Mariana TUTESCU, L'Argumentation
Introduction à l'étude du discours

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3. D'ailleurs

                    Ce connecteur a fait l'objet d'une très intéressante étude due à O. DUCROT, D. BOURCIER, E. FOUQUIER, J. GONAZÉ, L. MAUNY, T.-B. NGUYEN, L. RAGUNET de SAINT ALBAN (1980). La logique argumentative qui explique son fonctionnement fut nommée 'la logique du camelot'. Nous renvoyons le lecteur à cette étude, tout en nous contentant pour l'instant de survoler le sémantisme et le pragmatisme de ce morphème. Le schéma canonique de la structure avec d'ailleurs serait:

                    r: P d'ailleurs Q

                   (22) Je ne veux pas lire ce livre (r): il est trop difficile (P), d'ailleurs il ne m'intéresse pas (Q).

                    Le locuteur prétend viser une conclusion r, il donne pour cette conclusion l'argument P qui la justifie. Et, dans un second mouvement discursif, il ajoute un argument Q, allant dans le même sens que P. Dans la mesure où P tout seul devait déjà conduire à r, Q est ainsi présenté comme n'étant pas nécessaire pour l'argumentation. Le locuteur prétend donc ne pas utiliser Q, mais seulement l'évoquer, en d'autres termes, tout en présentant Q comme un argument, il prétend ne pas argumenter à partir de Q.

                    Le fonctionnement de d'ailleurs exige - à la différence des autres morphèmes qui, tout en reliant des énoncés, sont également utilisés comme interjections en réponse à une situation (eh bien !, décidement !, mais !, quand même !) - un « avant » discursif, un segment ou un énoncé X à partir duquel notre mot discursif argumente. Ainsi l'élément sémantique P est donné par l'« avant » discursif X et Q est donné par Y. D'ailleurs apparaît ainsi dans la structure: X d'ailleurs Q.

                    Soient ces exemples:

(23) La cuisine était spacieuse et très bien tenue; c'était d'ailleurs la seule pièce bien tenue de la maison. Deux batteries de cuisine, en cuivre, y reluisaient comme des soleils (Montherlant, Les Célibataires).

                   (24) Un gobelet de ce vin-là contient probablement douze centilitres d'alcool pur, et je ne suis pas assez habitué à ce poison pour en supporter une dose dont l'injection sous-cutanée suffirait à tuer trois chiens de bonne taille. Voyez d'ailleurs dans quel état l'a mis cet homme ! (M.Pagnol, La Gloire de mon père).

                    L'élément Q, sur lequel porte d'ailleurs a toujours une valeur argumentative. C'est ce qui fait que d'ailleurs est impossible dans un contexte non argumentatif, lorsqu'on se contente, par exemple, d'inventorier certain nombre de faits. Par ailleurs et de plus, par contre, seraient tout à fait adéquats à la situation d'inventorier des faits.

                    L'argument Q est toujours co-orienté avec l'argument P. L'énoncé Y régi par d'ailleurs présente toujours un argument Q qui s'ajoute à un argument ou à un ensemble d'arguments antérieurs P. Q est un argument supplémentaire.

                    Il est pourtant à souligner que les éléments P et Q constituent deux jugements complets, séparables l'un de l'autre, indépendants sémantiquement l'un de l'autre. Cette indépendance sémantique de P et de Q doit, de plus, s'accompagner d'une indépendance logique. C'est que chacun des deux éléments doit pouvoir être refusé sans que l'autre soit pour autant invalidé.

                    Cela explique pourquoi on ne peut pas insérer d'ailleurs dans Y si Y ne fait qu'exprimer un présupposé de X (d'où l'effet bizarre, sinon anormal que produit d'ailleurs dans la relative de: * Pierre, qui d'ailleurs est marié, ne m'a pas présenté sa femme).

                    Qu'on considère aussi cet exemple:

                   (25) Oh ! pardon, madame ! Elle n'a d'ailleurs rien compris. Tout ce monde, hein, si tard, et malgré la pluie, qui n'a pas cessé depuis des jours ! Heureusement, il y a le genièvre, la seule lueur dans ces ténèbres. Sentez-vous la lumière dorée, cuivrée, qu'il met en vous ? J'aime marcher à travers la ville, le soir, dans la chaleur du genièvre (Il s'agit de la ville d'Amsterdam et de toute l'atmosphère hollandaise, n.n.) Je marche des nuits durant, je rêve, ou je me parle interminablement. Comme ce soir oui, et je crains de vous étourdir un peu, merci, vous êtes courtois. Mais c'est le trop-plein; dès que j'ouvre la bouche, les phrases coulent. Ce pays m'inspire, d' ailleurs. J'aime ce peuple, grouillant sur les trottoirs, coincé, dans un petit espace de maisons et d'eaux, cerné par des brumes, des terres froides, et la mer fumante comme une lessive. Je l'aime car il est double. Il est ici et il est ailleurs (A. Camus, La Chute).

                    Il faut souligner aussi l'idée que P est indépendant argumentativement de Q. Celui-ci apparaît comme constituant un argument à lui tout seul même si l'on ne tient pas compte de l'élément P qu'il accompagne, et inversement. Autrement dit, ce n'est pas la conjonction P + Q qui est donnée comme un argument mais chacun des deux termes pris isolément.

                    S'employant à illustrer l'idée de polyphonie, O. DUCROT (1980) précise brillamment le statut argumentatif de ce connecteur prime'.

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This book was first published by Editura Universitãţii din Bucureşti under
ISBN 973-575-248-4
Comments to: Mariana TUTESCU
Last update: February, 2005
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