C. La rhétorique argumentative
américaine. St. E. TOULMIN et le modèle réductionniste
de lenthymème
1.
En opposition avec la « rhétorique du catalogue et de la
structure » (selon l’expression de Christian PLANTIN, 1990:
54), propre au monde francophone et au monde européen [10],
la rhétorique ou plutôt les rhétoriques développée(s)
aux États-Unis est / sont caractérisée(s) par l’ouverture
sur l’action, sur la communication, sur l’épistémè
du monde contemporain.
Dans
ce sens, la leçon de Ch. PERELMAN connut aux États-Unis
des échos et des prolongements intéressants.
1.1. Avant d’être une discipline académique,
la rhétorique semble être aux États-Unis un fait historique
social et culturel de taille; elle y est liée aux structures sociales,
morales et culturelles, elle y est mariée aux discours sociaux
et aux mentalités.
L’effervescence
du discours social et l’essor de la culture démocratique
américaine joints à l’idéal du citoyen-orateur,
ont contribué à l’apparition d’une rhétorique
argumentative à vocation politico-nationale et sociale.
La
rhétorique d’avant le téléphone, « l’ère
oratoire » (selon le mot de Ch. PLANTIN, 1990: 56) structurait tout
le programme d’enseignement des collèges. «Cette fonction
intégratrice, “architectonique” de la rhétorique
s’explique dans le cadre d’une conception globale de l’éducation
ignorant la spécialisation selon des compétences particulières,
et orientéee vers la formation du citoyen » (Ch. PLANTIN,
1990: 57).
L’enseignement
de la discipline dans les universités américaines, dans
les « speech departments », a, depuis les années 1910,
le vent en poupe.
Cette éducation prépare le citoyen à l’expression
publique de son sentiment sur des questions d’ordre général.
En
définissant la parole publique comme « citoyenneté
rhétorique », Ch. PLANTIN affirme que: « si, en France,
l’idéal classique est celui de l’honnête homme
au XVIIe, ou du philosophe au XVIIIe siècle, aux États-Unis,
le type idéal est plus proche du tribun, du rhéteur ou du
politique, dont le discours et les connaissances doivent avoir une efficacité
sociale. En matière politique, le pragmatisme suppose une rhétorique
» (1990: 58).
Dans
les « speech departments », où l’enseignement
de la rhétorique est en grand honneur, on apprend aux jeunes à
se livrer aux débats, aux discussions, aux polémiques; comme
le dit l’historien D. J. BOORSTIN (l’auteur d’un ouvrage
unique en son genre, en trois volumes, nommé An American Primer,
New York, Toronto, New American Library, 1968), dans les universités,
les tournois d’éloquence ont précédé
les rencontres de football, et cela avec une popularité non moindre.
Ces débats permettent d’évaluer des connaissances,
mais aussi des facultés d’adaptation de ces connaissances
à l’interlocuteur, au public, à l’occasion.
D’autre
part, l’essor de la rhétorique est lié, aux États-Unis,
à la création de nombreuses institutions et revues spécialisées.
Il semble donc que la rhétorique américaine soit plutôt
un fait social, de communication et de pensée, qu’un fait
de langue. À lire Ch. PLANTIN (1990: 81), il y aurait une «
étonnante et permanente sous-estimation des problèmes linguistiques
dans l’analyse du discours rhétorique, au point qu’on
est tenté de se demander si l’objet de l’analyse rhétorique
américaine n’est pas le discours moins le langage.La réflexion
linguistique est largement étrangère à cette rhétorique
».
Le
discours socio-culturel, marié à celui idéologique,
des mentalités et du politique, s’étale aux dépens
de l’examen des phénomènes de langue et de la structure
rhétorique. À cet égard, l’ouvrage devenu classique
de James KINNEAVY, A Theory of Discours (1971), est significatif.
2.
Dans son étude « Rhetoric: Its Function and its Scope »
(1953) essai commandé par la « Speech Communication Association
», Donald BRYANT définissait la rhétorique comme «
l’analyse raisonnée du discours informatif et persuasif »
et lui assignait la fonction d’adapter les idées aux gens
et les gens aux idées ». Dans sa conclusion, il définissait
le quadruple statut de la rhétorique: « discipline instrumentale
», « champ littéraire », « champ philosophique
» et domaine social (1953: 404, 413, 424).
2.1. La rhétorique argumentative américaine
a été pourtant marquée par deux grandes orientations:
d’abord une orientation néo-aristotélicienne,
fournissant des aperçus intéressants sur la situation de
l’orateur dans un contexte historique donné; ensuite le courant
épistémique, le phénomène essentiel
de la rhétorique argumentative américaine.
