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1.
Mais
Ce
connecteur argumentatif, marqueur du principe de contradiction argumentative,
relie deux énoncés: P mais Q. Il indique que le premier
de ces énoncés comporte une visée argumentative (conclusion
C) opposée à celle du second (conclusion non-C) et que le
locuteur ne prend en charge personnellement que cette dernière
conclusion.
Soit symboliquement:
P mais Q
conclusion
C conclusion ~ C
Qu’on
envisage ces exemples:
(1) Rodrigue
n’est pas grand mais il est fort.
(2) Nos concitoyens
travaillent beaucoup, mais toujours pour s’enrichir (A.
Camus, La Peste).
Dans (1),
l’énoncé non P (pas grand) laisse prévoir
une implication du type: Il n’est pas fort non plus ( non
P >non Q). Malgré cette implication, (1) renverse la présupposition
non grand >non fort pour affirmer non P mais
Q.
Dans (2),
l’énoncé P (Nos concitoyens travaillent beaucoup)
conduit vers la conclusion C’est bien (C), alors que l’énoncé
Q, introduit par mais qui l’enchaîne accréditera
la conclusion C’est mauvais ( ~ C).
Comme O. DUCROT
(1972, 1980) et E. EGGS (1994: 17) l’ont démontré,
il y a deux types de mais: un mais 'anti-implicatif' et
un mais 'compensatoire'.
Soit pour
le premier type les exemples suivants:
(3) Pierre
est malade MAIS il travaille.
(4)
Il gagne beaucoup d’argent MAIS il n’est pas content.
(5) Je
suis roi, MAIS je suis pauvre. Peut-être la légende fera-t-elle
de moi le Mage venu adorer le Sauveur en lui offrant de l’or. Ce
serait une assez savoureuse et amère ironie, bien que conforme
en quelque sorte à la vérité. Les autres ont une
suite, des serviteurs, des montures, des rentes, de la vaisselle. C’est
justice. Un roi ne se déplace pas sans digne équipage.
Moi, je suis
seul, à l’exception d’un vieillard qui ne me quitte
pas. Mon ancien précepteur m’accompagne après m’avoir
sauvé la vie, mais à son âge, il a besoin de mon aide
plus que moi de ses services. Nous sommes venus à pied depuis la
Palmyrène, comme des vagabonds, avec pour tout bagage un baluchon
qui se balance sur notre épaule (Michel Tournier, « Melchior,
prince de Palmyrène », in M.Tournier, Gaspard, Melchior
& Balthazar).
Ces emplois
sont nommés par E. EGGS épistémiques. Le mais
de l’exemple (2) est aussi anti-implicatif.
Le mais
'compensatoire' apparaît dans des situations comme:
(1) Rodrigue
n’est pas grand MAIS il est fort.
(6) Cette
voiture est chère, MAIS elle est confortable.
(7) Je
suis noir, MAIS je suis roi. Peut-être ferai-je un jour inscrire
sur le tympan de mon palais cette paraphrase du chant de la Sulamite Nigra
sum, sed formosa. En effet, y a-t-il plus grande beauté pour
un homme que la couronne royale ? C’était une certitude si
établie pour moi que je n’y pensais même pas. Jusqu’au
jour où la blondeur a fait irruption dans ma vie... (Michel
Tournier, « Gaspar, roi de Méroé »).
Soit aussi
ce petit dialogue argumentatif:
(8) PROPOSANT: - Pierre doit être
content (T), car il gagne beaucoup d’argent.
OPPOSANT:
- MAIS il a encore d’énormes dettes ! (non-T)
Il y a là
un principe important de la pratique argumentative. Si le proposant n’attaque
pas l’argument de l’opposant, c’est celui-ci qui comptera
en dernière instance. Le dernier intervenant dans une chaîne
argumentative a donc un pouvoir communicatif de grande portée puisque
c’est sa conclusion qui comptera jusqu’à nouvel ordre.
E. EGGS appelle ce phénomène principe du dernier intervenant
(1994: 21).
Ce principe
agit surtout dans le cas du mais 'compensatoire'.
Selon J.-M.
ADAM (1984) il y aurait un mais 'de réfutation' (mais1)
et un mais 'd’argumentation' (mais2).
Mais 'de réfutation'
se comprend dans une stratégie de dialogue conflictuel (voir J.-M.
ADAM, 1984 (b): 107 - 111). Ce mais1 apparaît surtout dans
des énoncés de forme: Ce n’est pas P, mais Q
et qui ont une valeur pragmatique globale de réfutation englobant
une correction (Nég P, mais Q).
La polyphonie
s’y fait voir. P est une proposition qui a été déjà
soutenue par un certain énonciateur. La négation de P est
une réfutation de P, un énoncé sur un autre énoncé.
Q est une proposition déclarée correcte et substituée
à P pour rectifier la qualification niée par Nég
P.
À envisager
ces exemples:
(9) Ce
n’est jamais agréable d’être malade, mais
il y a des villes et des pays qui vous soutiennent dans la maladie, où
l’on peut, en quelque sorte, se laisser aller (A. Camus, La
Peste).
(10) Son
autorité sur ses enfants avait été redoutable, ses
décisions sans appel. Mais ses petits-enfants tressaient
sa barbe, ou lui enfonçaient, dans les oreilles, des haricots (M.
Pagnol, La Gloire de mon père).
Dans (9) on
retrouve un mais 'de réfutation', alors que le mais
qui apparaît dans la macro-structure concessive (10) représente
une occurrence du mais 'argumentatif'.
