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Mariana
TUTESCU, L'Argumentation
Introduction à l'étude du discours |
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L'ARGUMENTATIF, discours prototypique ou « vivier » de tous les types textuels
1. Il n'y a guère de discours réels qui n'actualisent, en même temps, plusieurs types textuels. Tout discours est polytypologique. La typologie des textes / discours que nous venons de présenter doit être comprise - comme dans le cas des fonctions du langage établies par R. JAKOBSON - dans le sens d'une dominante textuelle dans un type de production langagière. Le discours est - comme le texte - hétérogène. Il faut voir dans cette hétérogénéité textuelle un aspect du pluri-codage de tout discours. « Tout texte, quelle que soit la volonté qu'il traduit d'être homogène dans sa structure, relève en fait de la causalité de l'hétérogène ou [...] du bricolage » - écrit F. FRANÇOIS (cit. ap. J.-M. ADAM, 1985: 43). Une tentative typologique n'a de sens qu'à la condition de ne pas écraser la complexité propre à tout discours.
2. L'hypothèse que nous défendrons dans ce chapitre est la suivante: le discours argumentatif est le « vivier » où germent et se développent tous les autres discours: informatif, narratif, explicatif, descriptif, dialogué, injonctif, figuratif. L'argumentatif est donc un discours prototypique, sous-jacent dans une typologie discursivo-textuelle. Cette hypothèse est soutenable grâce aux mécanismes et phénomènes discursifs, lisez argumentatifs, que nous avons étudiés dans la première section du livre. Choix des arguments et schèmes argumentatifs, emploi des stratégies discursives, connecteurs et opérateurs argumentatifs, logique syntaxique et sémantique interne au discours, tout conduit vers la conclusion qu'il y a une dominante argumentative dans tout texte / discours. D'autre part, il y a une loi fondamentale de tout discours: la loi de la non-contradiction argumentative. Genre discursif sur-ordonné par rapport aux autres, le type discursif ARGUMENTATIF est sous-jacent à tous les types discursifs. On le retrouve dans le narratif, dans le descriptif, dans l'injonctif, dans l'explication, dans le type rhétorique (lisez poétique), dans le texte conversationnel, dans l'informatif, etc. Le type argumentatif assure un réglage du texte, branche le discours sur une certaine stratégie discursive à même de lui fournir la pertinence et d'emporter l'adhésion des interlocuteurs / auditeurs.
3. Voici, à titre d'exemple, ce texte publicitaire pour l'achat et l'emploi des produits RUBSON, produits contre l'humidité. À remarquer le rôle des arguments de l'exemple dans la structuration de ce texte à dominante argumentative.
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RUBSON L'humidité vaincue (FIGARO MAGAZINE du 14 au 20 septembre 1985)
Dans le micro-texte (B), dont le titre est basé sur l'interrogation Une gouttière qui fuit ? on remarque facilement le mariage de l'argumentation avec le récit; entre la proposition elliptique Un simple coup de pinceau et la proposition qui la suit chrono-logiquement Et Rubson [...] forme en séchant un revêtement de caoutchouc imperméable, il s'établit un raisonnement conditionnel, basé sur une condition suffisante et un syllogisme (il suffit de donner un simple coup de pinceau pour que Rubson forme un revêtement de caoutchouc imperméable). Dans (C), dont le titre rhétorique a une valeur injonctive, on retrouve un discours descriptif; dans (D), la description se joint à l'explication et au narratif pour argumenter en faveur des qualités du produit. Quant au récit (E), qui part d'un constat et pose une question érothétique, l'informatif y est suivi d'instructions injonctives. Sa valeur argumentative est hautement pertinente.
