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Mariana
TUTESCU, L'Argumentation
Introduction à l'étude du discours |
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Chapitre
III
1. Nous avons analysé dans la première partie de notre étude les rapports entre argumentation et démonstration, et ce faisant, nous avons traité des caractéristiques de l'argumentation. Nous nous placions alors au niveau de l'argumentativité comme trait inhérent de tout discours, c'est-à-dire au niveau d'une micro-rhétorique ou rhétorique intégrée dans les structures syntactico-sémantico-pragmatiques du langage. Dans cette perspective, « l'argumentation se trouvera à la rencontre de la rhétorique, à laquelle elle emprunte la notion d'auditoire qui organise le message, et de la logique qui lui fournit les procédures de démonstration indispendables pour étayer certaines affirmations » (G. VIGNER, 1974: 6). L'argumentation apparaît ainsi comme un ensemble de stratégies discursives qui rendent raison d'une ou de plusieurs affirmations, un ensemble de mécanismes qui enchaînent des propositions dans le but d'étayer la structure logique du discours, comme un acte d'ARGUMENTER. Rappelons que pour J.-Cl. ANSCOMBRE et O. DUCROT (1983: 8) un locuteur fait une argumentation lorsqu'il présente un énoncé E1 (ou un ensemble d'énoncés) comme destiné à faire admettre un autre (ou un ensemble d'autres énoncés) E2. Il existe dans la langue des contraintes régissant ce phénomène: contraintes lexicales, grammaticales, sémantiques, discursives. Dans ce chapitre, nous traitons des traits caractéristiques du discours argumentatif (D.A.) dans la perspective d'une macro-rhétorique, tout en essayant de voir ce qui caractérise le discours argumentatif (D.A.) à l'opposé des autres types de discours analysés précédemment. Une typologie discursivo-textuelle se trouvera de cette façon constamment impliquée. Au risque de reprendre certaines considérations antérieures, nous passerons en revue les traits du D.A.
2. Le D.A. est un discours dialogique; comme tel, il s'accommode bien à son objet, « mais tout autant à l'auditeur, celui-ci étant conçu alors comme un autre locuteur, virtuel, mais toujours susceptible d'un contre-discours » (J.-Bl. GRIZE, 1976: 95). Les partenaires du D.A. se trouvent en rapport de coopération foncière: l'énonciateur ou ARGUMENTATEUR et le destinataire, ARGUMENTAIRE, SUJET ARGUMENTÉ ou CO-ARGU-MENTATEUR. L'ARGUMENTAIRE peut à chaque instant rejeter le discours de l'ARGUMENTATEUR, créer un contre-discours et celui-ci sera fait de séquences réfutatives, de démenti, de négation polémique, de polémicité, etc. Les traces du SUJET ARGUMENTÉ dans ce type de texte sont indéniables; nous les avons perçues à maintes occasions. Le D.A. est construit surtout pour son destinataire.
