Mariana TUTESCU, L'Argumentation
Introduction à l'étude du discours

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8. LE DISCOURS FIGURATIF

           1. Le TYPE TEXTUEL FIGURATIF, POÉTIQUE ou RHÉTORIQUE englobant, selon J.-M. ADAM (1985) le poème, la prose poétique, la chanson, mais aussi le proverbe, le dicton, la locution, le slogan, le graffiti et toute pratique du titre, repose sur un acte figuratif. Ce type de texte est - pour nous - de nature connotative.

           Soit ce proverbe:

          (1) Qui va à la chasse perd sa place,

          ce dicton:

          (2) Les poireaux sont les asperges du pauvre,

          ces locutions:

          (3) Garder une poire pour la soif = économiser pour des besoins à venir, se réserver un moyen d'action;

          (4) la poire est mûre = l'occasion est bonne;

          (5) entre la poire et le fromage = à la fin du repas, quand les propos deviennent moins sérieux,

          et ce fragment de texte littéraire puisé à Michel TOURNIER:

          (6) L'autre semaine, j'ai repéré sur le dessus d'une poubelle une paire de brodequins crevés, déchirés, brûlés par la sueur, humiliés de surcroît parce qu'avant de les jeter on avait récupéré leurs lacets, et ils bâillaient en tirant la languette et en écarquillant leurs œillets vides. Mes mains les ont cueillis avec amitié, mes pouces cornés ont fait ployer les semelles - caresse rude mais affectueuses - , mes doigts se sont enfoncés dans l'intimité de l'empeigne. Ils semblaient revivre, les pauvres croquenots, sous un toucher aussi compréhensif, et ce n'est pas sans un pincement au cœur que je les ai replacés sur le tas d'immondices (Michel Tournier, Le Roi des Aulnes).

          2. Dans le texte rhétorique, l'acte figuratif se substitue à l'acte littéral. La signification des textes rhétoriques est une signification indirecte, figurative, basée sur des stratégies discursives d'analogie et surtout sur la métaphorisation comme acte indirect.

           Le texte figuratif est le reflet de la fonction poétique du langage, telle que la définit R. JAKOBSON: projection du principe d'équivalence de l'axe paradigmatique sur l'axe syntagmatique. Dans le processus de conciliation de l'énonciation avec les maximes conversationnelles, le rôle fondamental revient à la maxime de la pertinence. Ce n'est que l'énonciation figurative qui est pertinente pour l'état de la conversation, son pendant littéral ne le sera pas. « Être pertinent, c'est amener l'auditeur à enrichir ou à modifier ses connaissances et ses conceptions » (D. WILSON et D. SPERBER, 1979: 90).

           Cet enrichissement ou cette modification se fait en prenant en charge le savoir encyclopédique partagé, ainsi que les conséquences pragmatiques de l'énoncé, c'est-à-dire les implications qui découlent de l'énoncé et du savoir partagé.

          3. Le texte rhétorique crée un monde et un sens possibles par la suppression de l'univers référentiel normal, littéral et la cristallisation d'un autre réseau de référence, d'une « illusion référentielle » - selon le mot de M. RIFFATERRE (1982). La référentialité de ce texte est dans le lecteur / destinataire, dans le processus de 'signifiance'. Celle-ci résulte d'un conflit avec la référentialité apparente, d'un syncrétisme entre l'expression et le contenu du texte. L'utilisation des moyens figuratifs et rhétoriques entraîne un réglage du texte par les formes (morpho-syntaxiques, lexicales, métriques, rythmiques, etc.), un jeu des parallélismes (syntaxiques, sémantiques, métriques, graphiques, phoniques) qui peuvent aller jusqu'à mettre en cause l'ordre syntaxique de la langue. « D'un point de vue cognitif, une tabularité et un bouclage du texte (facteur de l'impression d'autotélicité) remplacent le temps linéaire par un temps cyclique. Le texte rhétorique dilate la contenance de la mémoire à court terme et la spatialité de l'inscription joue souvent aussi un rôle essentiel » (J.-M. ADAM, 1985: 43).

          4. Le code poétique est un « défi exceptionnel » à la réalité langagière, un discours double qui articule le plan de l'expression avec celui du contenu. Un isomorphisme de ces deux plans définirait le discours poétique, basé sur son autoréférentialité et la création d'une tension communicative doublée d'une pertinence argumentative.

           Le discours poétique (figuratif) est centré sur le message; il représente en outre une certaine manière de voir le monde.

           Voici un exemple significatif:

           Le dictionnaire LE PETIT ROBERT définit le cageot comme: « l'emballage à claire-voie, en bois, en osier, servant au transport des denrées alimentaires périssables: cageot de laitues, de fruits ». Le mot est synonyme de clayette.

           Francis PONGE décrit cet objet en en faisant le thème d'un discours figuratif ou poétique que nous reproduirons ci-dessous:

          (7) Le cageot

          À mi-chemin de la cage au cachot la langue française a cageot, simple caissette à claire-voie vouée au transport de ces fruits qui de la moindre suffocation font à coup sûr une maladie.

           Agencé de façon qu'au terme de son usage il puisse être brisé sans effort, il ne sert pas deux fois. Ainsi dure-t-il moins encore que les denrées fondantes ou nuageuses qu'il enferme.

          À tous les coins de rues qui aboutissent aux halles, il luit alors de l'éclat sans vanité du bois blanc. Tout neuf encore, et encore légèrement ahuri d'être dans une pose maladroite à la voirie jeté sans retour, cet objet en somme des plus sympathiques, sur le sort duquel il convient toutefois de ne s'appesantir longuement.

           Voir aussi la manière dont Marguerite YOURCENAR présente les confessions du personnage Hadrien, hanté par la vieillesse et la mort et son renoncement à tout ce qui avait constitué passe-temps favoris:

          (8) Comme le voyageur qui navigue entre les îles de l'Archipel voit la buée lumineuse se lever vers le soir, et découvre peu à peu la ligne du rivage, je commence à apercevoir le profil de ma mort.

          Déjà, certaines portions de ma vie ressemblent aux salles dégarnies d'un palais trop vaste, qu'un propriétaire appauvri renonce à occuper tout entier. Je ne chasse plus [...]. Le renoncement au cheval est un sacrifice plus pénible encore: un fauve n'est qu'un adversaire, mais un cheval était un ami. Si on m'avait laissé le choix de la condition, j'eusse opté pour celle de Centaure [...]. Il en va de même de la nage: j'y ai renoncé, mais je participe encore aux délices du nageur caressé par l'eau. Courir, même sur le plus bref des parcours, me serait aujourd'hui aussi impossible qu'à une lourde statue, un César de pierre, mais je me souviens de mes courses d'enfant sur les collines sèches de l'Espagne [...]. Ainsi, de chaque art pratiqué en son temps, je tire une connaissance qui me dédommage en partie des plaisirs perdus (M. Yourcenar, Mémoires d'Hadrien).

 

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ISBN 973-575-248-4
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Last update: February, 2005
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