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Mariana
TUTESCU, L'Argumentation
Introduction à l'étude du discours |
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7. Tu sais
Le connecteur argumentatif Tu sais doit être distingué du verbe factif savoir. Qu'on compare, à ce sujet, les énoncés suivants:
(52) Tu sais que je fumais; eh bien j'ai arrêté.
(53) J'ai arrêté de fumer; Tu sais, il y a tellement de cancers. Dans (52), le factif savoir présuppose la vérité de son complément; celui-ci est le plus souvent une complétive directe introduite par que.
Il n'en va pas de même de Tu sais, opérateur argumentatif, qui articule une proposition sur une autre, explicite ou implicitée par le discours.
(54) * J'ai arrêté de fumer; Tu sais qu'il y a tellement de cancers.
Le propre du connecteur argumentatif Tu sais est de faire appel à l'univers de croyance du locuteur comme à celui de son destinataire. On appelle 'univers de croyance' « l'ensemble indéfini des propositions que le locuteur, au moment où il s'exprime, tient pour vraies ou qu'il veut accréditer comme telles » (R. MARTIN, 1983: 36). « Connecteur de coopération » - selon le mot de J.-P. DAVOINE (1981) - , Tu sais / vous savez apparaît dans un échange verbal pour délimiter une unité conversationnelle et représente un marqueur de force illocutoire d'argumentation. Comme au moins, d'ailleurs, Tu sais nous invite à comprendre l'idée que tout acte illocutoire a la vertu de créer un monde imaginaire M, monde dans lequel la proposition que l'acte exprime est vérifiée. Dans ce monde imaginé par le locuteur il y a un nombre de croyances sans lesquelles l'énoncé ne serait ni complet ni vrai. Le destinataire doit faire sien ce monde, se l'assumer, coopérer avec le locuteur qui l'a émis et lui conférer partant le même sens.
L'acte illocutoire que ce connecteur introduit est un acte d'explication et de justification que le locuteur (énonciateur) ne tient pas à formuler explicitement pour des raisons de stratégie discursive, pour des raisons sociales et / ou psychologiques, pour des raisons de civilité, de gêne et de politesse.
Le test de l'impossibilité de paraphraser ce mot par le factif tu sais que + P est la preuve irréfutable de son caractère discursif, argumentatif, la preuve de son investissement actionnel. L'emploi de cet opérateur discursif infère à un nombre de croyances que tout auditeur est censé avoir au moment de la réception de cet élément. De cette manière, il entre dans le jeu coopératif et communicationnel de son locuteur.
Il existe trois types de Tu sais argumentatif (voir, à ce sujet, J.-P. DAVOINE, 1983). 7.1. Un Tu sais 'cognitif d'emphase', que l'on emploie pour attirer l'attention de quelqu'un et pour insister sur un point d'information. Le sens notionnel prédomine dans ce type; le mot introduit avec insistance ou emphase un posé. Ce Tu sais articule une séquence sur un mot que le locuteur estime insuffisant pour assurer la bonne compréhension du destinataire, cette compréhension étant nécessaire à la poursuite de la conversation ou de l'échange verbal.
(55) ... Là ! Une jolie chambre, n'est-ce pas ? J'ai vu des dames me la retenir deux mois à l'avance. Mais à présent, savez-vous, il n'y a pas grand monde ici (G. Darien, Le voleur).
(56) MARIUS : - Ça prouve que c'est un imbécile. Et puis, si tu comptes sur le magasin, son père n'est pas encore mort, Tu sais (M. Pagnol, Marius).
(57) MARIUS : - Je t'aime bien, Tu sais (M. Pagnol, Marius).
(58) FANNY : Oh! ne sois pas inquiet pour moi, ce ne sont pas les partis qui manquent...
MARIUS : - Panisse, c'était bien, Tu sais... Enfin, si tu le veux, tu peux encore le ratrapper (M. Pagnol, Ibid.).
7.2. Un deuxième type de Tu sais est l'opérateur d''identification'. Celui-ci s'emploie derrière certaines séquences qui doivent être perçues comme insuffisantes par le locuteur. L'énonciateur utilise alors Tu sais soit par auto-correction, soit du fait d'une réaction d'incompréhension du destinataire, que cette réaction soit verbale (question, grognement, etc.) ou non verbale (foncement de sourcils, modification dans ses gestes, etc.).
Soient ces exemples puisés à J.-P. DAVOINE (1981: 114):
(59) (Aurélien rencontre au bar américain « Luigi's » son amie Simone, l'entraîneuse, qui arbore une splendide robe neuve).
Il siffle d'admiration: « Tu es pleine aux as, alors ? Quelle robe, ma chère ! »
Elle est toute contente qu'il l'ait remarquée: « Fameux, hein ? Un modèle de grande maison... Je ne sais plus trop. C'est rue de Clichy, Tu sais, cette boîte où ils ont des modèles portés par les mannequins... Alors, moi, tu comprends, j'ai la taille qu'il faut (Aragon, Aurélien, cit. apud J.-P. DAVOINE). Peu après, dans le même texte, on retouve cette séquence où l'identification déficiente se trouve reprise à l'aide d'un Tu sais qui articule un complément d'identification:
(60) - Tu me payeras une aile de poulet... Oh, pas ici ! C'est cher, et pas meilleur... Non, à côté, à la patisserie, Tu sais (Aragon, Aurélien).
Ce Tu sais est un « connecteur de l'information complémentaire à la réaction d'intercompréhension de l'interlocuteur; le complément pouvant être une réponse à une réaction réelle (verbale ou non) ou prévue » (J.-P. DAVOINE, 1981: 115).
7.3. À l'intérieur d'une réplique, Tu sais marque des opérations de justification ou / et d'explication:
(61) - Viens-tu au cinéma ?
- Tu sais, ma mère est malade.
Cet opérateur de justification et / ou d'explication apparaît aussi dans l'exemple (53). L'acte implicite d'explication et de justification peut, grâce à Tu sais, reconstruire tout un réseau de motivations qui expliquent l'assertion.
(62) FANNY : - Tu sais, quand on joue aux cachettes, c'est toujours un peu pour embrasser les garçons (M. Pagnol, Marius).
(63) LE QUARTIER-MAÎTRE : - Pour moi, mademoiselle, ce n'est pas à lui que je pense... C'est à vous. Je ne crois pas que Marius puisse être un bon mari, parce qu'il a ça dans le sang, n'est-ce pas ?... évidemment, vous pouvez l'épouser et puis, ensuite, il naviguerait... Mais, vous savez, les femmes des navigateurs... (M. Pagnol, Ibid.).
L'auditeur / lecteur refaira facilement la continuation: ces femmes sont délaissées, seules.
7.4. À remarquer que l'équivalent roumain stii / stiti a le même statut.
Voici un exemple où la femme d'un avocat reçoit un visiteur alors qu'elle était en train de faire sa lessive; elle tend à son visiteur une main toute mouillée. En guise d'excuse, elle se justifie par ces paroles: (64) -Stiti, trebuie s` pun mîna si eu, sa fac totul, si spalatul rufelor, ca cu servitoarele din ziua de astazi... (Al. Ivasiuc, Pasarile).
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