4. L'impact de l'argumentation sur le texte conversationnel nous révèle le centrage sur autrui de ce type de discours.
4.1. Il n'est pour s'en convaincre que d'étudier les dix-sept réponses différentes données par des passantes à la question: « Madame, est-ce que vous travaillez ? Et pourquoi travaillez-vous?», fournies par un enregistrement réalisé à Paris, boulevard du Montparnasse, entre 12 heures et 12 heures 20. Chacune de ces répliques forme une argumentation quotidienne. (2) (I) - Si je travaille ? Bien sûr ! Mon mari ne gagne pas assez ! (II) - Oui, je travaille. - Pourquoi ? Mais parce que, pour une femme, c'est la liberté. (III) - Non. Mon mari gagne suffisamment bien sa vie. (IV) - Non, pas en ce moment: j'ai des enfants trop jeunes. (V) - Non, mais j'y songe. (VI) - Oui, figurez-vous, je suis assez riche pour me le permettre. (VII) - Bien sûr ! Je suis divorcée, j'ai un enfant... Alors, vous savez... (VIII) - Je voudrais bien, mais sans qualification ce n'est pas facile à trouver. (IX) - Et vous ? (X) - À mi-temps. Mais il n'y a pas longtemps que j'ai trouvé quelque chose: huit jours. Alors, vous comprenez, j'y tiens, à ce travail. Excusez-moi, je file... (XI) - Non. Mon mari ne veut pas, mais j'y parviendrai bien un jour. (XII) - Oui, Monsieur, je travaille, depuis quarante ans, et dans la même maison. (XIII) - Je ne fais que ça de 7 heures du matin à 11 heures du soir: je suis mère de famille, Monsieur. (XIV) - Et comment ! Mais pour ce que je gagne... (XV) - Travailler ? Pas vraiment... Mais je m'occupe. (XVI) - Oui. Nous avons un commerce, je suis bien obligée d'aider mon mari. (XVII) - Non. Je suis étudiante.
(INTERLIGNES, 250, Modes et niveaux de vie. Le travail de la femme, Didier, Cours Crédif, Paris, 1976).
Les interventions réactives de sous (I) à (V) et de sous (VII), (VIII), (X), de sous (XI) à (XVI) sont des réponses préférées ou non marquées, tandis que celles de sous (VI), (IX), (XVII) sont des réponses non-préférées ou marquées. Ces dernières sont les plus implicites et, par conséquent, les plus pertinentes argumentativement. L'intervention réactive de sous (VI) met à profit le caractère vague du prédicat riche, dont les sens sont les suivants: (i) « qui a de la fortune et surtout de l'argent en abondance »; (ii) « qui possède beaucoup de choses utiles ou agréables » et (iii) « / à propos d'une personne / qui est énergique, a des disponibilités ou possibilités ». La réplique de sous (VI) relègue dans un monde contrefactuel la proposition celui qui travaille n'est pas riche et actualise l'inférence implicite « le travail est signe d'énergie, de disponibilité comportementale », pour arriver à résoudre l'apparente contradiction engendrée par l'occurrence du prédicat vague riche. Dans le non-dit de l'intervention réactive de sous (XVII) il y aurait aussi une apparente contradiction. À sa base se trouve la configuration enthymémique nommé le modus tollens. Ce syllogisme, propre à l'univers de croyance de l'énonciateur de (XVII) est le suivant: Celui qui travaille (P) est rémunéré (Q) L'étudiant n'est pas rémunéré Donc, l'étudiant ne travaille pas.
Soit en formule logique:
( (P (Voir, à ce sujet, M. TU|ESCU, 1994: 389).
Le centrage du discours argumentatif sur autrui, son destinataire, laisse des traces irréfutables dans le message linguistique. Chacune de ces dix-sept répliques renfeme toute une psychologie, une sociologie, une mentalité du sujet répondant. Ainsi, par exemple, dans le propos de la FEMME (VI) on retrouve, de par son ironie, une réponse paradoxale, apparemment contradictoire. Au fond, cette contradiction est résorbée par le discours. La réplique de la FEMME (IX) - Et vous ? peut se paraphraser par: Mêlez-vous de ce que vous regarde, je n'ai pas de temps à perdre; Vous ne travaillez pas; Ce que vous faites n'est pas du travail, ce n'est pas une chose sérieuse. Cette intervention recèle une forte polémicité. On peut dégager de la réplique de la FEMME (XIII) les indices d'un débat polémique: le rôle de mère de famille constitue-t-il vraiment un travail ? Le statut social des FEMMES (XII), (XIV), (XV) et (XVI) peut être aisement précisé. Pour comprendre (XV), il faut savoir le sens lexical contextuel de s'occuper = « s'adonner à de petits travaux sans rémunération fixe ». La psychologie de la FEMME (XVII): - Non, je suis étudiante est déterminée par la composante encyclopédique: les études ne constituent pas un travail pour elle, parce que non rémunérées.
