B.
Les
modèles des logiciens: L. APOSTEL, G. H. von WRIGHT, J.-Bl.
GRIZE, G. VIGNAUX
1. La continuation de l’effort des pionniers de
l’argumentation dans la ligne de la réintégration
de l’aspect social de la pensée dans la logique
est surtout propre au logicien belge Léo APOSTEL.
1.1.
Léo APOSTEL est l’auteur d’un modèle interdisciplinaire
de l’argumentation basé sur l’idée que celle-ci
est une interaction linguistique de valeurs et de significations
provoquée par certaines tensions. La théorie des conflits
de BERLYNE est employée dans l’interprétation de l’information
psychologique. De cette façon, APOSTEL arrive à postuler
le concept d’implication rhétorique et celui d’incompatibilité
rhétorique, ce qui suggère la possibilité de
découvrir des classes d’arguments qui tendent expressément
à gommer les sources du conflit. Dans ce modèle complexe
et dynamique, la théorie des jeux (de VON NEUMANN et MORGENSTERN)
s’avère être fort utile, puisqu’elle pourra répondre
à des questions comme: « quels sont les schèmes argumentatifs
adéquats à tel jeu rhétorique ? », «
le jeu rhétorique est-il un jeu au second degré ? ».
Les acquis de la théorie psychologique de J. PIAGET, ceux de la
logique dialogique et opérationnelle (de P. LORENZEN) sont mis
à profit.
1.2.
C’est toujours au logicien belge Léo APOSTEL que nous devons
le mariage de la théorie de l’équilibre cognitif
avec l’argumentation. Léo APOSTEL part de l’idée
que toute argumentation vise la transformation des attitudes et des convictions.
Les schèmes de persuasion se ramènent ainsi à la
« présentation des prémisses qui créent des
systèmes déséquilibrés de convictions-attitudes
qui ne sont pas accompagnés de convictions ou attitudes exprimées
par les conclusions ». Les techniques argumentatives tâchent
de rétablir cet équilibre interpersonnel.
Visant
la création d’une théorie complexe de la coopération
argumentative où le psychologique [6],
le social, le logique et le rhétorique se rejoignent, L. APOSTEL
s’avère un digne continuateur des efforts de Ch. PERELMAN
et L. OLBRECHTS-TYTECA.
2.
Une étude complexe de l’argumentation devrait intégrer
certaines idées de la logique de l’action,
tout en se refusant à sa formalisation outrancière. Définie
déjà par ses initiateurs, comme « une action qui tend
toujours à modifier un état de choses préexistant
» (Ch. PERELMAN et L. OLBRECHTS-TYTECA, 1958: 72), l’argumentation
est fortement marquée par la logique de l’action.
Une
logique de l’action s’avère être un préalable
nécessaire de la logique des normes ou de la logique déontique.
Si
la logique formelle - dans sa forme classique - décrivait un état
statique du monde, la logique de l’action et les
logiques déontiques mettent au centre de leur démonstration
l’idée de changement. « Les actes
- écrit G. H. von WRIGHT, le créateur de la logique déontique,
dans son livre Norm and Action (trad. roumaine Editura Stiintifica
si Enciclopedica, Bucuresti, 1982) - se trouvent dans une connexion intime
avec les changements. Un état qui n’est pas présent
peut apparaître comme résultat de l’intervention de
l’homme sur le monde; au même titre, un état présent
peut être amené à disparaître. L’action
peut, en même temps, prolonger l’état de choses qui
autrement disparaîtrait ou supprimer des états qui, dans
le cas contraire, apparaîtraient.
Une
prémisse nécessaire d’une logique de l’action
est donc une logique du changement » (Prefata, Editura Stiintifica
si Enciclopedica 1982:7).
Schématiquement,
le conception de von WRIGHT est la suivante:
une
action s’exprime par une transformation T d’un état
de fait (par exemple ~ p = df « La fenêtre n’est pas
fermée ») en un autre état (p =df « La fenêtre
est fermée »), ce qu’il note:
~
p T p.
D’autre
part, on peut accomplir une action et on a d ( ~ pTp), ou on peut s’en
abstenir et on a f (~ pTp). Enfin, l’accomplissement ou l’abstention
peuvent être obligatoires ( O = ' obligatoire ')
O
d ( ~ p T p ) , O f ( ~ p T p )
ou
permis (P = ' permis ')
P
d ( ~ p t p ) , P f ( ~ p T p ) .
