Mariana TUTESCU, L'Argumentation
Introduction à l'étude du discours

Page précédente l Sommaire l Auteur l Home l Page suivante

 

7. LA CONVERSATION ET LE DIALOGUE

 

          1. Le TYPE TEXTUEL CONVERSATIONNEL est l'objet de l'analyse conversationnelle, école suisse dont les porte-parole les plus importants sont Eddy ROULET, Jacques MOESCHLER, Antoine AUCHELIN (Le numéro 44, octobre - décembre 1981 de la revue Études de linguistique appliquée, numéro consacré à l'analyse de conversations authéntiques, dirigé par Eddy ROULET, inaugura une longue série de recherches sur le spécifique du texte conversationnel). Plusieurs actes illocutionnaires apparaissent dans ce type textuel / discursif. Il s'agit des actes érotatifs (questionner), les plus importants pour définir ce type textuel, mais aussi des actes satisfactifs (excuses, remerciements, etc.), des actes commissifs (promesses, annonces, menaces, etc.), des rétractifs et vocatifs.

           Ce type discursif est le premier acquis par l'enfant et manifesté dans ses fameux « pourquoi ? ». L'interview, le dialogue, le débat, les transactions, l'entretien et le face-à-face, sont les manifestations les plus courantes de ce type qui traverse d'ailleurs la plupart des discours réalisés.

           L'avènement de l'analyse conversationnelle fut déterminée par l'impossibilité de la théorie des actes de langage à dépasser la morphologie pragmatique qui lui est propre. L'absence d'une syntaxe pragmatique, à même d'expliquer la combinatoire des actes de langage, imposa la nécessité d'une théorie qui tienne compte, en même temps, de la composition des actes de langage et d'une théorie de l'interaction sociale dans la structure dialogale du discours. Or, sous l'influence d'ethnométhodologues comme E. GOFFMAN, l'étude du discours et des conversations authentiques connut de grands progrès.

           On sait que le dialogue est le type de discours construit par au moins deux énonciateurs qui occupent, successivement, le rôle de destinataire.

           Par opposition, le monologue est le type de discours construit par un ou plusieurs énonciateurs, à condition qu'aucun d'entre eux n'occupe la fonction de destinataire.

           Pour qu'il y ait dialogue, il faut donc que l'acte initial soit un acte dialogal. Dans cette interlocution qui crée la situation dialogale, l'énonciateur commence à esquisser des « actions répondantes ». L'énonciateur doit avoir donc une conduite verbale en mesure de confirmer, par les autres participants, le caractère dialogal de la situation. Cette tâche ne sera possible qu'à travers des actes de type dialogal.

          2.1. Les principales hypothèses de la pragmatique conversationnelle sont les suivantes:

          (i) Les constituants conversationnels décrivent ce que font les locuteurs (ou énonciateurs); à cet égard, à chaque intervention est associée une fonction illocutoire.

          (ii) L'interprétation pragmatique des constituants conversationnels est fonction des actes d'argumentation réalisés par les constituants internes aux interventions des locuteurs; ce rôle est assuré par leur fonction interactive. (iii) L'interprétation pragmatique des constituants conversationnels est fonction de leur complétude / vs / incomplétude, fait qui entraîne, respectivement, la clôture ou la poursuite du constituant en question.

          (iv) Enfin, l'interprétation d'un énoncé en conversation est fonction de sa place dans la structure conversationnelle: de là, les notions d'interventions initiatives / vs / réactives, d'acte directeur / vs / subordonné.

           Il en résulte que tout discours conversationnel est régi par des principes d'organisation hiérarchique et fonctionnelle.

          2.2. Le modèle hiérarchique de la structure du discours conversationnel est issu de l'hypothèse que tout acte illocutionnaire constitue une menace potentielle pour les faces positive (c'est-à-dire l'image publique) ou négative (c'est-à-dire l'indépendance) des interlocuteurs. Si un locuteur dit à son voisin, dans la salle d'attente du dentiste, Il fait vraiment chaud aujourd'hui, il crée du fait même une menace potentielle pour sa face positive, car son voisin peut l'ignorer ou le rabrouer, rejetant ainsi son droit à la parole, et une menace pour la face négative de son interlocuteur, puisqu'il empiète sur son territoire et le met dans la situation de réagir, positivement ou négativement, alors que cet interlocuteur s'en tenait à un comportement d'évitement.

