Mariana TUTESCU, L'Argumentation
Introduction à l'étude du discours

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3. L'EXPLICATION

 

          1. L'EXPLICATION est basée sur l'acte d'expliquer, ou de faire comprendre quelque chose à quelqu'un.

           Expliquer, c'est donner des raisons, c'est rendre compte d'un phénomène ou d'un fait.

           LITTRÉ définit l'explication comme « discours par lequel on expose quelque chose de manière à en donner l'intelligence et la raison ».

           Expliquer exige une prise de distance du locuteur, une sorte de décentration par rapport aux valeurs, un refus des investissements subjectifs. Dans le discours explicatif, « le locuteur se décentre, se fait témoin ou observateur. De plus, l'explication doit répondre à un problème spécifique, repérable dans la description qui est dominée par l'explicandum, ce qui présuppose que le fait décrit existe et qu'il est modalisé d'une certaine façon. L'explication doit encore fournir, dans l'explicans, des éléments qui sont hétérogènes par rapport à cette description. Enfin, l'aspect sous lequel le phénomène à expliquer est analysé par l'explication n'est pas indépendant des conditions dans lesquelles l'explication est donnée et de la finalité » - écrit Marie-Jeanne BOREL (1981: 25).

          2. Le discours explicatif contient deux démarches: expliciter et expliquer. La première est une démarche analytique, qui consiste à dégager - de mots et de choses - des constituants, des principes, des inférences, le discours construisant une notion. La seconde est une démarche synthétique, qui consiste à utiliser ce que la première a construit pour subsumer, déduire, mettre en relation, tirer ce qui est singulier d'un ordre intelligible (voir J.-L. GALAY, 1979: Philosophie et invention textuelle, Paris, Klincksieck, cit. ap. M.-J. BOREL, 1981: 26). Dans cette perspective, le discours explicatif est traversé par une dimension interactionnelle (il communique, il enseigne, il justifie) et par une dimension cognitive (il explicite - développe et interprète - et il explique).

          3. La norme établie par l'interaction propre à l'explication est une règle intériorisée de l'échange, délimitant les positions relatives des agents. Dans l'explication, cette règle postule que le sujet qui explique domine son partenaire, à savoir:

           (a) • il connaît ce dont il parle et il sait plus que l'autre;

           (b) • il est neutre par rapport à son objet dont il présente une représentation objective;

           (c) • le thème de son discours répond à une question qui intéresse l'autre.

           Conformément à ces critères, un discours explicatif est recevable. Mais fort souvent, l'explication peut être rejetée dans un discours polémique. Le refus polémique revêt - dans ce cas - un double statut: le discours reçu peut être contesté dans ce qu'il dit, dans sa valeur de vérité notamment, et on dira par exemple: « Ce n'est pas une bonne explication » ou bien il pourra être rejeté en disant: « Ce n'est pas une explication », le discours tenu n'étant pas le bon discours.

           Néanmoins il faut dire que l'essence de l'explication n'est pas polémique. L'argumentation, par contre, a souvent une haute vocation polémique. Pour être reçu, le discours explicatif doit se donner à repérer comme exempt d'éléments polémiques. L'explication est un discours conçu pour répondre à un « pourquoi ? » implicite du destinataire.

          4.1. Voici un premier exemple d'explication, marquée par les morphèmes discontinus si ... c'est que:

          (1) Si les restaurants sont envahis, c'est qu'ils simplifient pour beaucoup le problème du ravitaillement (A. Camus, La Peste).

           Ce texte, de forme si P, c'est que Q recèle, en outre, l'expression du rapport CAUSE - EFFET, l'énoncé P est l'EFFET, alors que l'énoncé Q représente sa CAUSE.

           Un deuxième et un troisième exemples fournissent des explications scientifiques de nature géologique: il s'agit d'abord de l'origine des tremblements de terre et des éruptions volcaniques:

          (2) La « croûte » se forme dans le fond des océans, se renouvelant sans cesse à partir des dorsales et s'enfonçant dans les fossés de subduction comme un tapis roulant. Là où s'opère la subduction, les roches sont sous tension, jusqu'à attendre parfois leur limite d'élasticité. Alors, il peut arriver qu'un morceau se détache brutalement, provoquant une onde de choc qui se traduit par des tremblements de terre et des éruptions volcaniques d'ampleur plus ou moins grande (Françoise Monier, « Mexico: la vie quand même », in L'EXPRESS, le 4 octobre 1985).

           Voici ensuite l'explication du terrible tremblement de terre qui a frappé Mexico le 19 septembre 1985:

          (3) Tout a débuté il y a deux cents millions d'années, lorsque le continent unique, la Pangée, a commencé à se détacher par plaques et que celles-ci ont dérivé à travers les océans. Là où la croûte qui forme le fond des mers s'enfonce sous le manteau, la tension sur les roches provoque les séismes les plus violents. Ici quatre plaques se rencontrent: la plaque américaine se déplace vers l'ouest et crée une mini-zone de subduction au contact de la plaque caraïbe; la plaque océanique des Cocos ainsi que celle de Nazca s'enfoncent dans le grand fossé de subduction qui borde le continent américain (même article, L'EXPRESS, le 4 octobre 1985).

          4.2. À remarquer que l'explication est un discours à la troisième personne, ayant pour objet une temporalité passée ou présente. « On n'explique pas ce qui adviendra (la prévision est certes liée à l'explication mais ne s'y réduit pas, à moins d'un coup de force verbal qui ligote l'interlocuteur » - écrit Marie-Jeanne BOREL (1981: 31).

          4.3. Le discours explicatif s'oriente plutôt vers la description des faits et des phénomènes. C'est un discours théorique. Dans ce type de discours, un phénomène singulier, l'objet à expliquer ('explicandum') est rapporté à un schéma, puis il est re-décrit en fonction de ce schéma. C'est le phénomène de 'l'ancrage de l'explication': savoir pourquoi un phénomène devait se produire ou une situation être ainsi, savoir comment un événement, une situation ont pu être possibles.

           La production de l'explication fait converger - selon M.-J. BOREL (1981) - deux démarches différentes:

           (a) • une démarche interprétative, suscitée par la question (implicite le plus souvent), et qui consiste dans la recherche d'une raison qui explique ('expliquant'). On passe ainsi de la singularité à la généralité. En même temps, on change de cadre de référence: l'expliquant est hétérogène par rapport à l'explicandum. Une opération de spécification s'y introduit;

           (b) • une démarche justificative, contenant des preuves factuelles ou déductives, dans laquelle l'explicandum devient conséquence de la raison donnée et par là expliquée. Si on répond P parce que Q à la question Pourquoi P ? quelque chose de l'ordre de la loi, un schéma nucléaire a joué, étayant la justification car de Q on tire P, qui peut n'être pas formulée. Un nombre de propositions logiques, théoriques, s'enchaînent pour en déduire l'origine d'un phénomène. L'explication a un caractère de nécessité. Ainsi d'un cas, apparemment singulier et isolé, on infère à une règle.

           Le discours didactique et le discours scientifique sont des aspects de l'explication. Le discours politique actualiserait la composante justificative de l'explication.

           Les connecteurs parce que, puisque et car marquent explicitement le type textuel explicatif.

 

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ISBN 973-575-248-4
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Last update: February, 2005
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