À
ce sujet, l’œuvre d’Edwin BLACK, Rhetorical Criticim.
A Study in Method (1965), joua le rôle de catalyseur de la
pensée rhétorique américaine et contribua à
déterminer les voies dans lesquelles cette pensée allait
s’engager dans les vingt dernières années. C’est
Ed. BLACK qui qualifia de « néo-aristotélicienne »
l’approche issue des théories aristotéliciennes et
de ses continuateurs romains. Mais c’est toujours lui qui suggéra
l’approfondissement et l’avènement des autres théories
si l’on veut développer une méthode critique capable
d’affronter les défis du changement suggéré
par les discours contemporains. La critique de BLACK poussa un grand nombre
de chercheurs en communication à concevoir une rhétorique
élargie, libérée de toute servilité vis-à-vis
du passé, capable de prendre en charge les changements épistémologiques
survenus dans la société. C’est sur cette base que
se développa le courant connu sous le noms de « rhétorique
épistémique » ou de rhétorique comme
« méthode de connaissance ». Cette
théorie soutient que la production du savoir est l’une des
fonctions importantes de la rhétorique.
Il
est hors de doute que dans la cristallisation de la rhétorique
épistémique la célèbre théorie du «
dramatisme » de Kenneth BURKE, développée dans les
années ‘50, allait jouer un rôle important.
3. Mais ce fut le livre de Stephen TOULMIN, The Uses
of Argument (1958), qui fonda le mouvement épistémique.
Selon TOULMIN, dans l’exercice de toute activité, nous usons
d’un raisonnement non formel, fondé sur la notion de probabilité,
qu’il appelle « logique substantielle ». Il avance également
une théorie subtile de la notion de champ argumentatif,
une analyse de sa signification, du concept de probabilité aboutissant
sur un modèle en six étapes, révélateur de
la manière dont on passe d’une assertion de fait à
une conclusion, par l’intermédiaire d’une loi de passage
(angl. warrant). Ce modèle soutient implicitement qu’une
argumentation ne vise pas simplement la persuasion en soi, mais aussi
la production des connaissances.
TOULMIN
se situe dans la lignée de l’empirisme baconien qui rejette
le syllogisme déductif comme modèle du raisonnement correct
et poursuit l’œuvre des pragmatistes qui, après PEIRCE,
interprètent les lois de la logique comme des guides pratiques
de la recherche.
St.E.TOULMIN favorise le modèle syllogistique de l’argumentation
dans le trajet implicite de l’enthymème [11].
En
rupture avec la logique comme discipline axiomatisée, en rupture
aussi avec la théorie aristotélicienne de l’auditoire,
le modèle argumentatif de TOULMIN propose une extension du champ
de la logique, « jusqu’à l’assimiler à
un nouveau “discours de la méthode” non seulement de
la méthode scientifique, mais de la méthodologie rationnelle,
capable d’exprimer le processus par lequel s’accroissent nos
connaissances en général. Ce modèle de la rationalité
devra prendre en charge l’analyse épistémologique
abandonnée par les logiciens.
En
somme, TOULMIN va jouer Aristote contre Aristote, l’Aristote des
Topiques contre l’Aristote des Analytiques »
(Ch. PLANTIN, 1990: 25 - 26).
TOULMIN
a redécouvert la notion de topos et il l’a fait
s’intégrer dans un raisonnement argumentatif formé
de six chaînons:

Soit cette exemplification que nous empruntons à Ch. PLANTIN (1990:
28):

4.
Découvrant l’ouvrage séminal de St. TOULMIN, deux
chercheurs américains en rhétorique - Douglas EHNINGER et
Wayne BROCKRIEDE - en saisirent toute la portée novatrice pour
la théorie de l’argumentation et écrivirent un article:
Toulmin on Argument: An Interpretation and Application (1960)
et un livre Decision by Debate (1963), qui appliquaient et développaient
les idées de TOULMIN. Dans ces études, ils ont classé
les preuves logiques et analysé les modes argumentatifs créatifs
sous les noms d’argumentation « substantielle » , d’argumentation
« d’autorité » et d’argumentation «
motivée » .
5. La parution en 1967 de l’étude de Robert
L. SCOTT « On Viewing Rhetoric as Epistemic » valut à
celui-ci le titre de fondateur du mouvement épistémique
aux États-Unis.