En
s’attachant à parfaire la logique des normes, G.H. von WRIGHT
étudia les rapports entre 'obligation' et 'permission', ce qui
l’amena formellement à construire une pluralité de
systèmes déontiques, correspondant à une gamme d’acceptions
des concepts de 'permission' et d’'obligation'. Ceci lui a permis
de remédier aux inadéquations des modèles logiques
antérieurs (PRIOR, ANDERSON) qui tentaient de réduire plus
ou moins la logique des normes à celle du nécessaire (voir,
à ce sujet, J.-Bl. GRIZE, 1973: 93 - 94). La logique de von WRIGHT
comme celle de G. KALINOWSKI (La logique des normes, Paris, P.U.F.,
1972) sont caractérisées par une nouvelle formalisation:
théorèmes, axiomes, raisonnements démonstratifs s’y
retrouvent. Cette formalisation des règles d’action ne va
pas sans difficultés pour le domaine du discours pratique; la logique
du langage s’en ressent profondément. C’est que le
langage a sa propre logique, ses propres règles, beaucoup plus
fuyantes et qu’on ne saurait formaliser et axiomatiser. Cette logique
est ce qu’on a nommé la logique naturelle. Celle-ci est irréductible
à la logique mathématique, mais compatible avec elle. En
logique naturelle, une même opération logique peut être
rendue par des formes discursives multiples.
3.
Voilà pourquoi l’une des directions des plus prometteuses
dans l’analyse de l’argumentation est celle de la logique
discursive, logique actionnelle propre aux structures langagières,
et dont les promoteurs sont les suisses Jean-Blaise GRIZE et Georges VIGNAUX.
Un ample projet de jalonner la logique du langage est réalisé
par G. VIGNAUX dans son livre L’Argumentation. Essai
d’une logique discusive (Droz, Genève - Paris, 1976)
[7].
3.1.
L’hypothèse du logicien suisse J.-Bl. GRIZE est que l’argumentation
ne procède ni au hasard, ni selon les caprices du sujet argumentant,
en d’autres termes qu’elle recèle un certain nombre
de stratégies du raisonnement marquées discursivement. La
logique propre du langage est constituée par ces stratégies
discursives. Il est peu contestable en tout cas que la logique
qui sert à argumenter n’est pas sans rapport à celle
des mathématiques.
Pour
J.-Bl. GRIZE, « argumenter, c’est chercher, par le discours,
à amener un auditeur ou un auditoire donné à une
certaine action. Il s’en suit qu’une argumentation est toujours
construite pour quelqu’un , au contraire d’une démonstration
qui est pour “n’importe qui”. Il s’agit donc d’un
processus dialogique, au moins virtuellement » (1981: 30).
Quant
à l’action visée, il faut la concevoir sur deux plans.
Si A est l’orateur et B l’auditeur, A se propose:
(a)
d’amener B à re-dire ce qu’il a dit;
(b)
de faire agir B en un certain sens ou, tout au moins, le préparer
à agir dans ce sens-là.
3.2.
Le discours schématise, il construit des actions. Le rapport entre
ces actions construites par le discours et la logique est défini
par le mathématicien F. GONSETH (1936: 155) en termes suivants:
-
l’objet primitif de la logique est constitué par les réalités
les plus immédiates et les plus communes du monde physique;
-
ses fins sont celles de l’action.
Comme
le souligne J.-Bl. GRIZE, « dire que la logique sert à l’action
entraîne trois conséquences d’importance. La première,
c’est de lui conférer le statut d’une connaissance,
connaissance de la coordination de certaines actions, puis de certaines
opérations [8].
La deuxième, c’est de ne pas la séparer d’une
intelligence qui s’en sert et pour laquelle elle est connaissance.
La trosième enfin, c’est d’accepter que, dans la mesure
où une action n’est jamais entreprise que dans l’espoir
d’une réussite, l’ouverture même de la logique
sera orientée par celui qui s’en sert vers une série
de fermetures, locales et progressives » (1971, no 7: 9). Ceci aboutit
à l’idée de cohérence discursive et textuelle.
J.-Bl.
GRIZE a donné le nom de 'logique - procès'
à cette forme de logique, la distinguant ainsi de la logique des
systèmes formels que l’auteur qualifie de 'logique
- système'.
4.
S’attachant à décrire le raisonnement
argumentatif, raisonnement propre à la vie sociale, G.
VIGNAUX (1976) envisage le discours comme système logique, plus
précisément comme système logique de relations successives.
Les
conditions de déploiement d’une argumentation seront différentes
selon que celle-ci est inscrite dans un univers de connaissance ou qu’elle
est orientée vers l’action. Dans ce dernier cas, interviendront
ce qu’on appelle des valeurs, « c’est-à-dire
de ces règles, de ces principes, voire de ces préjugés
dont la présence témoigne à la fois de l’idéologie
et des conditions socio-historiques de production » (G. VIGNAUX,
1976: 25).