4.2. Le rôle de l'argumentation dans l'échange est - pour J. MOESCHLER (1985) - rattaché à la contrainte conventionnelle fondamentale de poser l'alternative clore / poursuivre. « Cette double contrainte, de nature structurelle, a pour origine l'hypothèse qu'une des tâches majeures assignées aux participants d'une interaction est de trouver un mode de clôture approprié » (J. MOESCHLER, 1985: 152). On vérifiera cette hypothèse par l'exemple (1) commenté ci-dessus. Le rôle de l'argumentation étant de gérér la complétude de l'interaction, J. MOESCHLER (1985) précise que ce rôle se résume à deux tâches: (i) l'argumentation agit comme foncteur de clôture (phénomène démontré par notre exemple (1)) et (ii) l'argumentation agit comme foncteur d'expansion. Il faut préciser que cette expansion peut se réaliser de trois manières: par le thème, par la relance du dialogue ou par la contradiction que celui-ci engendre. Il y aura donc une expansion thématique, une expansion par relance et une expansion par contradiction. Nous demanderions au lecteur d'observer le fonctionnement de ces trois types d'expansion argumentative dans le texte suivant: (3) Mme SMITH: Mrs. Parker connaît un épicier bulgare [...] qui vient d'arriver de Constantinople. C'est un grand spécialiste en yaourt [...]. J'irai demain lui acheter une grande marmite de yaourt bulgare folklorique. On n'a pas souvent des choses pareilles ici, dans les environs de Londres. M. SMITH: continuant la lecture, fait claquer sa langue. Mme SMITH: Le yaourt est excellent pour l'estomac, les reins, l'appendicite et l'apothéose. C'est ce que m'a dit le docteur Mackenzie-King qui soigne les enfants de nos voisins, les Johns. C'est un bon médecin. On peut avoir confiance en lui. Il ne recommande jamais d'autres médicaments que ceux dont il a fait l'expérience sur lui-même. Avant de faire opérer Parker, c'est lui d'abord qui s'est fait opérer du foie, sans être aucunement malade. M. SMITH: Mais alors comment se fait-il que le docteur s'en soit tiré et que Parker en soit mort ? Mme SMITH: Parce que l'opération a réussi chez le docteur et n'a pas réussi chez Parker. M. SMITH: Alors Mackenzie n'est pas un bon docteur. L'opération aurait dû réussir chez tous les deux ou alors tous les deux auraient dû succomber. Mme SMITH: Pourquoi ? M. SMITH: Un médecin consciencieux doit mourir avec le malade s'ils ne peuvent pas guérir ensemble. Le commandant d'un bateau périt avec le bateau, dans les vagues. Il ne lui survit pas. Mme SMITH: On ne peut comparer un malade à un bateau. M. SMITH: Pourquoi pas ? Le bateau a aussi ses maladies; d'ailleurs ton docteur est aussi sain qu'un vaisseau; voilà pourquoi encore il devait périr en même temps que le malade comme le docteur et son bateau. Mme SMITH: Ah ! Je n'y avais pas pensé... C'est peut-être juste... et alors, quelle conclusion en tires-tu ? M. SMITH: C'est que tous les docteurs ne sont que des charlatans. Et tous les malades aussi. Seule la marine est honnête en Angleterre. Mme SMITH: Mais pas les marins. M. SMITH: Naturellement (Eugène Ionesco, La Cantatrice chauve).