           Comme GOFFMAN l'a démontré, l'interaction sociale est guidée principalement par le souci des participants de ne perdre la face.

           Or, le caractère virtuellement menaçant de tout acte dans l'interaction sociale détermine dans une large mesure une structure de la conversation à trois niveaux:

          • échange;

          • intervention;

          • acte de langage.

           L'échange est la plus petite unité dialogale composant l'interaction. Composé d'au moins deux contributions conversationnelles (ou tours de parole) de locuteurs différents, l'échange apparaît comme un constituant complexe. Un échange ne comprenant que deux tours de parole est un échange minimal. L'intervention est la plus grande unité monologale composant l'échange. Une intervention est composée, en principe, d'actes de langage, mais peut se réduire à un seul acte de langage. J. MOESCHLER (1985) distingue l'intervention complexe (composée de plus d'un acte de langage) de l'intervention simple.

           L'acte de langage est la plus petite unité monologale constituant l'intervention.

           Ces trois unités conversationnelles constituent une échelle de rang, c'est-à-dire elles entrent en relations hiérarchiques: l'échange est composé d'interventions, l'intervention d'actes de langage.

           Les unités conversationnelles entretiennent des relations fonctionnelles: ainsi, aux constituants de l'échange (c'est-à-dire aux interventions) sont assignées des fonctions illocutoires et aux constituants de l'intervention (c'est-à-dire aux actes) des fonctions interactives.

           N'importe quel constituant conversationnel peut être un constituant de l'intervention. Ainsi la récursivité apparaît comme la propriété fondamentale du discours conversationnel.

           L'intervention rompt l'équilibre interactionnel, marqué par le silence ou l'absence de communication. L'ensemble des interventions, de la rupture au rétablissement de l'équilibre, constitue un échange. E. ROULET (1981) distingue, avec GOFFMAN (1976), deux types fondamentaux d'échange:

          • (a) les échanges confirmatifs, qui visent simplement à entretenir ou à confirmer une relation établie et dont l'exemple le plus courant est l'échange de salutations:

          (1) A: - Bonjour, Pierre.

           B: - Bonjour, Marie.

          • (b) les échanges réparateurs, qui visent à neutraliser les effets potentiellement menaçants d'une intervention pour la face de l'interlocuteur. Ce type d'échange comprend généralement trois constituants, par exemple une intervention de requête, une intervention de l'interlocuteur visant à satisfaire cette requête et une nouvelle intervention du locuteur visant à évaluer la manière dont sa requête est satisfaite. Soit:

          (2) A: - Tu peux me passer le sel ? B: - Volontiers.

           C: - Merci.

           Une conversation se présente toujours comme un échange ou une succession d'échanges, constitués généralement de deux ou de trois interventions.

           L'idée d'échange réparateur est basée sur le principe de réparation d'une offense territoriale. L'activité réparatrice a pour fonction de rétablir l'équilibre interactionnel entre les participants de l'échange et « permet aux participants de poursuivre leur chemin, sinon avec la satisfaction de voir l'incident clos, du moins avec le droit d'agir comme s'il était clos et l'équilibre rituel restauré » (E. GOFFMAN, cit. apud J. MOESCHLER, 1985: 83).

           GOFFMAN définit la structure de l'échange réparateur en termes de cycles réparateurs. L'exemple (3) ci-dessous:

          (3) / A marche sur les pieds de B /

          A: - Excusez-moi !

          B: - Pas de quoi !

          ne fait intervenir qu'un cycle, alors que (4) contient deux cycles réparateurs et (5) un des constituants seulement du deuxième cycle:

          (4) A1: - Peux-tu me passer ton livre ? / RÉPARATION / premier

           B1: - Mais bien sûr. / SATISFACTION / cycle

           A2: - Merci beaucoup. / APPRÉCIATION / deuxième

           B2: - Pas de quoi. / MINIMISATION / cycle

          (5) A1: - Est-ce qu'il y aurait

           encore de l'eau minérale ? / RÉPARATION / premier

           B1: - Voilà. / SATISFACTION / cycle

           A2: - Merci. / APPRÉCIATION / deuxième

           cycle

           J. MOESCHLER formula l'hypothèse que la structure basique de l'échange réparateur est de type: RÉPARATION + SATISFACTION + APPRÉCIATION; il s'y agit donc d'un échange à trois termes.

