délibératif, le judiciaire
et l’épidictique - correspondaient, respectivement,
selon eux, à des auditoires en train de délibérer,
de juger ou, simplement, de jouir en spectateur du développement
oratoire, sans devoir se prononcer sur le fond de l’affaire.
Ch.
PERELMAN et L. OLBRECHTS-TYTECA ont établi trois espèces
d’auditoire:
1) l’auditoire
universel, contitué par l’humanité tout entière
ou du moins par tous les hommes adultes et normaux;
2) l’interlocuteur
ou l’auditoire formé, dans le dialogue, par la seule personne
à laquelle on s’adresse;
3) l’auditoire
constitué par le sujet lui-même, quand il
délibère ou se représente les raisons de ses actes.
1.4.1.
Une argumentation qui s’adresse à un auditoire universel
doit convaincre le lecteur du caractère contraignant des raisons
fournies, de leur évidence, de leur validité absolue et
intemporelle, indépendamment des contigences locales ou historiques.
L’adhésion des esprits y semble suspendue à une vérité
contraignante. Le sujet énonciateur ou argumentant s’efface
devant la raison qui le contraint en lui enlevant toute possibilité
de doute.
«
À la limite, la rhétorique efficace pour un auditoire universel
serait celle ne maniant que la preuve logique » (Ch. PERELMAN et
L. OLBRECHTS-TYTECA, 1958: 42).
L’auditoire
universel est construit par chaque orateur à partir de ce qu’il
sait de ses semblables. Chaque culture, chaque individu,a sa propre conception
de l’auditoire universel et une approche historique de ces variations
nous ferait connaître de quelle manière les notions de 'réel',
de 'vrai', d’'objectivement valable' furent envisagées.
L’argumentation
à l’auditoire universel reste la ressource de disqualifier
le récalcitrant, en le considérant comme stupide ou anormal
(voir aussi H. LEFEBVRE, 1947: 29).
1.4.2.
L’argumentation devant un seul auditeur pose les
problèmes du dialogue, de la discussion, du débat, de la
controverse. L’adhésion de l’interlocuteur signifie
que celui-ci s’incline devant l’évidence de la vérité,
parce que sa conviction résulte d’une confrontation serrée
de sa pensée avec celle de l’orateur.
L’essence
profonde de l’argumentation est de nature dialogique. Convaincre
quelqu’un c’est - à paraphraser A.-J. GREIMAS (1983)
- le « vaincre » par des arguments forts, par ses propres
arguments.
D’autre
part, celui qui cède n’est pas vaincu dans une joute éristique,
c’est-à-dire dans une joute relative à la controverse,
mais bien il est censé s’être incliné devant
l’évidence des raisons que l’argumentation lui fournit.
Le choix
de l’auditeur unique est déterminé par les buts que
s’assigne l’orateur, mais aussi par l’idée qu’il
se fait de la manière dont un groupe doit être caractérisé.
Le statut de l’interlocuteur laisse ses traces dans les stratégies
argumentatives.
1.4.3. Ch. PERELMAN et L. OLBRECHTS-TYTECA
considèrent la délibération avec soi-même comme
une espèce particulière d’argumentation. Le sujet
qui délibère est souvent considéré comme une
incarnation de l’auditoire universel.
1.5. Les auteurs du Traité
de l’argumentation construisent progressivement une théorie
du raisonnement argumentatif par l’analyse des
moyens de la preuve qui agit dans les sciences juridiques, en droit et
en philosophie.
Le point
de départ de l’argumentation et les prémisses de celle-ci
sont assurés - selon eux - par le concept d’accord.
L’accord de l’auditoire porte tantôt sur le contenu
des premisses explicites, tantôt sur les liaisons particulières
utilisées, tantôt sur la façon de se servir de ces
liaisons; d’un bout à l’autre, l’analyse de l’argumentation
concerne ce qui est censé admis par les auditeurs.
Ainsi
classifient-ils les types d’objets d’accord en plusieurs classes.
Il s’agit tout d’abord d’objets qui appartiennent au
réel: les faits, les vérités
d’une part, les présomptions de l’autre.
Les faits, les vérités et les présomptions sont caractérisés
par l’accord de l’auditoire universel. Il s’agit ensuite
d’objets de croyance relatifs au préférable: les valeurs,
les hiérarchies, les lieux.
1.5.1. On parle généralement
de faits pour désigner des objets d’accord
précis, limités; par contre, les vérités
sont des systèmes plus complexes, relatifs à des liaisons
entre les faits. Les vérités se retouvent dans les théories
et hypothèses scientifiques, dans les conceptions philosophiques.
Les
présomptions, admises d’emblée comme
point de départ des argumentations, et dont certaines peuvent être
imposées à l’auditoire par des conventions, jouissent
également de l’accord universel.
Néanmoins,
cette adhésion n’est pas maximum, elle doit être renforcée
par d’autres éléments.
Ch. PERELMAN et L. OLBRECHTS-TYTECA citent comme exemples de présomption
d’usage courant:
- la
'présomption de crédulité naturelle'
qui fait que notre premier mouvement est d’accueillir comme vrai
ce que l’on nous dit;
- la
'présomption d’intérêt', d’après
laquelle nous concluons que tout énoncé porté à
notre connaissance est censé nous intéresser;
- la
'présomption concernant le caractère censé
de toute action humaine'.
Les
présomptions sont liées dans chaque cas particulier au normal
et au vraisemblable.
La présomption
la plus générale, c’est qu’il existe pour chaque
catégorie de faits et notamment pour chaque catégorie de
comportements un aspect considéré comme normal
qui peut servir de base aux raisonnements. « On présume,
jusqu’à preuve du contraire, que le normal est ce qui se
produira, ou s’est produit, ou plutôt que le normal est une
base sur laquelle nous pouvons tabler dans nos raisonnements » (Ch.