Le mais
'de réfutation' est le marqueur d’un acte de rectification,
de correction, acte qui devrait entrer - selon O. DUCROT - dans la liste
des actes illocutionnaires. Un dialogue implicite, une structure polyphonique
entrent en jeu dans l’interprétation des énoncés
à mais 'de réfutation'.
Avec le mais
'd’argumentation', l’énoncé P mais Q
revient à l’accomplissement de deux actes de parole successifs
et d’un redressement argumentatif. « Il s’agit d’effacer
- précise O. DUCROT - l’effet argumentatif d’une proposition
P, allant dans un certain sens, en lui ajoutant une proposition Q allant
dans le sens opposé, et y allant de façon plus décisive»
(1978: 43, cit.ap. J.-M. ADAM, 1984 (b): 111). Selon la thèse récente
d’O. DUCROT, qui nuance l’idée d’échelle
argumentative, Q est un argument plus fort, une preuve, en vue de la conclusion
non C que P ne l’est en faveur de la conclusion C.
Dans cette
perspective, J.-M. ADAM (1984 (b): 111) dégage le carré
de l’argumentation qui introduit un triple jeu de relations:
(a) P >
C et Q >non C = être un argument pour;
(b) C <>
non C = être contradictoire à;
(c) P <
Q = être argumentativement moins et plus fort.
Soit schématiquement:
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(MAIS)
|
|
|
P
|
<
|
Q |
|
|
|
 |
|
Concl.
C
|
<>
|
Concl.
non C |
Dans la relation
(c), la force argumentative supérieure accordée à
Q résulte du fait que le locuteur déclare, en quelque sorte,
négliger P dans l’argumentation qu’il est en train
de construire et s’appuyer seulement sur Q. À lire O. DUCROT,
la force argumentative supérieure accordée à Q n’est
qu’une justification de cette décision.
Voici quelques
exemples révélateurs du fonctionnement du mais 'argumentatif
':
(11) Ce
qu’il fallait souligner, c’est l’aspect banal de la
ville et de la vie. Mais on passe ses journées sans difficulté
aussitôt qu’on a des habitudes (A. Camus, La Peste).
(12) Cette
cité sans pittoresque, sans végétation et âme
finit par sembler reposante et on s’y endort enfin. Mais
il est juste d’ajouter qu’elle est greffée sur un paysage
sans égal, au milieu d’un plateau nu, entouré de collines
lumineuses, devant une baie au dessin parfait (A. Camus, La Peste).
(13) Il
prit une table de nuit sous un bras, deux chaises sous l’autre,
et tenta de franchir la porte d’un grand élan. Mais
il resta coincé entre deux craquements, et la pression de la table
de nuit fit jaillir de sa vaste bedaine une éructation tonitruante
(M. Pagnol, La Gloire de mon père).
(14) Paul
était au comble de la joie mais pour moi, je ne riais pas:
je m’attendais à le voir tomber entre les débris de
ces meubles, dans les spasmes de l’agonie (M. Pagnol, La
Gloire de mon père).
Marqueurs
d’une stratégie discursive de renversement, d’opposition
énonciative, les différents types de mais présentent
un trait sémantico-pragmatique commun. Ce qui est marqué
dans les deux cas c’est l’opposition du locuteur au destinataire
(réel ou virtuel). Avec mais 'de réfutation', on
s’oppose à la légitimité de ce que le destinataire
a dit ou pourrait avoir dit (ou pensé). Avec mais 'd’argumentation',
on s’oppose à l’interprétation argumentative
que le destinataire donne à l’énoncé P (ou
à celle qu’il pourrait donner). À lire O. DUCROT (1978),
l’opposition dont il est question ici n’est donc pas une opposition
entre propositions ou énoncés, mais une opposition
- de nature polyphonique - entre interlocuteurs, le mot opposition étant
pris au sens d’affrontement.
Bien souvent,
mais introduit une réplique; il apparaît alors dans
un discours où l’énoncé antérieur P
n’est pas explicité verbalement. Des exemples tels:
(15) Mais
mange !
(16) Mais
ne fais pas de bruit !
(17) Mais
fermez la porte !
illustrent le mais 'de réfutation'. Dans ce cas, «
Q prétend explicitement ou implicitement orienter ou infléchir
la conduite du destinataire » (O. DUCROT et alii, 1980: 128); il
constitue généralement un ordre. Ce qui est présupposé
par ce mot est l’idée que le destinataire avait auparavant
une conduite contraire à celle qui lui est ordonnée. Mais
mange ! ne se dit à un enfant que s’il renâcle
depuis un certain temps. Mais ne fais pas de bruit ! se dit à
quelqu’un qui en fait, l’énonciation de mais
n’est nullement nécessaire si l’interlocuteur ne fait
pas de bruit.
Dans (17),
mais « implique l’idée supplémentaire
qu’il s’agit d’une "abstention active", que
le destinataire, non seulement ne l’a pas fermée en fait,
mais a choisi de ne pas la fermer » (O. DUCROT et alii,
1980: 128).
En utilisant
(17), on s’oppose à une espèce de « droit de
ne pas fermer la porte » (conclusion C), que s’arrogerait
le destinataire. Et le locuteur laisse entendre que son destinataire avait
une sorte de devoir de faire ce qu’il n’a pas fait.
L’opposition
énonciative et polyphonique introduite par mais se fait
encore plus visible dans le cas du connecteur complexe mais non:
(18) «
- Cela vous ennuierait-il que j’aille sur la terrasse ?
-
Mais non. Vous voulez les voir de là-haut, hein ? »
(A. Camus, La Peste).
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