           Il existe aussi des échanges enchâssés (E. GOFFMAN parle d'échanges parenthétiques). Soit l'exemple suivant:

          (6) A1: - Quelle heure est-il ?

           B1: - Vous n'avez pas de montre ? A2: - Non.

           B2: - Il est dix heures.

           A3: - Merci.

           La structure de cet échange enchâssé pourrait se représenter par le schéma suivant:

          où E1 est l'échange général et E2 l'échange enchâssé.

          2.3. Les constituants de l'échange sont en relation linéaire (c'est-à-dire non hiérarchique) entre eux.

           La structure de l'intervention, par contre, fait intervenir des constituants en rapport hiérarchique, ou, plus précisément un constituant directeur et un ou plusieurs constituants subordonnés.

           Le constituant directeur est l'acte de langage donnant le sens général de l'intervention, c'est-à-dire sa force illocutoire. L'acte directeur est le constituant non supprimable de l'intervention (voir, à ce sujet, E. ROULET, 1981).

           Les constituants subordonnés sont les actes de langage qui viennent appuyer, justifier, argumenter en faveur, etc. de l'acte directeur. En tant que tels ils peuvent être supprimés.

           Une intervention ne contient qu'un acte directeur (AD), mais elle peut contenir plus d'un (ou aucun) acte subordonné (AS).

           Soit ce texte authentique, puisé à A. CHAMBERLAIN et R. STEELE (1985: Guide pratique de la conversation. 100 actes de langage, 56 dialogues, Didier, Paris), dans lequel il sera aisé de découvrir le principe de composition de l'intervention (PCI):

          L'intervention peut être composée d'acte(s) de langage, d'intervention(s) et / ou d'échange(s).

          (7) Au magasin d'appareils photo BARBARA: Bonjour, j'ai laissé un film à développer la semaine dernière. Je crois que ça doit être prêt.

          L'EMPLOYÉ: Euh... normalement, oui. Mais il y a eu des retards à cause d'une grève au laboratoire. Euh... je vais quand même regarder. C'est à quel nom ?

          BARBARA: Gambert, Barbara. C'était des diapos.

          L'EMPLOYÉ: Voyons, Mmm... Voilà. Vous avez de la chance. Elles sont là.

          BARBARA: Merci.(Elle ouvre la boîte et commence à regarder les diapositives) Mais... celles-ci sont complètement ratées ! Regardez !

          L'EMPLOYÉ: Ah ! Ce sont les trois dernières. Vous avez dû ouvrir votre appareil avant d'enrouler la pellicule jusqu'au bout. La pellicule a été exposée.

          BARBARA: Mais non ! C'est pas possible! Je fais toujours très attention.

          L'EMPLOYÉ: Vous savez, ça peut arriver. Et peut-être que quelqu'un l'a ouvert en votre absence.

          BARBARA: Ah ! Voilà ! C'est sans doute mon petit frère ! Il va m'entendre si c'est lui !

           Dans (7), l'intervention contient un échange enchâssé; dans ce cas, l'échange a la fonction de constituant subordonné. Le constituant directeur initial de (7) est obligatoire, et il est formé des deux actes d'assertion: j'ai laissé un film à développer la semaine dernière, je crois que ça doit être prêt qui remplissent cette fonction.

          2.4. La structure fonctionnelle de la conversation repose, tout d'abord sur les deux types de fonctions assignables aux énoncés: les fonctions illocutoires et les fonctions interactives.

           Un constituant à fonction interactive n'a de sens qu'en rapport avec le constituant avec lequel il interagit, la suppression de ce rapport modifiant son sens.

          À l'aide des notions de fonction illocutoire et de fonction interactive, J. MOESCHLER établit le principe de composition fonctionnelle suivant (PCF):

          Les constituants de rang ÉCHANGE sont composés de constituants entretenant entre eux des fonctions illocutoires, alors que les constituants de rang INTERVENTION sont composés de constituants entretenant entre eux des fonctions interactives (J. MOESCHLER, 1985: 92).

           On observera le fonctionnement de ce principe dans le texte dialogué de sous (7).