5. Le discours scientifique explicatif est basé sur l'argumentation. Le raisonnement scientifique, fait de constats, d'explications, d'hypothèses, d'axiomes, de théorèmes, d'inférences conclusives, est de nature argumentative. La neutralité de l'énonciateur et la tendance à l'objectivité du discours explicatif scientifique se marient au raisonnement argumentatif. Nous nous permettons de donner un exemple: l'explication des difficultés entraînées par le démantèlement du surgénérateur Superphénix, « dinosaure incapable de s'adapter à son époque » et qui n'a plus sa place dans le contexte énergétique actuel. (4) Un démantèlement sur trente ans Incroyable mais vrai: les concepteurs de Superphénix croyaient tellement en l'avenir de leur beau bébé qu'ils n'avaient prévu aucun mode d'emploi pour le démantèlement ! Celui-ci, il est vrai, n'était pas attendu avant trente ou quarante ans... Par conséquent, la Direction de la sûreté nucléaire devra commencer par établir les impératifs techniques, ce qui devrait prendre au moins deux ans. La logique veut qu'on commence par le déchargement du cur. Temps estimé: entre un et deux ans. Ce combustible irradié sera stocké en piscine sur place entre trois et cinq ans afin de perdre une bonne part de sa radioactivité. Ensuite, il sera envoyé à la Hague. On passerait alors à la phase la plus délicate: la vidange des 4700 tonnes de sodium, dont 1200 d'irradié, puis sa transformation en soude. Ce métal étant inflammable à l'air libre et explosif au contact de l'eau, on imagine la difficulté. Cette opération pourrait prendre de deux à trois ans. Enfin, seulement, le démantèlement des structures lourdes, tels la cuve et les générateurs de vapeur, sera envisageable. Mais avant, il faudra patienter plusieurs décennies pour que la radioactivité diminue suffisamment. À moins de confier la tâche à des robots qui restent à inventer. En tout état de cause, plusieurs décennies et au moins 10 miliards de francs seront nécessaires au démantèlement de Superphénix (Frédéric Lewino, LE POINT, numéro 1325, février 1998). Ce texte fait suite à un autre, beaucoup plus long, intitulé Pourquoi Superphénix s'arrête dont la portée argumentative est liée à une explication historique et scientifique de l'apparition et de la déchéance du surgénérateur français (voir ledit article dans LE POINT, 1325, 7 février 1998).
6. Les formes du discours argumentatif sont donc multiples. On admettra - avec G. VIGNAUX (1976) - qu'il existe toute une série de formes argumentatives, comprises entre la démonstration du scientifique et le discours du vendeur ou de l'avocat. On reconnaîtra ainsi qu'une typologie est envisageable à condition de distinguer entre la nature du raisonnement employé et la finalité d'une argumentation. La rhétorique classique offrait un paradigme des genres argumentatifs, en distinguant trois types de discours: - le délibératif , où il s'agit de persuader ou de conseiller; - le judiciaire, où il s'agit d'accuser ou de défendre; - le démonstratif, où il est question de louer ou de blâmer.
6.1. H. PORTINE (1983) envisage trois types d'argumentations: (a) Les argumentations spécifiques, ou scientifiques, celles qu'on retrouve en sociologie, en linguistique, en physique, en mathématiques, en chimie, en géologie, en biologie, donc dans toute science et qu'on emploie soit pour établir (ou tenter d'établir) un point, soit pour encadrer un raisonnement (en assurer le point de départ et la légitimité); à signaler, à ce sujet, que le numéro 42, juin, 1976 de Langages a pour thème: argumentation et discours scientifique. On y lira avec profit des articles sur la forme précise que revêt le discours argumentatif en biologie, en philosophie des sciences, en linguistique, en droit. (b) Les argumentations pratiques, celles qu'on emploie dans un groupe institué où l'on doit décider de l'action. Ces raisonnements seraient propres au droit, à la philosophie, à la politique, à la décision sociale. (c) Les argumentations quotidiennes traversent à chaque instant la vie de tous les jours. C'est que dans le vie courante, on ne peut 'exister' qu'en se situant par rapport aux autres individus et aux groupes sociaux, dont on fait ou non partie (quartier, associations, couches sociales, etc.). Cela peut aller de la fréquentation des commerçants du quartier aux rapports extra-professionnels avec les collègues.