Prenant
la théorie de TOULMIN comme point de départ et s’appuyant
sur la définition du débat comme «
une enquête critique menée en collaboration » proposée
par D. EHNINGER et W. BROCKRIEDE, SCOTT exprime son désaccord avec
l’opinion courante qui conçoit la rhétorique comme
un moyen de rendre plus efficace une vérité pré-établie.
Il montre, au contraire, qu’une théorie rhétorique
a la capacité propre de créer des connaissances.
Celui
qui développe un discours sérieux a la responsabilité
éthique de contribuer à la création de vérités
qui, de pas leur nature propre, ne sont pas absolues mais contingentes.
D’après SCOTT, « il incombe à l’argumentateur
et à son interlocuteur d’assumer une posture morale telle
que l’un et l’autre soient également prêts à
changer de position primitive lorsqu’ils sont confrontés
à des faits nouveaux ou à de meilleurs arguments »
(GOLDEN, James L., 1991: 57).
Selon
R. SCOTT, le procès rhétorique est générateur
de connaissances.
L’argumentateur
et le destinataire entrent dans une relation intersubjective où
ils assurent alternativement les rôles de défenseurs et de
critiques. L’argumentation devient ainsi un art critique, visant
à ré-former l’entendement, et par là
même à créer des connaissances.
Par
son important article de 1967, SCOTT avait ouvert la voie à une
nouvelle interprétation des fonctions de la rhétorique dans
le monde contemporain.
6.
De nombreux chercheurs lui emboîtèrent le pas, mettant comme
lui l’accent sur la fonction épistémique
de l’argumentation, au tout premier rang desquels il faut citer
Richard McKEON, professeur de philosophie à l’Université
de Chicago. Celui-ci enrichit le concept de rhétorique épistémique
en le fondant historiquement et en portant plus loin les défis
de l’action future. Il rappelle que, comme CICÉRON, les érudits
de la Renaissance avaient une haute conception de la rhétorique,
en unissant sagesse et éloquence; et c’est grâce à
la rhétorique que s’est formé le droit romain. R.
McKEON souligne la nécessité d’une synthèse
de l’éloquence et de la sagesse, de la rhétorique
et de la philosophie, aboutissant ainsi à une unité créatrice
entre le fond et la forme.
7.
En partant de cette orientation générale du mouvement épistémique,
on distinguera avec J. L. GOLDEN (1991) deux lignes de recherche en rhétorique
américaine:
(a)
une perspective dramatiste et
(b)
un mouvement mettant au premier plan l’idéologie.
7.1.
La tendance dramatiste, centrée sur les valeurs,
est illustrée par trois théories, chacune d’elles
ayant suscité de nombreux ouvrages, thèses et articles et
ayant occasionné des discussions contradictoires. Il s’y
agit du modèle de la « situation rhétorique
» de Lloyd BITZER, du modèle du « paradigme
narratif » de Walter FISHER et de celui de « la
vision rhétorique ou le motif imaginaire »
d’Ernest BORMANN.
7.1.1.
L’étude de L. BITZER « La Situation rhétorique
» (The Rhetorical Situation) consistitue l’article de tête
du premier numéro de la revue Philosophy and Rhetoric,
publiée depuis 1968. Cet article est considéré un
« prérequis pour tous les cours avancés et les séminaires
de rhétorique » (GOLDEN, James, 1991: 58).
Une
situation dramatique est constituée de trois éléments:
(a) une urgence ( « un manque appelant une décision urgente
» ); (b) un public composé d’auditeurs capables d’agir;
(c) un ensemble de contraintes sociales qui déterminent le type
de réponse nécessaire. Ce modèle suppose un mode
de communication imprégné de valeurs, et, à ce sujet,
le type de changements que BITZER envisage est orienté par des
valeurs que le public doit faire siennes. Adapté à des situations
qui « mûrissent ou persistent », les situations envisagées
s’adressent non seulement au public présent, mais également
à l’humanité future, à un « auditoire
universel », tel qu’il fut conçu par Ch. PERELMAN.
Cet auditoire, capable de maîtriser son héritage et d’aprécier
la portée du discours rhétorique, est créateur et
protecteur de savoir et de valeurs, en un mot générateur
de données épistémiques.
7.1.2. Une deuxième grande tendance à l’intérieur
du mouvement épistémique est constituée par l’œuvre
de Walter FISHER, promoteur de la théorie ou logique
« des bonnes raisons ».
Le « paradigme narratif » qu’il propose
est exposé dans son ouvrage Human Communication as Narration:
Toward a Philosophy of Reason, Value and Action (1987).