Une
logique commune aux différents types d’argumentation sera
formée de ces stratégies qui témoignent de la logique
du langage.
4.1.
G. VIGNAUX analyse les opérations discursives du sujet: dans
le domaine lexical: les opérations de sélection,
de dénotation et de restriction;
dans le domaine syntaxique: les opérations
d’ordre, la succession des relations qui composent un texte; les
opérations logiques
qui coïncident avec les modes d’énonciation du sujet:
modalisations, déterminations, formes temporelles et aspectuelles,
etc. Il étudie ensuite les opérations logiques
du discours (inférences, raisonnements, déduction,
induction,anologie, opérations modales, explication, jugements
du type confirmatif ou preuves, opposition, démonstrations, etc.)
et les opérations rhétoriques (les stratégies
d’ordre). Toutes ces opérations sont déterminées
dans une large part, par le sujet argumentant ou énonciateur.
4.2.
Le concept fondamental de l’ouvrage de G. VIGNAUX est celui de théâtralité
[9]. Tenir un discours
devant quelqu’un, le faire pour intervenir sur son jugement et sur
ses attitudes, bref pour le persuader ou, tout au moins pour le convaincre,
c’est en effet lui proposer une représentation. Celle-ci
doit, comme au théâtre, le toucher, l’émouvoir.
«
L’argumentation est théâtralité
» (G. VIGNAUX, 1976: 71).
Le
dit est ainsi représentation, ayant une structure théâtrale,
dont les éléments sont:
-
Les Acteurs - sujets ou objets, les uns et les autres
pouvant être agissants ou agis. Les acteurs peuvent être aussi
des notions plus générales.
-
Les Procès - relations entre acteurs, relations
acteurs - situations, comportements, modes d’existence ou d’action.
-
Les Situations - définies par leurs origines,
leurs effets et l’impact de leurs modes d’existence, notamment
à partir des relations entre acteurs et procès qui les précisent
et dont elles permettent la détermination. C’est la catégorie
qui renferme donc: lieux spatio-temporels, contextes où naît
le rapport acteurs-procès, champs clos construits par le sujet
énonciateur.
-
Les Marques d’opérations - déterminations,
emphases, insistances, redites, associations acteurs + procès,
thématisations, qualifications, modalités diverses, etc.
G.
VIGNAUX a raison de concevoir le discours comme « toujours plus
que discours » (1976: 71). Le discours argumentatif est par excellence
théâtralité. Celui-ci doit ainsi toujours être
considéré comme « mise en scène » pour
autrui. Le texte sera ainsi formé de boucles qui se rapportent
à l’auditeur, aux circonstances extérieures (lieu,
temps, emphase) de sa production langagière. Des jeux discursifs,
des stratégies de persuasion marquent profondément la structure
du discours.
4.3.
La théâtralité discursive se caractérise aussi
par l’idée d’ordre: ordre de composition du discours,
l’ordre des questions à traiter, l’ordre des arguments
à développer.
De
près ou de loin, ces phénomènes se rapportent à
ce que l’ancienne rhétorique rangeait sous les notions d’exposition,
de disposition ou de méthode.
L’opération primordiale d’ordre traduit la liberté
du sujet énonciateur dans la composition de son
dire et donc la construction des représentations qu’il souhaite
imposer à l’auditoire.
L’opération
d’ordre est le lieu de stratégies précises dont l’existence
est fondée sur la relation sujet-auditoire.
Aussi
les nécessités de l’enchaînement discursif imposent-elles
que certains arguments précédent d’autres arguments.
Le discours lui-même peut être tout entier un argument constitué
par cet ordre. Les catégories argumentatives de la direction,
de la gradation et de l’amplification
manifestent ainsi la pertinence de l’ordre comme stratégie
du sujet. À cet égard, l’argument de la direction,
en particulier, répond au souci de ne pas livrer immédiatement
l’étendue du raisonnement. On morcèle l’intervalle
qui sépare les prémisses de la conclusion en chaînons
intermédiaires et en conclusions partielles, localisées,
conclusions dont on est sûr qu’elles ne provoqueront pas d’opposition
définitive. C’est, dans les traités classiques, le
cas de l’exorde insinuant, qui consiste à
présenter, à la place de ce qui peut heurter l’auditoire,
une autre proposition susceptible d’intéresser, d’être
acceptée et dont on montera ensuite le relation avec celle qu’il
s’agit de faire passer.
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