6.2. Ajoutons à ces trois formes argumentatives l'argumentation en littérature et dans le discours figuratif. La littérature est traversée par toutes les formes de l'argumentation, du raisonnement logique, de nature déductive et / ou inductive, aux argumentations pratique et quotidienne en passant par l'argumentation poétique, figurative, connotative.
6.2.1. Le texte littéraire est le bouillon de culture de toutes les formes de l'argumentation. Par « argumentologie », Gilles DECLERCQ (1992) comprend l'étude des structures argumentatives dans le texte littéraire. L'argumentologie serait une méthode d'analyse textuelle qui, concurremment à d'autres méthodes (structuralisme, analyse actantielle, narratologie, etc.) contribue à l'interprétation des textes littéraires. C'est que le texte littéraire est, en tant que document authéntique et discours quotidien, le domaine privilégié où s'exercent les mécanismes de l'argumentation. Ce fait s'explique par les traits mêmes du texte littéraire. Issu d'un discours institutionnalisé, largement diffusé, le texte littéraire est auto-référentiel, il construit son propre contexte. « Et si sa compréhension globale présuppose un cadre historique, les circonstances biographiques de son écriture ne résument jamais sa signification. L'uvre littéraire a sa propre vie. Cette autonomie de signification du texte littéraire lui confère des vertus pédagogiques exemplaires: coupé du circonstanciel et de l'anecdotique, le texte donne valeur de modèle à la représentation du réel qu'il propose, et notamment aux activités d'argumentation qui s'y reflètent. Dans cette perspective, l'étude de la littérature est un apprentissage par l'exemple des mécanismes argumentatifs. L'étude de l'argumentation n'est plus alors une méthode d'analyse littéraire, mais une initiation par la littérature à une technique d'action discursive » (Gilles DECLERCQ, 1992: 169 - 170). L'étude des vertus argumentatives du texte littéraire mettra ainsi en valeur la double fonction de celui-ci: (i) une fonction esthétique et théorique de document épistémologique, permettant de construire un modèle d'analyse rigoureux et explicatif; (ii) une fonction sociale et interactive, à finalité pratique, à même de mettre en place une pédagogie active, qui puisse préparer les esprits à la compréhension et à l'exercice des stratégies argumentatives régissant les relations humaines dans un univers social en médiatisation croissante. Ajoutons à cette double fonction du texte littéraire le fait qu'il existe des genres littéraires dont la forme, c'est-à-dire la structure, est essentiellement argumentative. Nous pensons à la fable, à la maxime, au proverbe dramatique, au portrait du type « Caractère » de LA BRUYÈRE, au sermon ou oraison tel qu'il(elle) fut conçu(e) par BOSSUET. Le sermon au temps de BOSSUET (en l'occurrence les prédications de carêmes et d'avents) est une structure rigide, immuable, rigoureusement enseignée, reposant sur l'articulation du discours en deux ou trois points annoncés à l'avance au moyen d'un double exorde.