Sous l’influence
de Kenneth BURKE et de sa théorie du dramatisme, W. FISHER soutient
la thèse que l’être humain est d’abord un narrateur,
un conteur qui rapporte ses expériences nationales ou personnelles
selon une forme narrativo-rhétorique avec un début, un milieu
et une fin.
Il nous faut concevoir
la vie comme une série de récits ou de conflits ou encore
comme une suite d’actions symboliques avec des intrigues principales
et des intrigues secondaires. Pour évaluer la portée d’une
histoire, différente des autres possibles, FISHER propose le critère
de cohérence et celui d’exactitude, sur
lesquels il construit sa théorie des « bonnes raisons ».
Une histoire est cohérente si « elle tient debout »,
de façon à être compatible avec les descriptions rapportées
dans d’autres discours, et si elle met en scène des personnages
crédibles et prévisibles. L’auteur d’une histoire
doit faire preuve d’un raisonnement correct, manifestant sa préférence
pour les savoirs factuels, les argumentations pertinentes, les conséquences
intéressantes et un sens moral affirmé.
Il est évident
que cette théorie se trouve en rapport avec la théorie de
la pertinence élaborée en Europe par D. SPERBER et D. WILSON,
pour perfectionner le principe de la coopération de GRICE.
À lire J. GOLDEN,
la théorie du paradigme narratif de FISHER trouve une illustration
dans les auditions menées par le congrès américain
à propos des événements controversés connus
sous le nom d’Irangate. Ces événements forment une
histoire, avec des personnages, des intrigues, un certain ordonnancement
logique des séquences narratives et, évidemment, un auditoire,
composé de purs spectateurs (le public) et d’experts (les
membres de la Commission désignée par le Congrès
et leurs conseillers juridiques).
7.2. Le point de vue idéologique, défendu
par Michael McGEE et William BROWN, représente le tout dernier
développement du courant liant rhétorique et production
du savoir. Influencés par les idées de K. BURKE, ces auteurs
voient dans les symboles l’instrument permettant de construire une
réalité sociale et s’évertuent à situer
la fonction symbolique dans la réalité humaine.
McGEE
qualifie de « matérialiste » son approche de la rhétorique.
Son idéologie repose sur le concept de « peuple »,
ensemble des citoyens, y compris « ceux qui agissent davantage selon
les lieux communs et leur propre intérêt qu’en fonction
de raisons et de preuves ». C’est un électorat mixte
que le rhétoricien doit étudier, afin de déterminer
les croyances, les attitudes du « peuple », en tant qu’instance
appelée à prendre des décisions, qu’elles soient
d’ordre politique, sociologique ou privé.
Les
recherches de McGEE sur le discours publique et l’interaction théorique
ont mis en évidence le pouvoir mobilisateur du slogan et des syntagmes
tronqués dans l’art de défendre une cause ou celui
de promouvoir des valeurs.
7.3.
La rhétorique de W. BROWN est centrée sur le rôle
de la symbolisation dans la théorie de l’idéologie
et de l’intervention sociale. Comme les individus utilisent les
symboles pour former leur idéologie, celle-ci peut être vue
comme un procès de communication susceptible de fournir une nouvelle
clé pour l’étude du comportement humain.
À partir
de cette conception de l’idéologie, BROWN a développé
sa propre philosophie de la rhétorique selon d’autres concepts,
également importants, tels le motif de la polarisation de l’attention,
de l’intervention sociale et du pouvoir. Remarquant
qu’une idéologie se manifeste par une polarisation de l’attention,
BROWN utilise l’image de la pierre tombant dans une eau tranquille
qui engendre des cercles d’influence qui vont s’élargissant.
Cette modification de l’attention peut renforcer l’idéologie
dominante de la communauté, ou bien, en l’affaiblissant,
produire une « nouvelle Gestalt ».
Les
phénomènes de pouvoir conçus dans une vision holiste
apparaissent dans l’étude programatique de BROWN - The holographic
view of argument - parue dans le premier numéro de la revue Argumentation
(1987). Dans l’hypothèse de l’organiciste, le savoir
progresse d’un niveau inférieur à un niveau supérieur
de « globalité » et de « détermination
», jusqu’à la saisie d’une totalité organique.
À partir de la philosophie organiciste de St. PEPPER, BROWN attire
l’attention sur la possibilité de transcender les catégories
morphologiques du « formisme », du « mécanisme
» behavioriste pour arriver à un « contextualisme »
de l’intervention et interaction sociales. Il propose, à
cet égard, la métaphore de l’hologramme qui met l’accent
sur « la connaissance qui émane de la vision du tout dans
chacune de ses parties ».
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