Mariana TUTESCU, L'Argumentation
Introduction à l'étude du discours

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1. Mais

                   Ce connecteur argumentatif, marqueur du principe de contradiction argumentative, relie deux énoncés: P mais Q. Il indique que le premier de ces énoncés comporte une visée argumentative (conclusion C) opposée à celle du second (conclusion non-C) et que le locuteur ne prend en charge personnellement que cette dernière conclusion.
          Soit symboliquement:


P mais Q

conclusion C     conclusion ~ C

         
          Qu’on envisage ces exemples:
(1)           Rodrigue n’est pas grand mais il est fort.
(2)           Nos concitoyens travaillent beaucoup, mais toujours pour s’enrichir
(A. Camus, La Peste).
          Dans (1), l’énoncé non P (pas grand) laisse prévoir une implication du type: Il n’est pas fort non plus ( non P —>non Q). Malgré cette implication, (1) renverse la présupposition non grand —>non fort pour affirmer non P mais Q.
          Dans (2), l’énoncé P (Nos concitoyens travaillent beaucoup) conduit vers la conclusion C’est bien (C), alors que l’énoncé Q, introduit par mais qui l’enchaîne accréditera la conclusion C’est mauvais ( ~ C).
          Comme O. DUCROT (1972, 1980) et E. EGGS (1994: 17) l’ont démontré, il y a deux types de mais: un mais 'anti-implicatif' et un mais 'compensatoire'.
          Soit pour le premier type les exemples suivants:
(3)           Pierre est malade MAIS il travaille.
(4)           Il gagne beaucoup d’argent MAIS il n’est pas content.
(5)           Je suis roi, MAIS je suis pauvre. Peut-être la légende fera-t-elle de moi le Mage venu adorer le Sauveur en lui offrant de l’or. Ce serait une assez savoureuse et amère ironie, bien que conforme en quelque sorte à la vérité. Les autres ont une suite, des serviteurs, des montures, des rentes, de la vaisselle. C’est justice. Un roi ne se déplace pas sans digne équipage.
          Moi, je suis seul, à l’exception d’un vieillard qui ne me quitte pas. Mon ancien précepteur m’accompagne après m’avoir sauvé la vie, mais à son âge, il a besoin de mon aide plus que moi de ses services. Nous sommes venus à pied depuis la Palmyrène, comme des vagabonds, avec pour tout bagage un baluchon qui se balance sur notre épaule (
Michel Tournier, « Melchior, prince de Palmyrène », in M.Tournier, Gaspard, Melchior & Balthazar).

          Ces emplois sont nommés par E. EGGS épistémiques. Le mais de l’exemple (2) est aussi anti-implicatif.
          Le mais 'compensatoire' apparaît dans des situations comme:
(1)           Rodrigue n’est pas grand MAIS il est fort.
(6)           Cette voiture est chère, MAIS elle est confortable.
(
7)           Je suis noir, MAIS je suis roi. Peut-être ferai-je un jour inscrire sur le tympan de mon palais cette paraphrase du chant de la Sulamite Nigra sum, sed formosa. En effet, y a-t-il plus grande beauté pour un homme que la couronne royale ? C’était une certitude si établie pour moi que je n’y pensais même pas. Jusqu’au jour où la blondeur a fait irruption dans ma vie... (Michel Tournier, « Gaspar, roi de Méroé »).

          Soit aussi ce petit dialogue argumentatif:
(8)      PROPOSANT: - Pierre doit être content (T), car il gagne beaucoup d’argent.
          OPPOSANT: - MAIS il a encore d’énormes dettes !
(non-T)
          Il y a là un principe important de la pratique argumentative. Si le proposant n’attaque pas l’argument de l’opposant, c’est celui-ci qui comptera en dernière instance. Le dernier intervenant dans une chaîne argumentative a donc un pouvoir communicatif de grande portée puisque c’est sa conclusion qui comptera jusqu’à nouvel ordre. E. EGGS appelle ce phénomène principe du dernier intervenant (1994: 21).
          Ce principe agit surtout dans le cas du mais 'compensatoire'.
          Selon J.-M. ADAM (1984) il y aurait un mais 'de réfutation' (mais1) et un mais 'd’argumentation' (mais2).
          Mais 'de réfutation' se comprend dans une stratégie de dialogue conflictuel (voir J.-M. ADAM, 1984 (b): 107 - 111). Ce mais1 apparaît surtout dans des énoncés de forme: Ce n’est pas P, mais Q et qui ont une valeur pragmatique globale de réfutation englobant une correction (Nég P, mais Q).
          La polyphonie s’y fait voir. P est une proposition qui a été déjà soutenue par un certain énonciateur. La négation de P est une réfutation de P, un énoncé sur un autre énoncé. Q est une proposition déclarée correcte et substituée à P pour rectifier la qualification niée par Nég P.
          À envisager ces exemples:
(9)           Ce n’est jamais agréable d’être malade, mais il y a des villes et des pays qui vous soutiennent dans la maladie, où l’on peut, en quelque sorte, se laisser aller (A. Camus, La Peste).
(10)           Son autorité sur ses enfants avait été redoutable, ses décisions sans appel. Mais ses petits-enfants tressaient sa barbe, ou lui enfonçaient, dans les oreilles, des haricots (M. Pagnol, La Gloire de mon père).
          Dans (9) on retrouve un mais 'de réfutation', alors que le mais qui apparaît dans la macro-structure concessive (10) représente une occurrence du mais 'argumentatif'.
          Le mais 'de réfutation' est le marqueur d’un acte de rectification, de correction, acte qui devrait entrer - selon O. DUCROT - dans la liste des actes illocutionnaires. Un dialogue implicite, une structure polyphonique entrent en jeu dans l’interprétation des énoncés à mais 'de réfutation'.
          Avec le mais 'd’argumentation', l’énoncé P mais Q revient à l’accomplissement de deux actes de parole successifs et d’un redressement argumentatif. « Il s’agit d’effacer - précise O. DUCROT - l’effet argumentatif d’une proposition P, allant dans un certain sens, en lui ajoutant une proposition Q allant dans le sens opposé, et y allant de façon plus décisive» (1978: 43, cit.ap. J.-M. ADAM, 1984 (b): 111). Selon la thèse récente d’O. DUCROT, qui nuance l’idée d’échelle argumentative, Q est un argument plus fort, une preuve, en vue de la conclusion non C que P ne l’est en faveur de la conclusion C.
          Dans cette perspective, J.-M. ADAM (1984 (b): 111) dégage le carré de l’argumentation qui introduit un triple jeu de relations:
(a)           P ——> C et Q ——>non C = être un argument pour;
(b)           C <——> non C = être contradictoire à;
(c)           P < Q = être argumentativement moins et plus fort.
          Soit schématiquement:

 
(MAIS)
 
P
<
Q
 
Concl. C
<——>
Concl. non C

 

                    Dans la relation (c), la force argumentative supérieure accordée à Q résulte du fait que le locuteur déclare, en quelque sorte, négliger P dans l’argumentation qu’il est en train de construire et s’appuyer seulement sur Q. À lire O. DUCROT, la force argumentative supérieure accordée à Q n’est qu’une justification de cette décision.
          Voici quelques exemples révélateurs du fonctionnement du mais 'argumentatif ':
(11)           Ce qu’il fallait souligner, c’est l’aspect banal de la ville et de la vie. Mais on passe ses journées sans difficulté aussitôt qu’on a des habitudes (A. Camus, La Peste).
(12)           Cette cité sans pittoresque, sans végétation et âme finit par sembler reposante et on s’y endort enfin. Mais il est juste d’ajouter qu’elle est greffée sur un paysage sans égal, au milieu d’un plateau nu, entouré de collines lumineuses, devant une baie au dessin parfait (A. Camus, La Peste).
(13)           Il prit une table de nuit sous un bras, deux chaises sous l’autre, et tenta de franchir la porte d’un grand élan. Mais il resta coincé entre deux craquements, et la pression de la table de nuit fit jaillir de sa vaste bedaine une éructation tonitruante (M. Pagnol, La Gloire de mon père).
(14)           Paul était au comble de la joie mais pour moi, je ne riais pas: je m’attendais à le voir tomber entre les débris de ces meubles, dans les spasmes de l’agonie (M. Pagnol, La Gloire de mon père).
          Marqueurs d’une stratégie discursive de renversement, d’opposition énonciative, les différents types de mais présentent un trait sémantico-pragmatique commun. Ce qui est marqué dans les deux cas c’est l’opposition du locuteur au destinataire (réel ou virtuel). Avec mais 'de réfutation', on s’oppose à la légitimité de ce que le destinataire a dit ou pourrait avoir dit (ou pensé). Avec mais 'd’argumentation', on s’oppose à l’interprétation argumentative que le destinataire donne à l’énoncé P (ou à celle qu’il pourrait donner). À lire O. DUCROT (1978), l’opposition dont il est question ici n’est donc pas une opposition entre propositions ou énoncés, mais une opposition - de nature polyphonique - entre interlocuteurs, le mot opposition étant pris au sens d’affrontement.
          Bien souvent, mais introduit une réplique; il apparaît alors dans un discours où l’énoncé antérieur P n’est pas explicité verbalement. Des exemples tels:
(15)           Mais mange !
(16)           Mais ne fais pas de bruit !
(17)           Mais fermez la porte !
illustrent le mais 'de réfutation'. Dans ce cas, « Q prétend explicitement ou implicitement orienter ou infléchir la conduite du destinataire » (O. DUCROT et alii, 1980: 128); il constitue généralement un ordre. Ce qui est présupposé par ce mot est l’idée que le destinataire avait auparavant une conduite contraire à celle qui lui est ordonnée. Mais mange ! ne se dit à un enfant que s’il renâcle depuis un certain temps. Mais ne fais pas de bruit ! se dit à quelqu’un qui en fait, l’énonciation de mais n’est nullement nécessaire si l’interlocuteur ne fait pas de bruit.
          Dans (17), mais « implique l’idée supplémentaire qu’il s’agit d’une "abstention active", que le destinataire, non seulement ne l’a pas fermée en fait, mais a choisi de ne pas la fermer » (O. DUCROT et alii, 1980: 128).
          En utilisant (17), on s’oppose à une espèce de « droit de ne pas fermer la porte » (conclusion C), que s’arrogerait le destinataire. Et le locuteur laisse entendre que son destinataire avait une sorte de devoir de faire ce qu’il n’a pas fait.
          L’opposition énonciative et polyphonique introduite par mais se fait encore plus visible dans le cas du connecteur complexe mais non:
(18)           « - Cela vous ennuierait-il que j’aille sur la terrasse ?
                    - Mais non. Vous voulez les voir de là-haut, hein ? »

(A. Camus, La Peste).

 

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