6.2.2. Nous nous permettrons de donner un premier exemple de visée argumentologique dans un texte littéraire: un fragment essentiel du roman de Michel TOURNIER - Vendredi ou les limbes du Pacifique. Il s'agit du fragment de la grotte qui constitue une délibération romanesque. Ce fragment, analysé par G. DECLERCQ (1992: 197 - 195), constitue un bel exemple de rapport entre argumentation et introspection. On sait que le log-book de Robinson, écho des débats intérieurs du célèbre naufragé est un exemple singulier de DISCOURS DÉLIBÉRATIF au sein d'un récit; ce journal intime est un théâtre oratoire où se décide le destin du héros et l'évolution du récit, preuve de l'interaction de l'argumentation et du récit. Dans ce texte, Robinson entreprend d'évaluer son rapport à la grotte de l'île de Speranza dans laquelle il s'est enfoui des jours durant, en quête de « quelque repli caché répondant à quelques-unes des questions qu'il se posait » (pp. 102). « Cet examen de conscience s'effectue en deux débats rigoureusement conduits, introspection où l'orateur est son propre auditoire. Chaque débat correspond à un genre oratoire distinct: (1) le premier, d'ordre JUDICIAIRE, s'interroge sur la nature, bénéfique ou maléfique de la grotte; (2) le second, DÉLIBÉRATIF, examine l'usage, bon ou mauvais, que Robinson fait de la grotte. Successifs et complémentaires, ces deux débats illustrent la fécondité du schéma syllogistique en matière d'argumentation » (Gilles DECLERCQ, 1992: 197). Voici ce texte, révélateur du statut éthique, poétique et rhétorique de la grotte: (5) Log-book. - Cette descente et ce séjour dans le sein de Speranza, je suis encore bien loin de pouvoir en apprécier justement la valeur. Est-ce un bien, ou est-ce un mal ? Ce serait tout un procès à instruire pour lequel il me manque encore les pièces capitales. Certes le souvenir de la souille me donne des inquiétudes: la grotte a une indiscutable parenté avec elle. Mais le mal n'a-t-il pas toujours été le singe du bien ? Lucifer imite Dieu à sa manière qui est grimace. La grotte est-elle un nouvel et plus séduisant avatar de la souille, ou bien sa négation ? Il est certain que, comme la souille, elle suscite autour de moi les fantômes de mon passé, et la rêverie rétrospective où elle ne plonge n'est guère compatible avec la lutte quotidienne que je mène pour maintenir Speranza au plus haut degré possible de civilisation. Mais tandis que la souille me faisait hanter principalement ma sur Lucy, être éphémère et tendre - morbide en un mot -, c'est à la haute et sévère figure de la mère que me voue la grotte. Prestigieux patronage ! Je serais assez porté à croire que cette grande âme voulant venir en aide au plus menacé de ses enfants n'a eu d'autre ressource que de s'incarner dans Speranza elle-même pour mieux me porter et me nourir (pp. 111). Et voici le commentaire de G. DECLERCQ (1992): « Le premier débat s'ouvre par une question archétypique du genre JUDICIAIRE. La pénurie des pièces ou preuves extra-techniques détermine le recours à l'argument analogique, liaison inductive qui prête à une réalité inconnue (la grotte) la structure d'un élément connu du réel, en l'occurence, la souille, mare de boue dans laquelle Robinson s'immergeait sensuellement jusqu'à perdre conscience de soi: la grotte a une indiscutable parenté avec elle. Mais au terme de l'examen, l'analogie sera réfutée, la grotte ne reduplique pas la souille; ce qui correspond à une loi narrative de ce roman philosophique où chaque phase de la vie du naufragé est étape initiatique, prise de conscience et révélation à soi-même. Au plan argumentatif, la réfutation procède d'une prémisse universelle, de forme sentencieuse - Mais le mal n'a-t-il pas toujours été le singe du bien ? (pp. 111) - dont la forme interrogative appelle une illustration particulère (Dieu et Lucifer) qui permet, par transfert, l'application du postulat général à la grotte: Lucifer imite Dieu à sa manière qui est grimace. La grotte est-elle un nouvel et plus séduisant avatar de la souille, ou bien sa négation ? Compte tenu du caractère clairement négatif de la souille, son apparente similitude à la grotte masquait la nature bénéfique de la grotte. Selon le code religieux ainsi mis en place, Robinson doit se faire herméneute afin de démêler la signification propre de la grotte des fantômes maléfiques de l'analogie: souille et grotte évoquent bien le passé, mais tandis que l'une rappelle la figure morbide de la sur, l'autre évoque la tutelle spirituelle de la mère, faisant de la rude descente dans Speranza non plus un ensevelissement morbide mais une initiation fondatrice: [...] c'est à la haute et sévère figure de ma mère que me voue la grotte. Prestigieux patronage! Je serais assez porté à croire que cette grande âme voulant venir en aide au plus menacé de ses enfants n'a eu d'autre ressource que de s'incarner dans Speranza elle-même pour mieux me prêter et me nourrir (pp. 111).