3. Aspect du discours quotidien [48], le D.A. est un discours d'action qui vise à modifier les dispositions intérieures de ceux à qui il s'adresse (les argumentés), en emportant leur adhésion. « Un discours argumentatif - écrit M. CHAROLLES (1979) - est un discours orienté vers le récepteur dont il vise à modifier les dispositions intérieures ». Argumenter, « c'est chercher, par le discours, à amener un auditeur ou un auditoire donné à une certaine action. Il s'ensuit qu'une argumentation est toujours construite pour quelqu'un, au contraire d'une démonstration qui est pour "n'importe qui" » (J.-Bl. GRIZE, 1981 (b): 3). C'est un macro-acte de langage, définissable par des conditions d'appropriation spécifiques: (a) destinataire précis (les argumentaires représentent un groupe social ou professionnel précis, une couche ou un milieu déterminés par des motivations sociales, politiques, culturelles et psychologiques), but précis: l'action. 4. La visée du D.A. est perlocutoire et persuasive. Une distinction subtile a été opérée dans les recherches de rhétorique entre convaincre et persuader. Ainsi, par exemple A. CHAIGNET écrivait dans La rhétorique et son histoire (1888, Paris, E. Bouillon et E. Vieweg): « Quand nous sommes convaincus, nous ne sommes vaincus que par nous- mêmes, par nos propres idées. Quand nous sommes persuadés, nous le sommes toujours par autrui » (pp. 93). La différence est approfondie par Ch. PERELMAN et L. OLBRECHTS-TYTECA (1958), qui notent: « Pour qui se préoccupe du résultat, persuader est plus que convaincre, la conviction n'étant que le premier stade qui mène à l'action. Pour Rousseau, ce n'est rien de convaincre un enfant "si l'on ne sait le persuader". Par contre, pour qui est préoccupé du caractère rationnel de l'adhésion, convaincre est plus que persuader » (1958: 35). Et les auteurs du classique Traité de l'argumentation proposent d'appeler persuasive « une argumentation qui ne prétend valoir que pour un auditoire particulier » et convaincante « celle qui est censée obtenir l'adhésion de tout être de raison » (1958: 36). Selon A.-J. GREIMAS (1983: Du Sens II, Seuil), convaincre, interprété comme 'con-vaincre', consiste en une épreuve cognitive, le faire explicatif, visant la victoire, mais une victoire complète acceptée par le « vaincu », qui se transformerait de ce fait en « convaincu ».
5. Le D.A. est un discours factuelo-déductif, basé sur un acte d'inférence. Une hypothèse, soutenue partiellement par J.-Cl. ANSCOMBRE et O. DUCROT (1983), postulait qu'on devrait décrire l'argumentation comme l'accomplissement de deux actes de discours: (a) - l'énonciation de l'argument; (b) - un acte d'INFÉRER, opéré lorsque l'on exprime ou sous-entend la conclusion. Il en est ainsi de l'enchaînement argumentatif: (1) Je ne suis pas si méchant que ça (=E1): tiens, prends ma voiture pour aller au cinéma (=E2). En disant E1, l'énonciateur donne une permission à son interlocuteur. L'inférence dégagée d'un D.A. pourrait se réduire à un syllogisme. Ainsi, l'argumentation de l'avocat général qui demande la condamnation d'un accusé sur la base d'un article de loi fera valoir que telle action (crime, délit) est punie de telle peine. Elle continuera en déclarant l'accusé coupable de ce crime ou délit et conclura en demandant que la peine prévue lui soit infligée. On peut expliciter ce D.A. de la manière syllogistique suivante: (I) L'individu ayant commis tel crime est punissable de ... (II) L'accusé X a commis ce genre de crime. (III) Donc l'accusé X est punissable de ... D'une manière analogue, la publicité, qui vente les qualités d'un produit conseillé, par exemple la faible consommation d'essence pour une voiture, sous-entend une prémisse qui associe la qualité considérée à la pertinence de l'achat. On peut expliciter ce raisonnement déductif de la manière suivante: (I) Acheter une voiture qui consomme peu d'essence est une opération judicieuse. (II) Le modèle Y consomme peu. (III) Donc acheter le modèle Y est une opération judicieuse (voir P. OLÉRON, 1983: 38 - 39).
6. Le D.A. a une portée doxastique, dans la mesure où il relève des opinions admises et il entend induire un changement dans les convictions, croyances, représentations de l'argumenté. Orienté vers l'action, le D.A. suppose toujours un détour doxastique qui le distingue de l'interdiction ou de l'ordre. En même temps, le D.A. est le lieu privilégié du débat polémique, de la controverse. C'est dans ce sens que l'argumentation fut définie comme « échange discursif sur des opinions diverses ou opposées » (G. VIGNAUX, 1976: 36), sa logique étant, par conséquent, fondée sur des stratégies discursives construites par le sujet argumentant. L'argumentateur veut faire passer pour objectif ce qui n'est que subjectif; pour cela, il emploie des interventions appréciatives plus ou moins subreptices. 6.1. Le caractère créatif du D.A. naît ce cette coopération subtile entre argumentateur et argumenté, de l'interprétation que ce dernier donne à l'objet du discours. « Pendant que l'orateur argumente, l'auditeur, à son tour, sera enclin à argumenter spontanément au sujet de ce discours, afin de prendre attitude à son égard, de déterminer le crédit qu'il doit y attacher. L'auditeur qui perçoit les arguments, non seulement peut percevoir ceux-ci à sa manière, mais il est en outre l'auteur de nouveaux arguments spontanés, le plus souvent non exprimés, qui n'en interviendront pas moins pour modifier le résultat final de l'argumentation » (Ch. PERELMAN et L. OLBRECHTS-TYTECA, 1958: 253).