PERELMAN et L. OLBRECHTS-TYTECA, 1958: 95). Et les auteurs de continuer:
« Nous servant de langage statistique pour décrire ces aspects,
nous dirons que la notion de normal recouvre le plus souvent
[...], suivant les cas, les idées de moyenne, de mode et aussi
de partie plus ou moins étendue d’une distribution »
(op.cit.: 95). Le normal dépend toujours du groupe social
de référence; celui-ci est éminement instable. Ainsi,
dans l’argumentation judiciaire interviennent des variations du
groupe de référence.
1.5.2. En tant qu’objet d’accord, les
valeurs, les hiérarchies et les
lieux ne prétendent qu’à l’adhésion
de groupes particuliers.
Liées
à une multiplicité de groupes d’auditeurs, les valeurs
interviennent dans les domaines juridique, politique, philosophique comme
base d’argumentation tout au long du raisonnement. Concrètes
ou abstraites, les valeurs sont des objets d’accord permettant une
communion sur les façons particulières d’agir. Quand
elles sont vagues, certaines valeurs se présentent comme universelles
et prétendent à un statut semblable à celui des faits.
Quand elles sont précises, elles se présentent simplement
comme conformes aux aspirations de certains groupes particuliers.
À
propos des hiérarchies, les initiateurs du programme
de la nouvelle rhétorique soutiennent que les hiérarchies
des valeurs sont plus importantes du point de vue de la structure d’une
argumentation que les valeurs elles-mêmes. Ainsi, la valeur qui
est fin est jugée supérieure à celle
qui est moyen, la valeur qui est cause
supérieure à celle qui est effet.
Les
lieux sont des prémisses d’ordre très
général. La catégorie de lieux représente
la nouvelle configuration des topoï qu’ARISTOTE
avait décrits dans ses Topiques et classifiés dans
sa Rhétorique. Pour nous, les lieux sont les arguments
mêmes, cadres ou formes générales de la pensée,
témoignant du rapport langue - logique. Pour les Anciens, les lieux
désignent des rubriques sous lesquelles on peut classer les arguments;
les lieux sont définis comme des 'magasins d’arguments'.
Ch.
PERELMAN et L. OLBRECHTS-TYTECA répartissent les lieux dans les
catégories suivantes:
- Lieux
de la quantité: les lieux communs qui affirment que quelque
chose vaut mieux qu’autre chose pour des raisons quantitatives.
Par exemple, la préférence accordée au 'probable'
sur l’'improbable' au 'facile' sur le 'difficile', la plupart des
lieux tendant à montrer l’efficacité d’un moyen:
l’'habituel', le 'normal'.
- Lieux
de la qualité; ceux-ci apparaissent quand l’on conteste
la vertu du nombre. Ces lieux interviennent dans le discours polémique.
« À la limite, le lieu de la qualité aboutit à
la valorisation de l’unique, qui, tout comme le normal,
est un des pivots de l’argumentation » (Ch. PERELMAN et L.
OLBRECHTS-TYTECA, 1958: 20).
- Lieux
de l’ordre: ils affirment la supériorité
de l’antérieur sur le postérieur, de la cause sur
les effets, des principes et des lois sur les faits, etc.
- Lieux
de l’existant: ils affirment la supériorité
de ce qui existe, de ce qui est actuel, réel, sur le possible,
l’éventuel ou l’impossible [4].
- Lieux
de la personne, liés à la dignité, à
la valeur, aux mérites, à l’autonomie de la personne.
- Lieux
de l’essence: le fait d’accorder une valeur supérieure
aux individus en tant que représentants bien caractérisés
de cette essence. Ces lieux sont basés sur une comparaison entre
individus concrets; ce qui incarne le mieux un type, une essence, une
fonction est valorisé par le fait même [5].
Nous n’insisterons plus sur les innombrables acquis de la théorie
de l’argumentation des deux pionniers belges de la nouvelle rhétorique.
Un travail immense est consacré aux techniques argumentatives:
la classification des arguments, les liaisons qui fondent la structure
de réel, la dissociation des notions, l’interaction des arguments.
1.6.
L’entreprise de Ch. PERELMAN et de sa collaboratrice marque un tournant
dans la science du langage et de la rhétorique.
À
lire G. VIGNAUX (1976: 25), leur mérite est d’avoir réhabilité
l’idée d’une sorte de 'raison pratique'.
C’est que depuis les quatre dernières decennies, l’intérêt
a commencé à se porter sur ces raisonnements propres à
la vie sociale dont la spécificité est que, conduisant à
des décisions et à des opinions, ils servent autant à
justifier qu’à convaincre de vérités. Chaïm
PERELMAN et Lucie OLBRECHTS-TYTECA participent de ce courant de recherches.
La fortune
du travail des pionniers de la nouvelle rhétorique est riche de
conséquences. Le Traité de l’argumentation
a ouvert la voie à de nombreuses recherches en rhétorique,
en logique, en psychologie, en sociologie, en linguistique discursive.
Le tableau
de la diversification et du nuancement sans précédent des
procédures logiques qui s’en sont inspirées est esquissé
par Petre BOTEZATU dans son essai Harta logicii (1973, Junimea,
Iasi). La logique classique, aristotélicienne, de nature formelle,
se voit vigoureusement complétée par d’autres procédures
toujours formelles, mais infiniment plus complexes et diversifiées,
c’est-à-dire plus adaptées au contexte épistémologique
de notre seconde moitié du XXe siècle.
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