La grotte ne m'apporte pas seulement le fondement imperturbable sur lequel je peux désormais asseoir ma pauvre vie. Elle est un retour vers l'innocence perdue que chaque homme pleure secrètement. Elle réunit miraculeusement la paix des douces ténèbres matricielles et la paix sépulcrale, l'en deçà et l'au-delà de la vie (pp. 112). La séquence narrative qui succède à ce premier débat en remet en question l'euphorique conclusion: Il ne pouvait plus se dissimuler que s'il ruisselait intérieurement de lait et de miel, Speranza s'épuisait au contraire dans cette vocation maternelle monstrueuse qu'il lui imposait (pp. 113). La question est donc ouverte: Robinson mésuse-t-il de la grotte ? La nouvelle délibération du log-book est, à cet égard, péremptoire: Log-book. - La cause est entendue. Hier je me suis enseveli à nouveau dans l'alvéole. Ce sera la dernière fois, car je reconnais mon erreur [...]. Les forces que je puisais au sein de Speranza étaient le dangereux salaire d'une régression vers les sources de moi-même. J'y trouvais, certes, la paix et l'allégresse, mais j'écrasais de mon poids d'homme ma terre nourricière. Enceinte de moi-même, Speranza ne pouvait plus produire, comme le flux menstruel se tarit chez la future mère (pp. 114). Ébloui par l'image maternelle de la grotte, Robinson avait abusivement filé la métaphore en s'appliquant l'image évangélique de l'enfant accueilli au Royaume. Lecture qu'il perçoit désormais comme impertinente et sacrilège: La parole de l'évangéliste m'est revenue à l'esprit, mais avec un sens menaçant cette fois-ci: Nul, s'il n'est semblable à un petit enfant... Par quelle aberration ai-je pu me prévaloir de l'innocence d'un petit enfant ? Je suis un homme dans la force de l'âge et je me dois d'assumer virilement mon destin (pp. 114). La trame argumentative du journal détermine le destin de Robinson et conditionne la structure dramatique du récit » (G. DECLERCQ, 1992, pp. 199).
6.2.3. Le théâtre d'Eugène IONESCO constitue un bel exemple d'exercice de l'argumentation. Les techniques du paradoxe y sont amplement mobilisées. Au-delà du lien classique du langage et de l'absurde, on découvrira dans le théâtre d'Eugène IONESCO une dialectique argumentative mettant en jeu le référent, le logique, le lexique et l'interaction des points de vue. Qu'on se rapporte, à ce sujet, à l'exemple puisé à La Cantatrice chauve, cité au sous-chapitre consacré au texte conversationnel. Les personnages de cette « anti-pièce » sont férus de rhétorique: le rappel de la réversibilité de l'argumentation est pour eux un simple exercice de style: (6) M. SMITH: - Le cur n'a pas d'âge. M. MARTIN: - C'est vrai. Mme SMITH: - On le dit. Mme MARTIN: - On dit aussi le contraire.