           L'idée d'assigner aux constituants de l'échange conversationnel des fonctions illocutoires est liée à l'analyse de l'illocutoire en termes de droits et d'obligations.

          À ce sujet, l'école genevoise de l'analyse conversationnelle distingue deux types de fonctions illocutoires: les fonctions illocutoires initiatives et les fonctions illocutoires réactives.

           Les fonctions illocutoires initiatives sont assignées aux interventions imposant des droits et des obligations à l'interlocuteur. Parmi les fonctions illocutoires initiatives, on signalera les fonctions suivantes: la demande d'information, la demande de confirmation, la requête, l'offre, l'invitation, l'assertion, l'ordre. Ces actes créent des obligations de répondre, de confirmer, d'agir, d'accepter, d'évaluer, d'obéir. Ces fonctions initiatives sont assignées aux interventions directrices d'échange, mais aussi à toute intervention suivie d'une intervention du même échange.

           Les fonctions illocutoires réactives sont assignées aux interventions réactives par rapport aux interventions à fonctions illocutoires initiatives. Elles constituent la classe des « réponses » et témoignent du type de satisfaction aux obligations contractées par l'interprétation des fonctions initiatives. Elles se divisent - selon J. MOESCHLER (1985: 94 - 95) - en deux grands groupes: les fonctions illocutoires réactives positives (marquant l'accord de l'interlocuteur) et les fonctions illocutoires réactives négatives (marquant le désaccord de l'interlocuteur).

           On analysera ces deux types de fonctions illocutoires réactives dans le texte de sous (7).

          3. Tous ces constituants et principes de l'analyse conversationnelle ont conduit forcément à l'établissement d'un nombre de règles à même de définir la bonne formation du texte conversationnel et dialogué. C'est toujours J. MOESCHLER (1982: 137) qui établit ces conditions de satisfaction déterminant « l'appropriété cotextuelle d'un acte réactif B » par rapport à l'acte initial A. Ces trois règles ou conditions de bonne formation sont:

          (i) La condition thématique, qui impose à B d'avoir le même thème que l'acte initiatif A. Cette règle permet en outre de rendre compte des relations référentielles et anaphoriques entre énoncés.

          (ii) La condition de contenu propositionnel, qui spécifie que le contenu de B doit entretenir une relation sémantique précise (du type implication, antonymie, paraphrase, etc.) avec le contenu propositionnel de A.

          (iii) La condition illocutoire, qui indique quel type d'acte illocutoire est compatible avec l'acte initiatif pour constituer une séquence bien formée du point de vue pragmatique (voir J. MOESCHLER, 1982: 137 - 140).

           Nous proposons au lecteur d'analyser ces règles de bonne formation dans le fonctionnement du dialogue suivant:

          (8) Excès de vitesse

          A1 Mme DARD: Qu'est-ce qu'il y a ?

          B1 LE MOTARD: Vous rouliez à 140, Madame. La limite est à 110 à l'heure.

          A2 Mme DARD: Comment ?! Je faisais du 140 !? Mais ce n'est pas possible !

          B2 LE MOTARD: Si, Madame. C'est même certain. On vous a contrôlée au radar. Vos papiers, s'il vous plaît.

          A3 Mme DARD: Voilà... Le radar, vous dites ? Ah, maintenant je comprends ! Il doit y avoir une erreur. Tout le monde sait qu'on peut jamais se fier au radar !

          B3 LE MOTARD: Erreur ou non, ça vous coûtera tout de même 300 francs d'amende. Voilà la contravention. Au revoir, Madame.

          A4 Mme DARD: Mais, c'est inadmissible ! (À elle même) Quel imbécile ! Il ne voulait même pas discuter. Décidément, on n'est plus libre dans ce pays aujourd'hui ! (A. Chamberlain et R. Steele, op. cit.)

Page précédente l Sommaire l Auteur l Home l Page suivante

© Universitatea din Bucuresti 2003. All rights reserved.
No part of this text may be reproduced in any form without written permission of the University of Bucharest, except for short quotations with the indication of the website address and the web page.
This book was first published by Editura Universitãţii din Bucureşti under
ISBN 973-575-248-4
Comments to: Mariana TUTESCU
Last update: February, 2005
Web design&Text editor: Monica CIUCIU