6.2. Pour qu'il y ait argumentation, il faut que le producteur du discours parte de certaines présomptions ou de certains présupposés, jugements préalables du discours, processus discursifs sédimentaires qui relèvent des opinions, des préceptes sociaux et moraux, des présupposés culturels et psychologiques, politiques et économiques. En matière de discours politiques, par exemple, si un orateur argumente pour la paix et contre la guerre, il part de la présomption que ces auditeurs et le monde entier désirent la paix et haïssent la guerre. Ce serait là les acquis de la composante encyclopédique. En matière de publicité pour un type de voiture qui consomme peu d'essence, l'énonciateur argumentateur présuppose que la faible consommation d'une voiture est une caractéristique à laquelle les acheteurs attachent la plus grande importance. Ceci est une présupposition liée à un contexte économique précis. La force persuasive d'un D.A. tient à l'adhésion que peuvent susciter ces présomptions ou présupposés de diverses natures.
7. Discours tendu, contraignant, économique, l'argumentation est basée sur une logique discursive du langage, faite de déductions, d'inductions, de démentis, de réseaux anaphoriques et autres raisonnements argumentatifs qui enchaînent logiquement ses propositions constitutives. 8. En adaptant au niveau du D.A. les postulats de conversations de G. GORDON et G. LAKOFF, M. CHAROLLES (1979) établit les conditions d'appropriation de ce type de discours. À supposer que X soit l'argumentateur et Y l'argumentaire en t0, ces postulats sont les suivants:
(1) X VOULOIR [ Y CROIRE a en t1 > t0 ] (2) X CROIRE [ Y NON CROIRE a en t0 ] (3) X CROIRE [ POSSIBLE [ Y CROIRE a en t1 > t0 ] ] (4) X CROIRE [ POSSIBLE [ Y CROIRE a en t1 > t0 ] ] AVEC RAISON (S) (5) Y CROIRE [ X CROIRE a en t0 ] (6) X CROIRE [ PERMIS [ X ARGUMENTER Y ] ] (7) Y CROIRE [ PERMIS [ Y ÊTRE ARGUMENTÉ PAR X ] ]
Il faut ajouter à ceux-ci le postulat suivant:
(8) X CROIRE [ Y PEUT FAIRE l'action a en t1 > t0 ].
Si l'une des conditions (1) - (5) n'est pas remplie, le D.A. est inapproprié. Soit, par exemple, (5): si X m'argumente a, j'ai tendance à croire que X pense ou croit a. On n'argumente pas sans être soi-même convaincu, plus exactement celui qu'on argumente est amené à croire que l'argumentateur est convaincu de ce qu'il argumente. Si les conditions (6) - (8) ne sont pas satisfaites, le D.A. est illégitime. Soit, par exemple, (6): on n'argumente pas si on ne se reconnaît pas la permission de le faire, c'est-à-dire si on ne croit pas que celui qu'on argumente considère qu'il est permis qu'on l'argumente. Ainsi, pour synthétiser, il faut dire qu'un D.A. est réussi s'il amène l'argumenté à se représenter qu'il y a une nécessité pour lui à conclure P des propositions P1, P2... , Pn (n > 1), produites dans ce D.A. D.A. est réussi si Y se représente que la conclusion P résulte nécessairement de P1, P2. L'obligation du sujet argumenté à CONCLURE est donc le trait fondamental du D.A.
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