6.2.4. Voici aussi une scène, tirée de La Seconde Surprise de l'amour de MARIVAUX, qui révèle « le discrédit culturel de la rhétorique argumentative, incapable de rivaliser avec l'éloquence des amants marivaudiens » (G. DECLERCQ, 1992: 212). Dans cette scène, Hortensius, pédant au service de la marquise, fait la cour à la suivante Lisette, par l'emploi d'un langage archaïque et précieux. Son discours est raillé par Lisette et ravalé au rang d'une rhétorique scolaire. Hortensius prétend trouver son éloquence dans les beaux yeux de la suivante. Le débat qui s'engage est le suivant: le langage du cur est-il compatible avec la rhétorique ? La scène qui suit porte sur le syllogisme et met en doute le pouvoir persuasif de l'art d'argumenter. Voici ce dialogue, révélateur du rôle métalinguistique des éléments de l'argumentation: (7) LISETTE: - Monsieur Hortensius, Madame m'a chargée de vous dire que vous alliez lui montrer les livres que vous avez achetés pour elle. HORTENSIUS: - Je serai ponctuel à obéir, Mademoiselle Lisette; et Madame la Marquise ne pouvait charger de ses ordres personne qui me les rendit plus dignes de ma prompte obéissance. LISETTE: - Ah ! le joli tour de phrase ! Comment ! vous me saluez de la période la plus galante qui se puisse, et l'on sent bien qu'elle part d'un homme qui sait sa rhétorique. HORTENSIUS: - La rhétorique que je sais là-dessus, Mademoiselle, ce sont vos beaux yeux qui me l'ont apprise. LISETTE: - Mais ce que vous me dites là est merveilleux; je ne savais pas que mes beaux yeux enseignassent la rhétorique. HORTENSIUS: - Ils ont mis mon cur en état de soutenir thèse, Mademoiselle; et, pour essai de ma science, je vais, si vous l'avez pour agréable, vous donner un petit argument en forme. LISETTE: - Un argument à moi ! Je ne sais ce que c'est; je ne veux point tâter de cela: adieu. HORTENSIUS: - Arrêtez, voyez mon petit syllogisme; je vous assure qu'il est concluant. LISETTE: - Un syllogisme ! Eh ! que voulez-vous que je fasse de cela ? HORTENSIUS: - Écoutez. On doit son cur à ceux qui vous donnent le leur; je vous donne le mien: ergo, vous me devez le vôtre. LISETTE: - Est-ce là tout ? Oh ! je sais la rhétorique aussi, moi. Tenez: on ne doit son cur qu'à ceux qui le prennent; assurément, vous ne prenez pas le mien: ergo, vous ne l'aurez pas. Bonjour. HORTENSIUS, l'arrêtant: - La raison répond... LISETTE: - Oh ! pour la raison, je ne m'en mêle point, les filles de mon âge n'ont point de commerce avec elle. Adieu, Monsieur Hortensius; que le ciel vous bénisse, vous, votre thèse et votre syllogisme (Marivaux, La Seconde Surprise de l'amour). « Face à l'offensive syllogistique d'Hortensius, Lisette engage une double réfutation: - elle cherche à disqualifier globalement la rhétorique de l'extérieur, en se déclarant étrangère au lexique oratoire qu'elle se plaît à érotiser, faisant ainsi l'effarouchée devant un langage suspect (je ne veux point tâter de cela / je ne m'en mêle point, les filles de mon âge n'ont point commerce avec elle); - parallèlement, elle réfute l'argumentation d'Hortensius en démasquant son caractère sophistique. Elle conteste alors la majeure - on doit son cur à ceux qui vous donnent le leur - qui résulte d'un amalgame thématique et lexical, à la base de nombreux raisonnements éristiques: il s'y agit en effet d'une fausse symétrie reposant sur un syncrétisme sémantique où le don du cur renvoie simultanément à l'éthique chrétienne et au code amoureux; dans l'ordre de la charité, le don du cur est en effet la plus grande des offrandes, et appelle la réciproque; mais en matière amoureuse, cette demande de don en retour est un chantage affectif, qui s'appuie sur un sentiment d'obligation chimérique. Pour dénoncer ce sophisme, Lisette crée un syllogisme inverse, par application du lieu des contraires; en donnant à la majeure une forme négative (on ne doit son cur qu'à ceux qui le prennent), elle dissipe l'ambiguïté sémantique dont jouait Hortensius. Lisette peut alors débouter aisément le pédant. Cette brillante victoire apporte un spectaculaire démenti à la prétendue incompétence oratoire de Lisette, qui manie syllogisme et connecteurs logiques (ergo) aussi bien et même mieux qu'Hortensius » (G. DECLERCQ, 1992: 213 - 214). Cet exemple est révélateur de la contre-argumentatation qui caractérise le texte dramatique de Molière à Marivaux. La rhétorique y a perdu de son prestige et la pertinence des techniques discursives vaut surtout par le caractère métalinguistique: le rhéteur est devenu un pédant. La dérision de la rhétorique passe par son exhibition et son emploi outrancier. Le dispositif rhétorique y devient un mécanisme producteur de structures discursives rappelant le métalangage.
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